‹ Reflets de Rome [microform]; Rome vue par les écrivains de Montaigne à Goethe, de Chateaubriand à Anatole FranceChapitre 3 sur 17 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

MONTAIGNE A ROME

a L'état de cette vieille Rome m'intéresse et me passionne. »

(Essais, liv. III).

Le journal de Voyage de Montaigne. — Arrivée de Montaigne à Rome. — Sa liberté de jugement : la beauté des femmes; les cérémonies ecclésiastiques ; les prédicateurs ; les reliques ; le carnaval romain.

Montaigne indifférent à l'art de la Renaissance. — Il n'étudie que la Rome antique. — La ville moderne « sépulcre » de la Rome ancienne. — Le Forum tel qu'il est aujourd'hui et tel que Montaigne a pu le voir.

Comment Montaigne a senti le caractère cosmopolite de la ville. — Ses pages sur les villas et les environs de Rome. — Montaigne citoyen de Rome.

Le premier des écrivains voyageurs à qui nous demanderons de guider nos promenades dans Rome est ce Michel de Montaigne que Sainte-Beuve a proclamé le Français le plus sage qui ait jamais existé .

C'est le dernier jour de novembre 1580, jour de la Saint-André, que Montaigne fit son entrée dans Rome par la Porta del Popolo. Il descendit à V Alhergo del Orso, qui est encore visible au bord du Tibre, près de la Ripetta.

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En 1580, Montaigne a quarante-sept ans; depuis neuf ans, il s'est retiré de la vie publique, renonçant à ses fonctions de conseiller au Parlement de Bordeaux. Il a écrit les deux premiers livres de ses Essais, dont il vient de publier — cette année même — la première édition.

C'est alors qu'il se met en route, — sous le prétexte de soigner par les eaux minérales la gravelle dont il est atteint, — mais en réalité pour satisfaire cette curiosité d'esprit toujours éveillée, ce goût de la nouveauté qui était en lui et qu'il se reconnaît ouvertement.

Il gagne, par Plombières et les Vosges, l'Allemagne, la Suisse, le Tyrol et enfin l'Italie, et son voyage dure en tout dix-sept mois et huit jours, du 22 juin 1580 au 30 novembre 1581, ainsi qu'il en a pris note lui-même.

Ces détails nous sont connus par le Journal du voyage de Michel de Montaigne en Italie par la Suisse et r Allemagne en 1^80 et i$8i, publié pour la première fois à Rome et Paris en 1774, soit cent quatre-vingt-deux ans après la mort de l'auteur.

Le manuscrit, complètement oublié c couvert de poussière, fut retrouvé dans une vieille caisse au château de Montaigne par le chanoine Prunis qui le publia. Ce manuscrit in-folio de deux cent soixantedix-huit pages était écrit en partie par le secrétaire de Montaigne, qui reproduit d'ailleurs fidèlement les idées ou les propos de son maître, — en partie par Montaigne lui-même. Il est rédigé tantôt en français, tantôt en un italien macaronique (exercices de Montaigne pour apprendre cette langue), qui fut traduit par le chanoine Prunis.

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Le Journal de voyage, ainsi fait de pièces et de morceaux, simples notes prises au jour le jour sous l'impression immédiate des événements , n'est aucunement un chef-d'œuvre, ni même une œuvre littéraire.

Mais ces notes spontanées ont plus de valeur peut-être qu'un livre soigneusement composé et rédigé avec art. En nous donnant la sensation instantanée et directe de Montaigne en chaque rencontre, elles nous font, mieux que toute rédaction savante, connaître l'homme et pénétrer dans son intimité. Or, dans toute relation de voyage, c'est le voyageur qui est intéressant bien plus que le voyage, et cela est vrai surtout quand ce voyageur a nom Montaigne.

Le seul ennui de ce journal est dans les détails, incessamment répétés, que Montaigne y consigne, sur sa chère santé. Il ne nous fait pas grâce d'un seul verre d'eau minérale goûté, d'une seule médecine prise, d'un seul caillou rendu. Il faut dire

pour l'excuser — que Montaigne écrivait ces notes pour lui seul, et non pour le public. Un éditeur moins scrupuleux que le chanoine Prunis aurait pu, sans grand inconvénient, nous épargner une bonne partie tout au moins de cette cuisine médicale et pharmaceutique .

Cette réserve faite, il faut avouer que Montaigne est le plus charmant, le plus amusant et le plus amusé des voyageurs, le plus hbre d'idées préconçues et de préjugés, le plus décidé à tout regarder

et à tout voir de ses propres yeux. Gai, content, enjoué d'esprit, joyeux d'humeur quand la gravelle ne le point pas trop, Montaigne est un compagnon de voyage délicieux, d'abord parce qu'il aime voyager pour voyager. Il n'est pas de ces touristes ennuyés et moroses qui ne désirent rien, en route, si ce n'est de retrouver en pays étranger exactement ce qu'ils avaient chez eux : gens, choses, paysages, monuments et cuisine.

