‹ Réflexions d'un solitaire (volume 2)Chapitre 10 sur 91 · TABLEAU DE L'HOMME · texte numérisé non relu

TABLEAU DE L'HOMME

Il faut absolument qu'il soit quelque chose : le difficile est qu'il soit quelque chose de bon. Il agit d'après son instinct en faisant son bien particulier; mais, pour qu'il n'y ait pas lésion au contrat social, il doit faire son bien en nuisant le moins possible à celui de tous. Physiquement, l'homme est toujours bon ; moralement, la chose est très difficile. Dans la nature, il est bon pour lui, et cela lui suffit; en société, c'est trop pour lui, et pas assez pour les autres; sociétaire, il faut qu'il confonde ses intérêts avec ceux de la grande famille ; mais renoncer à lui, ne fût-ce qu'en partie et pour un temps, est un si grand effort, qu'il en résulte ce qu'on nomme les immoralités sociales.

En tout, le point juste est loin de la nature humaine ; l'excès du bien est lui-même si rapproché du mal ; le mal particulier tend si souvent au bien général, que l'indécision nous accable quand il s'agit des autres, et que la fausseté seule domine dans ce qui nous concerne particulièrement. Cependant, bien ou mal, voyons l'homme social tel qu'il est, et cherchons les conséquences ou les inconséquences de sa conduite.

S'il est avare, il fait souffrir ceux qui sont sous sa dépendance, et qui après lui ne manquent guère de devenir prodigues d'un bien longtemps désiré et enfin obtenu.

L'avarice est la passion la plus vile et la plus détestée : comment en seroit-il autrement de l'avare, de celui qui veut toujours recevoir, enfouir, et ne rendre rien? Il met obstacle à nos désirs en possédant, sans retour, ce qui nous seroit peut-être parvenu en tout ou en partie. La mort seule peut le séparer de son bien et du nôtre : qu'il meure donc et que ses mânes détestés donnent l'existence au plus vil des animaux. Si l'avare le pouvoit, il vendroit son âme pour en conserver le montant ; en mourant, son regret doit être de la donner à Dieu. Donner est pour lui une violence faite à sa nature ; il ne comprend pas plus ce mot que l'innocence n'entend la fourberie et que la vertu ne conçoit les funestes avantages du vice.

S'il est bigot, ses idées exaltées sont trop loin des nôtres ; il ne vous entend plus, et nous ne le comprenons pas davantage. Il perd ses rapports avec la terre, en contemplant sans cesse le ciel où il aspire : c'est un homme à part. Laissons-lui sa chimère, puisqu'elle fait son bonheur; mais qu'il ne tourmente pas les habitans d'ici-bas en voulant qu'ils pensent et agissent comme lui, car alors il leur devient odieux.

S'il est dévot, la dévotion est le partage ou la dernière ressource des âmes tendres. Le dévot de bonne foi et sans exaltation est l'ami de soi et de l'humanité. Il plaint le méchant, sans le haïr ; il se souvient que saint Martin donna au diable la moitié de son manteau ( i ). Le calme heureux dont il jouit invite à la dévotion. Au contraire, s'il est intolérant, fâcheux et colère, on le fuit, et l'on craint de l'imiter. Rien n'est comparable à la félicité du dévot véritable : il est heureux sur la terre pendant sa vie, en attendant, dans les deux, une vie éternelle incomparablement plus heureuse encore. L'homme est ainsi fait; il est tout pour l'avenir. Pour lui, le passé ne compte plus; le présent compte pour peu; l'espérance, quoique douteuse, fixe ses regards, et dès qu'il n'espère pas, il désespère.

(1) Plaisante confusion au sujet de l'épisode le plus connu de la vie du saint, partageant son manteau non avec le diable, mais avec un pauvre.

S'il est homme de loi, il se trouve au milieu d'un labyrinthe de faits, de jugemens rendus et de préventions pour et contre le droit, d'où, le plus souvent, une éloquence faussement persuasive, atténuant ou fortifiant les preuves, entraîne la balance de Thémis.