Montaigne, lui, s'amuse et se réjouit de tout ce qui est nouveau et différent. Friand de toute découverte, enchanté de toute rencontre imprévue, souple, ondoyant et divers, il se plie avec grâce aux us et coutumes du pays étranger qu'il traverse, toujours prêt à en voir le bon côté et le côté plaisant, toujours d'humeiu* à rire de ce qui ferait grogner un voyageur moins accommodant.

Sans doute ici, comme dans les Essais, c'est l'homme qui reste pour Montaigne le principal objet d'étude et la grande source d'intérêt. Mais il sait voir aussi les choses, et le moraliste, d'esprit si libre et si ouvert, se double chez Montaigne d'un observateur excellent. A l'inverse de tant de voyageurs, qui semblent avoir des yeux pour ne pas voir et des oreilles pour ne pas entendre, il sait regarder, écouter et happer au passage quelque vérité d'observation. Comme Stendhal, il veut avant tout a voir clair dans ce qui est », et il y réussit. Il voit les choses et les gens tels qu'ils sont, d'une vision nette, précise et juste, que ne vient altérer aucun préjugé, aucun système préconçu, aucune fantaisie d'imagination débridée.

Ces qualités, Montaigne les déploie au cours de

tout son voyage, mais c'est surtout pour l'Italie, et dans l'Italie pour Rome, et dans Rome pour l'Antiquité, qu'il est préparé par la lecture assidue et le commerce familier de ses chers écrivains latins.

En entrant dans Rome, dans la Rome antique, Montaigne allait se trouver chez lui. Montaigne, en effet, est un Romain. Son père lui avait fait apprendre à parler le latin avant qu'il entendît un seul mot de français. Et Vinet, le pénétrant et persuasif Vinet, l'a dit excellemment, en parlant du style de Montaigne :

« Son esprit, ennemi de la pompe, est tourné vers la force, mais vers la force aisée. Il avait d'ailleurs le privilège de se gêner moins qu'un autre avec la langue, son éducation en ayant presque fait un étranger dans la littérature française.

« C'est un Romain de beaucoup d'esprit qui écrit en français ; ses latinismes embellissent souvent son langage; ils communiquent à l'idiome national l'énergie de la langue d'Horace. »

Avant de dire quelles furent à Rome et sur Rome les impressions du Romain Montaigne, durant le séjour de cinq mois et demi qu'il lit, du 30 novembre 1580 au 19 avril 1581, dans la Ville étemelle, il faut noter ses impressions à l'arrivée et devant la campagne de Rome.

Comme la plupart des voyageurs avant l'ère des chemins de fer, Montaigne arriva à Rome par la voie de terre, en partant de Florence et en passant pai* Sienne, Viterbe, Ronciglione. Il ne manqua pas

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d'admirer au passage la charmante cité de Viterbo, ses belles maisons du moyen âge et les nombreuses fontaines gothiques qui font aujourd'hui encore son ornement et sa gloire.

Nous en partîmes matin (de Montefiascone) et vînmes à traverser une belle plaine et fertile ^ oïl nous trouvâmes Viterbo qui avait une partie de son assiette couchée sur une croupe de montaigne, Cest une belle ville de la grandeur de Sentis, Nous y remarquâmes beaucoup de belles maisons, grande foison d'ouvriers, belles rues et plaisantes; en trois endroits d'icelle, trois belles fontaines .

« // (Montaigne) s'y fût arrêté pour la beauté du lieu, mais son mulet, qui allait devant, était déjà passé outre . »

Et Montaigne suivit son mulet! En voyage, on a toujours un mulet à suivre, mais tout le monde ne met pas à s'y résigner la philosophie enjouée du bon gentilhomme périgourdin.

La campagne de Rome n'inspira à Montaigne ni émotion mélancolique, ni élévation lyrique, ni aucune forme d'extase quelconque. Chateaubriand, suivi par J.-J. Ampère, a pu lui reprocher le ton indifférent et la sécheresse un peu terre à terre de sa description. Voici le paysage incriminé :

Rome ne nous faisait pas grand montre à la reconnaître de ce chemin. Nous avions loin sur notre main gauche, V Apennin, le prospect du pays mal plaisant, bossé, plein ae profondes fandasses, incapable d'y recevoir nulle conduite de gens à guerre en ordonnance^ le terroir nu, sans arbres, une bonne partie stérile^ le pays fort ouvert tout autour et plus de dix-huit milles à la ronde, et

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quasi tout de cette sorte, fort peu peuplé de mat-

sons.

Certes, cette description est plus exacte que poétique (ainsi que l'a remarqué judicieusement Ampère), mais il faut reconnaître, pour être sincère, que l'arrivée à Rome de ce côté-là, par une suite de collines pelées, nues, dépourvues de toute espèce de ruine, ne prête nullement aux élans lyriques et aux tableaux émouvants qu'inspireront plus tard, depuis Chateaubriand, à tous les écrivains, la gloire passée et la mélancolie profonde de la Voie Appienne, de ses aqueducs, de ses tombeaux et de ses horizons grandioses.

Et puis, il faut nous y résigner, le bon Montaigne n'est ni un lyrique, ni un visionnaire, ni simplement un artiste sensible au pittoresque. C'est un observateur qui voit bien, qui étudie exactement ce qui l'intéresse et qui rend son impression telle quelle sans l'amplifier, ni l'embellir, ni la transposer.

Si l'imagination ne l'égaré jamais, il n'est pas homme non plus à s'en laisser imposer par ce qui, de tout temps et de nos jours encore, inspire aux voyageurs une sorte d'admiration traditionnelle. Il prend même volontiers, à l'occasion, le contre-pied de l'opinion reçue, si solidement qu'elle puisse paraître établie. C'est ainsi que la beauté des femmes romaines, si universellement vantée, ne l'éblouit pas précisément :

Au demeurant, dit le Journal, illut semblait qu^ il n^y avait nulle particularité en la beauté des femmes, digne ae cette préexcellence que la réputation donne à cette ville sur toutes les autres du monde; et au

demeurant, que comme à Paris, la beauté plus singulière se trouvait entre les mains de celles qui la mettent en vente.

Plus tard encore, après une étude assez approfondie du sujet, il confirme ce premier jugement en le complétant toutefois par un hommage mérité à cette noblesse majestueuse de l'attitude qui semble bien être le trait distinctif de la beauté féminine à Rome :

Quant à la beauté parfaite et rare, il n*en est, disait-il, non plus qu'en France et, sauf en trois ou quatre, il n'y trouvait nulle excellence. Mais communément elles sont plus agréables et ne s'en voit point tant de laides qu'en France. La tête, elles Vont sans comparaison plus avantageusement accommodée et le bas au-dessous de la ceinture. Le corps est mieux en France ; car ici elles ont V endroit de la ceinture trop lâche et le portent comme nos femmes enceintes. Leur contenance a plus de majesté, de mollesse et de douceur. Il n'y a nulle com- 'baraison de la richesse de leurs vêtements aux nôtres; tout est plein de perles et de pierreries.

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La pompe et la splendeur des cérémonies ecclésiastiques, cette mise en scène la plus parfaitement réglée et la plus noble que l'on puisse admirer encore dans notre civilisation moderne, n'éblouissent pas davantage le très clairvoyant Montaigne.

Le jour du Noël, il assiste à la messe solennelle célébrée par le pape dans Saint-Pierre ; il en décrit quelques particularités, et il conclut avec calme :

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Ces cérémonies semblent être tlus magnifiques que dévotieuses.

Cette première impression très juste se confirma pour Montaigne quand il assista plus tard à San Sisto, sur la Voie Appia, à une de ces stations si chères à la dévotion romaine. Il note alors dans son journal :

Le commun me semble moins dévotieux qu'aux bonnes villes de France, plus cérémonieux bien, car en cette part-là ils sont extrêmes.

Quatre jours après Noël, le 29 décembre, Montaigne est admis à l'honneur de baiser le pied du pape, qui est alors Grégoire XIII, Buoncompagni de Bologne, réformateur du calendrier (grégorien). II décrit minutieusement le détail compliqué du cérémonial et il constate, avec satisfaction, que le pape a im peu haussé le bout de son pied pour lui faciliter l'opération. Mais quand Grégoire XIII eut encouragé le sieiu: de Montaigne à continuer à lU dévotion qu'il a toujours portée à l'Église et service du Roi très chrétien, le bon apôtre conclut avec un détachement tout narquois : Ce sont services de phrases italiennes.

Pour tout ce qui est traits de mœurs, vie locale, curiosités humaines, l'œil investigateur et prompt de Montaigne ne laisse passer aucun spectacle original sans le saisir et le retenir jusque dans le détail.

Il n'aurait garde de manquer l'occasion d'aller contempler chez les juifs du Ghetto la plus ancienne cérémonie de religion qui soit parmi les hommes, c'est-à-dire la Circoncision. Il la considéra fort attentivement et avec grande commodité, et il nous en

décrit les moindres circonstances en quatre pages d'une exactitude minutieuse et tranquille.

Avec la même attention, Montaigne suit les pèlerinages de la Semaine Sainte aux Sept Eglises et les sermons des prédicateurs du Carême. Il note même, au sujet de deux prédicateurs fort éloquents qui sont tous deux Jésuites, l'importance croissante et l'influence prépondérante de la Société de Jésus :

C'est merveille combien de part ce collège tient en la Chrétienté; et (je) crois qu'il ne fut jamais confrérie et corps parmi nous qui tint un tel rang, m qui produisit enfin des effets tels que feront ceux-ci, si leurs desseins continuent. Ils possèdent tantôt toute la chrétienté. C'est une pépinière de grands hommes en toute sorte de grandeur. C'est celui de nos membres qui menace le plus les hérétiques de notre temps.

Montaigne observe avec curiosité et attention, et il décrit avec exactitude les cérémonies de Pâques à Saint- Pierre et à Saint-Jean-de-Latran. Avec la foule des fidèles et des badauds, il voit montrer à Saint- Pierre les objets sacrés : la Sainte Face ou Véronique, qui est un visage ouvrageux et de couleur sombre et obscure, dans un carré comme un grand miroir, et le fer de lance qu'on montre dans une bouteille de cristal. A Saint-Jean-de-Latran, il contemple, le jour du Samedi Saint, les têtes de saint Paul et de saint Pierre, qui ont encore leur charnure, teint et barbe, comme s'ils vivaient. Et il dépeint saint Pierre, un visage blanc un peu longuet, le teint vermeil et tirant sur le sanguin ^ une barbe grise fourchue, la tête couverte d'une mitre papale, et saint Paul noir, le visage large et plus

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gras, la tête plus grosse, la barbe grise, épaisse, A vrai dire, il ne s'intéresse pas moins au manège des courtisanes à leurs fenêtres et il admire Vart si traîtresse dont elles piquent la vue du passant et savent se montrer plus belles qu'elles ne sont.

Il s'égaie modérément aux folies du Carnaval romain qui fait courir à l'envi d'un bout à l'autre du Corso, tantôt quatre ou cinq enfants, tantôt des Juifs, tantôt des vieillards tout nus. Cette licence, qu'on lui vante comme exceptionnelle, n'éblouit pas Montaigne. Nous trouvions pourtant que ce n'était pas grand chose , Et il s'amuse assez peu des courses de chevaux, sur quoi il y a des petits enfants qui les chassent à coups de fouette des ânes et des buffles qu'aiguillonnent des gens à cheval. Vous n'y avez nul plaisir que de les voir passer devant V endroit où vous êtes, conclut dédaigneusement notre sage.

A côté de l'homme et des scènes de vie qu'il observe ainsi curieusement et qu'il note avec soin, Montaigne accordera un coup d'œil rapide et une mention sommaire à quelques spectacles plus extérieurs.

Il va contempler l'admirable vue de Rome qu'on a du mont Janicule. Il va voir au Vatican les statues enfermées aux niches de Belveder et la belle galerie que le pape dresse des peintures de toutes les parties de V Italie, Il visite aussi les églises de Rome qu'il juge assez curieusement moins belles qu'en la plupart des bonnes villes d'Italie où elles sont encore communément moins belles qu'en France.

Il parcourt, avec moins de rapidité et plus d'attention, les cinq ou six salles de la librerie, c'est-àdire de la Bibliothèque du Vatican, et il note, parmi ce qu'il y voit de remarquable, la statue du bon Aristide avec une belle tête chauve, la barbe épaisse, grand front, le regard plein de douceur et de majesté. La statue admirée par Montaigne est aujourd'hui encore à la Bibliothèque vaticane, dans la salle dite Museo Cristiano, seulement « le bon Aristide » n'est pas le philosophe illustre qu'il a salué au passage, mais bien un certain Elius Aristidès, rhéteur de Smyrne, contemporain de Marc Aurèle !

Cependant si tous ces spectacles modernes ne retiennent guère Montaigne, s'il s'y attarde peu, s'il les note à la hâte d'un mot ou de quelques lignes, comme pour s'en débarrasser, il les a vus pourtant et il les a mentionnés. Chose infiniment plus curieuse, que Chateaubriand, Stendhal et d'autres encore ont relevée avant nous, Montaigne à Rome ne paraît pas s'être douté de la Renaissance et ne lui a accordé sinon aucune attention, du moins aucune mention.

Arrivé à Rome, soixante ans à peine après la plus grandiose et la plus magnifique effloraison d'art que le monde ait vue depuis le siècle de Périclès, Montaigne l'ignore. Montaigne ignore l'œuvre accomplie dans Rome par Nicolas V, Sixte IV, Jules II et Léon X. Il ignore non seulement la phalange des peintres de Toscane et d'Ombrie qui, de

Botticelli à Signorelli et de Pérugin à Ghirlandajo, ont couvert de fresques, outre la Sixtine, toute une série d'églises romaines, mais encore il ignore la Sixtine de Michel-Ange, les Stanze de Raphaël, le Moïse de San Pietro in Vincoli, la Farnésine et Psyché et Galatée. Il ignore l'œuvre architecturale de San Gallo, de Bramante, de Michel-Ange, mort seize ans avant l'arrivée de Montaigne (1564). Il ignore même Saint-Pierre, auquel Vignole et délia Porta mettent alors la dernière main, avant les enlaidissements de Paul V, de Maderna et les fantaisies inégalement heureuses du Bernin. Sculpture, peinture, architecture, Montaigne ignore tout ce que la Rome des grands papes avait amassé de beauté sur son sol avant le règne de Sixte-Quint (i 585-1590). De tout cela, il ne parle pas, il ne mentionne rien, il ne voit rien, ou, tout au moins, il n'admire rien.

C'est qu'en effet tout cela n'existe pas pour Montaigne. Tout son intérêt est ailleurs. La Rome « Musée du Monde » lui échappe. La Rome Sépulcre de la Rome antique est tout pour lui. C'est lui qui a le premier en français compris la chose et dit le mot. C'est de cette Rome antique qu'il a poursuivi les traces, recherché les vestiges, cherché à fixer l'emplacement et deviné la beauté alors presque entièrement cachée sous les décombres. Avec une ardeur incomparable, il se met à compulser les plans, à étudier les cartes, voulant arriver à se guider lui-même. Il voudrait palper de ses mains ou du moins supputer dans son esprit la présence réelle de cette Rome antique, — alors presque invisible, — de cette Rome qu'il aimait

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d'amour, qu'il sentait là sous terre et qu'il ne pouvait voir, de cette Rome enfouie sous sa propre gloire, et dont les débris ne pouvaient attester que faiblement le merveilleux passé.

Tous ces jours-là, dit le Journal, il ne s'amusa qu'à étudier Rome, Au commencement, il avait pris un guide français; mais celui-là, par quelque humeur fantastique, s' étant rebuté, il se piqua, par son propre étude, de venir à bout de cette science, aidé de diverses cartes et livres qu'il se faisait lire le soir, et le jour allait sur les lieux mettre en pratique son apprentissage si que en peu de jours il eût aisément reguidé son guide.

Et, en effet, le secrétaire de Montaigne nous le montre occupé du matin au soir à parcourir en mille promenades et visites les quartiers montueux, alors inhabités et occupés seulement par quelques églises et aucunes maisons rares et jardins de cardinaux t,t délaissant complètement, avec tous les trésors d'art qu'elle contenait, la ville moderne qui est, d'à cette heure y toute plantée le long de la rivière du Tibre de çà et de là.

Ce que Montaigne comprit très clairement et tout d'abord, c'est que le sol de la Rome moderne n'est pas celui de la Rome antique :

// jugeait par bien claires apparences que la forme de ces montagnes et des pentes était du tout changée de l'ancienne par la hauteur des ruines, et tenait pour certain qu'en plusieurs endroits nous marchions sur le faite des maisons toutes entières. Il est aisé à juger par Varc de (Septime-) Sévère que nous sommes à plus de deux picques au-dessus de V ancien plancher ; et, devrai, quasi partout, on

marche sur la tête des vieux murs que la pluie et les coches découvrent.

Pour montrer combien Montaigne voyait juste et supposait bien, il suffit de dire qu'il a falljii enlever de douze à quinze mètres de terre et de décombres pour mettre à jour les monuments, aujourd'hui déblayés, du Forum.

Le sentiment mélancolique, douloureux même pour un passionné de lantiquité, qu'inspire le spectacle de la destruction, de la mort de Rome, Montaigne l'a rendu dans une page qu'Ampère a jugée un peu déclamatoire de ton et que je trouve, pour mon compte, admirable d'éloquence et de vérité. Voici cette page :

// disait qu'on ne voyait rien de Rome que le Ciec sous lequel elle avait été assise^ et le plan de son gîte; que cette science qu'il en avait était une science abstraite et contemplative, de laquelle il n'y avait rien qui tombât sous le sens; car les ruines d'une si épouvantable machine rapporteraient plus d'honneur et de révérence à sa mémoire : ce n'était rien que son sépulcre. Le monde, ennemi de sa longue domination, avait premièrement brisé et fracassé toutes les pièces de ce corps admirable, et, parce qu'encore tout mort, renversé et défiguré, il lui faisait horreur, il en avait enseveli la ruine même. Que ces petites montres de sa ruine, qui paraissent encore au-dessus de la bière, c'était la fortune qui les avait conservés pour le témoignage de cette grandeur infinie que tant de siècles, tant de feux, la conjuration du monde, réitérée à tant de fois, à sa ruine, n'avait pu universellement éteindre. Mais (il) était vraisemblable que ces membres dévisagés

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qui en restaient, c'étaient les moins dignes, et que la furie des ennemis de cette gloire immortelle les avait portés premièrement à ruiner ce quHl y avait de plus beau et de plus digne; que les bâtiments de cette Rome bâtarde qu'on allait à cette heure attachant à ces masures, quoi qu'ils eussent de quoi ravir en admiration nos siècles présents, lui faisaient ressouvenir proprement des nids que les moineaux et les corneilles vont suspendant en France aux voûtes et parois des églises que les huguenots viennent d'y démolir. Encore craignit-il à voir l'espace qu'occupe ce tombeau, qu'on ne le reconnût pas tout et que la sépulture se fût elle-même pour la plupart ensevelie.

Le sentiment profond de la grandeur passée de Rome et le sentiment poignant de son écrasement final par l'effort du genre humain hostile à sa domination et conjuré contre elle, telle est l'impression la plus, forte et la plus générale que Montaigne ait ressentie à Rome. Il l'a rendue ici non seulement avec sa justesse habituelle, mais avec une force et un éclat d'expression bien rares dans son sobre journal de route. Et c'est un écho distinct et fidèle de cette même émotion que nous retrouvons au troisième livre des Essais, écrit après son retour d'Italie, dans ce passage, intéressant aussi par la préférence que Montaigne y proclame pour la Rome républicaine, opposée à celle des rois et à celle des empereurs :

Me trouvant inutile à ce siècle, je me rejette à cet autre. Et en suis si embabouiné que Vétat de cette vieille Rome libre, juste et florissante (car je n'en aime ni la naissance , ni la vieillesse), m'inté-

resse et me passionne. Par quoi je ne saurais revoir si souvent l'assiette de leurs rues, de leurs maisons, et ces ruines profondes jusques aux antipodes, que je ne m'y amuse,

Est'ce par nature, ou par erreur de fantaisie, que la vue des places que nous savons avoir été hantées et habitées par (des) personnes desquelles la mémoire est en recommandation, nous émeut aucunement plus qu'ouïr le récit de leurs faits, ou lire leurs écrits,

Montaigne cite ici Cicéron, De Finihus, V : Telle est la force d'avertissement qui est dans les lieux. Et c'est cette force -là qui est infinie dans cette ville (Athènes) : partout oîi nous marchons, nous posons le pied sur les vestiges de quelque histoire; puis il ajoute : // me plaît de considérer leur port et leurs vêtements ; je remâche ces grands noms entre les dents et les fais retentir à mes oreilles-

Avec un si haut amour du passé de Rome, une telle passion de son histoire, quelle joie pure, quelle joie parfaite le brave Montaigne aurait eue à voir surgir de son a sépulcre » la Rome antique, et tout spécialement le Forum romanum tel qu'il nous apparaît aujourd'hui, dépouillé de son épais suaire de décombres et de terre.

Grâce aux fouilles entreprises dès 1871 par P. Rosa, poursuivies par Lanciani (1882) et continuées de nos jouis encore, depuis 1898, par le très savant commandeur Giacomo Boni, le Forum a vraiment surgi vivant de sous le sol.

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Le premier aspect, le coup d'oeil d'ensemble sur le Forum est saisissant. Il faut avoir grand soin de le contempler de haut, en arrivant non par les petites rues étroites qui débouchent sur le Forum même, mais par la rue qui descend du Capitole à la droite du Palais du Sénateur. D'abord l'énorme mur du Tabularium — sur lequel se dresse le Palais moderne — masque la vue du Forum. Mais tout à coup, vers une petite terrasse où se trouve un banc de pierre, la rue incline à droite, la vue se dégage, et le Forum apparaît tout entier et dans toute sa gloire. Saisi d'un seul coup d'oeil — du pied du Capitole à l'Arc de Triomphe de Titus — il fait resplendir au soleil le rouge des briques dénudées et la blancheur des marbres éclatants. Au premier abord l'esprit, plus encore que l'œil, reste ébloui et ne discerné pas. C'est comme une bouffée de la grandeur romaine qui vous monte au cerveau — faite de souvenirs confus, de réminiscences d'école et de lectures classiques. Périodes amples d'orateurs, vers sonores de poètes, phrases concises d'historiens, javelots tranchants des satiriques, — tout cela surgit soudain de l'oubli, comme les ruines elles-mêmes ont surgi de sous la terre.

Peu à peu, l'œil, accoutumé à l'ensemble, commence à discerner les points les plus saillants, les masses qui font tache et se dégagent de l'amas des ruines.

C'est d'abord, sous la terrasse elle-même, les médiocres colonnes du Portique des Douze Dieux, restauré en dernier lieu par Pie IX ; le Temple de Vespasien, dont les trois hautes colonnes corinthiennes semblent éprouver la mélancolie de leuriso-

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lement; le Temple de la Concorde, splendide et somptueux jadis, qui n'est plus qu'un podium presque à ras du sol.

Plus loin, à l'entrée de l'enceinte du Forum, sur la droite, surgit l'admirable barrière ajourée que forment les magnifiques colonnes de granit à chapiteaux ioniques du Temple de Saturne (497 avant J.-C). Tout à gauche, le massif Arc de Triomphe de Septime-Sévère arrondit ses trois arches et étale ses énormes bas-reliefs, dont on ne peut, à cette distance, discerner la grossière et lourde facture. L'église de S. Adriano dresse sa façade et son fronton renaissance sur l'emplacement de la Curie, construite par Tulius Hostilius, reconstruite par Jules César, où siégeait le Sénat de Rome.

Plus loin, une haute colonne corinthienne, isolée, s^élance dans le vide, svelte et triste comme un très haut cyprès, et c'est la colonne de Phocas, un des seuls restes de l'antiquité qui fussent visibles du temps de Montaigne.

En arrière, à droite, bien net, bien dégagé, bien en vue, se profile le Temple de Castor et PoUux, dressant sur un podium élevé et massif comme un rempart, ses trois hautes colonnes de marbre blanc.

Et, plus à droite encore, dans les flancs mêmes du Palatin, la vénérable église de Santa Maria antica — récemment découverte — montre ses vastes parois de briques toutes tapissées des fresques archaïques de l'art byzantin.

Un peu en retrait, sur la gauche de la place, l'église de San Lorenzo-in-Miranda s'est substituée au Temple d' Antonin et de Faustine, sans rien changer à ses hautes et larges colonnes de cipolin,

ni à sa fine frise de marbre blanc dont on admire, en s'approchant, l'ornementation élégante, ciselée en formes de griffons et de candélabres. A côté, l'église des Saints-Cosme-et-Damien a réuni sous un seul toit deux temples antiques — le petit temple de Romulus (fils de Maxence), avec la note vive de ses deux colonnes de porphyre rougeâtre, et le Temple de la Ville sacrée, où l'on conservait les registres du cadastre et les plans de Rome gravés sur le marbre.

Et c'est enfin, énormes et rouges, les trois formidables voûtes de la Basilique de Constantin (ou mieux de Maxence), cette immensité prodigieuse de l'architecture antique où Michel-Ange vint étudier — selon la tradition — la possibilité et les lois de la vertigineuse conception qu'il avait rêvée de sa coupole de Saint-Pierre.

Tout au fond, comme pour clore le tableau par une courbe de grâce légère et discrète, l'arc de Titus, conquérant de la Judée, vainqueur de Jérusalem, avec sa voûte unique de marbre pentélique. Voilà ce que l'on peut voir du Forum à distance. En descendant la petite rue et en franchissant l'enceinte, à travers le tourniquet officiel, nous allons fouler aux pieds les ruines et éprouver, à les identifier l'une après l'autre, un petit frisson de la joie qui doit faire palpiter l'archéologue sérieux à chaque vestige de découverte.

C'est d'abord la vaste Basilica Julia, dont il ne reste que l'emplacement, les gradins, les piédestaux des statues et les bases des piliers — car, pendant tout le quinzième et le seizième siècle, elle servit aux papes de carrière de marbre. C'est la Basilique

Fulvia Emiiia avec ses jolies et fines colonnes de granit rouge, et les énormes débris de Tinscription gigantesque du temple élevé à Lucius Caesar, fils adoptif d'Auguste, mort trop jeune pour régner.

Une émotion vous prend à fouler aux pieds le peu qui reste du temple de Jules César, dont on a retrouvé l'autel hexagonal, qui fut érigé à l'endroit même où le peuple brûla, pour l'honorer, en plein Forum, le corps du dictateur assassiné aux Ides de Mars (44) .

Une émotion plus forte encore vous pénètre à la vue des Rostres, une esplanade de maçonnerie, longue de 24 mètres sur 12 mètres de largeur, tribune de l'éloquence romaine, d'où les Gracques, Ciceron, César, Auguste, Marc-Antoine ont harangué la foule. Les rostres furent ornés sous Trajan d'énormes balustrades de marbre blanc (plutei ou anaglyphes), dont les bas-reliefs sont une des choses les plus belles et les plus curieuses du Forum. Sur une des faces, les trois animaux traditionnels du sacrifice romain (Suovetaurilia), et sur l'autre face, des scènes de la vie de Trajan : Trajan faisant brûler au Forum les registres des impôts arriérés devant la foule enchantée, et Trajan fondant l'institution des puellâs aîimentariœ, exemple remarquable des fondations de prévoyance sociale sous l'Empire, analogue à ce que nous appelons « cuisines scolaires » et « protection de l'enfance abandonnée ».

Tout près des rostres, deux monuments de dimensions modestes évoquent encore le souvenir de la grandeur de Rome : d'abord, VUmèilicus Romœ petite rotonde de brique et de marbre, qui passait pour marquer le centre de la ville, c'est-à-dire du

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monde, et en suite le Milliaire d'or, colonne d'où se comptaient les bornes qui marquaient, de mille en mille, jusqu'au bout de l'univers connu, le long des voies romaines, la distance de la Capitale lointaine et redoutée. Tous ces témoignages de la grandeur et de la force de Rome auraient rempli d'enthousiasme l'âme romaine de Montaigne. Je les ai admirés moi-même, autant qu'il convient, mais ce sont quelques recoins du Forum plus mystérieux, ou plus intimes, ou plus discrets, qui m'ont surtout ému et charmé. En voici quelques-uns qui tous ont été mis au jour par des fouilles contemporaines.

Voici d'abord, non loin de l'arc de Septime- Sévère et des anaglyphes, l'étrange et mystérieuse Pierre Noire (lapis niger), avec son inscription archaïque en une langue plus ancienne que le latin et qu'on n'a pu encore déchiffrer. Plusieurs savants ont cru retrouver là le fameux tombeau de Romulus, mais on a opposé à cette hypothèse d'assez fortes raisons. Le mystère s'attache encore à cette pierre tombale plus ancienne que Rome, à ce témoignage écrit qu'on ne sait plus lire.

Voici, adossé à la demeure des Vestales, un petit temple discret, aux fines et sveltes colonnettes. Le fronton porte une inscription, par laquelle le Sénat et le peuple romain dédient ce petit édicule à un dieu. Mais le nom même du dieu, emporté par le temps ou par l'injure des hommes, a disparu et toute l'ingéniosité des savants n'a pu le retrouver. J^espère qu'ils ne le trouveront jamais et que le fronton, où viennent retomber en touffes les fleurs de capucines grimpant au long des colonnettes, gardera longtemps la poésie de ce mystère.

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Et voici — surtout — la demeure des Vestales, avec son bel Atrium tout bordé de statues, avec les appartements des prêtresses et leurs offices : moulin, cuisine, dépôts. Coin de propreté morale et de pureté religieuse qui sut rester intact, dans la boue de la Rome décadente, et où fleurissent aujourd'hui — parmi la blancheur des marbres — les beaux rosiers rouges qu'y ont plantés les gardiens du Forum.

Et voici, enfin, devant le Temple de Castor, la délicieuse fontaine de Jutume, avec sa salle, son puits, son escalier, son petit temple de marbre blanc que les siècles ont fait rose doré, et son autel aux quatre faces délicatement sculptées.

Comme Montaigne aurait flâné là! Comme il aurait rêvé dans ce coin favori des Romains d'autrefois, que les Romains d'aujourd'hui sont justement fiers d'avoir retrouvé dans toute la fraîcheur de sa grâce ! De tout ce qui précède, Montaigne n'a vu au Campo Vaccina que peu de choses : les églises catholiques que j'ai mentionnées, la colonne de Phocas, la voûte de la basilique de Constantin, un morceau de r Arc de Septime-Sévère et peut-être un fragment du Temple de Castor mis à jour par les fouilles incomplètes de 1546 à 1549. C'est peu, mais ce peu lui a suffi pour retrouver l'émotion de la Rome antique et pour s^embabouiner de ces ruines profondes iusques aux antipodes.

Cependant, Montaigne ne s'en est pas tenu à explorer la ville antique, ni à contempler ce qui reste

du Temple de la Paix^ le long du Forum romanumj duquel on voit encore la chute toute vive, comme d'une grande montagne, dissipée en horribles rochers. Il ne s'est pas borné à voir dans le Monte Testaccio, cette colline formée de morceaux de tuiles et de pots cassés, ce qu'il appelle une expresse ordonnance des destinées pour faire sentir au monde leur conspiration à la gloire et prééminence de cette ville, par un si nouveau et extraordinaire témoignage de sa grandeur. Il ne s'est pas borné à parcourir en tous sens le Palatin, le Capitole, le Velabre et le Monte-Savello qui n'est autre chose que la ruine d'une partie du théâtre de Marcellus et à s'étonner, comme tant d'autres après lui, soit des changements apportés par les siècles à la configuration de la ville, soit de l'espace restreint où les anciens Romains avaient su faire tenir tant et de si énormes monuments.

En même temps qu'il parcourait ainsi les stations du sépulcre de la Rome antique, Montaigne a su sentir, avec beaucoup de vivacité et de force, le caractère universel et cosmopolite de la Rome moderne ouverte à tous et accueillante pour chacun. Il le constate déjà dans son journal de route : Je disais des commodités de Rome, entr^autres^ que c^est la plus commune ville du monde ^ où Vétrangeté et différence de nation se considère le moins, car de sa nature, c'est une ville rappiécée d'étrangers : chacun y est comme chez soi.

Et il le répète avec plus de force encore dans ses Essais (i), où il écrit :

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