S'il est commerçant, l'avidité du gain, la mauvaise foi de ceux avec lesquels il contracte, les pertes continuelles qu'il fait le rendent méfiant et dur.

S'il est homme de lettres, artiste, les critiques continuelles qu'il éprouve, l'acharnement des journaux à publier les endroits foi blés, en passant sous silence les beautés de son œuvre, portent le découragement dans son âme. Il faut que nos talens et leurs succès dérivent prodigieusement de l'amour-propre, pour que nous résistions aux traits envenimés qu'ils excitent. Peut-être même que, pour certains êtres médiocres, c'est encore quelque chose que d'être cité et connu avec dénigrement. Quant aux journalistes, ils savent que critiquer l'ineptie ne fait nulle sensation sur le lecteur vulgaire; mais attaquer un colosse de réputation est une hardiesse qui attache, qui étonne autant le public que l'impiété d'Omar, qui brûla le dépôt des sciences (1), ou que la scélératesse d'un Ravaillac, qui assassina le meilleur des rois.

S'il est votre ami, ami jusqu'à la bourse, dit le proverbe. Ajoutons : jusqu'à la résistance vertueuse du sixième sens; c'est là l'épreuve capitale de l'amitié. L'entraînement est tel sur ce point, que votre ami n'est pas encore votre ami s'il n'a respecté l'honneur de votre famille dans le sexe aussi aimable que fragile dont (chefs de famille) nous avons la bonté (ou la bêtise) de nous rendre responsables.

Jusqu'à présent, ce n'est guère à l'avantage de la nature humaine que nous venons de mettre dans une même balance ses défauts et ses qualités. Cependant (et l'on a dû souvent le pressentir dans cet écrit), ici, l'homme n'est pas déprécié. Tant de fois nous avons exalté ses facultés scientifiques; tant

( i) L'érudition de Grétry acceptait encore comme une vérité la légende d'après laquelle la Bibliothèque d'Alexandrie aurait été brûlée en (348 par les Mahométants sous les ordres d'Omar. Ce trésor des Ptolémées avait été depuis longtemps détruit par César, puis par

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de fois 'nous avons rendu hommage aux vertus philanthropiques, que nous ne pouvons que répéter combien l'excellence de son être l'emportera toujours sur ses mécomptes, s'il veut s'instruire et peser les chances de bonheur ou de malheur qui appartiennent à la vertu ou au vice. J'ai dit quelque part que le mariage étoit un état de vertu : hé! notre état-civil ne l'est pas moins; c'est encore un mariage physico-moral et, si Ton veut, un mariage contre nature; car en nous aimant par-dessus tout, nous ne pouvons faire un pas sans sacrifier au bien public ; et, cette disposition louable une fois connue de nos proches, elle les invite à une condescendance réciproque envers nous. Le bonheur ou le malheur de l'homme en société n'est jamais qu'un prêté-rendu. En vain, pour parvenir à ses fins, l'homme le plus astucieux calculerait, emploierait tous les ressorts du machiavélisme pour tromper toujours ceux qui l'approchent : le seul moyen d'être heureux est de faire des heureux. Les faveurs éminentes de la fortune ne sont pas même nécessaires pour exercer la bienfaisance.

L'homme instruit dont l'existence est consacrée au travail ; le philosophe cherchant à perfectionner quelque point de morale ; le médecin portant chez le malade sa docte expérience et la consolation; l'artiste rapprochant les hommes vers un centre commun de jouissances; le physicien établissant plus de rectitude dans quelque machine utile,... ces hommes méritans sont presque tous des exemples vivans de modération, de confiance, de bonne foi et de bienfaisance pour leurs familles et leurs amis.

Nous ne pouvons terminer cette esquisse du tableau humain sans y comprendre celle dont le charme embellit notre séjour terrestre. En effet, qu'on nous montre un homme dont le bonheur ou le malheur ne coïncide pas avec le sexe! C'est assez dire que notre existence est en lui. Malheur à qui en abuse ou s'en laisse abuser! Heureux celui qui coule doucement sa vie sous les auspices de ses séductions vertueuses ! Le sexe est, dit-on, dissimulé et perfide; oui, en exigeant de lui des efforts dont nous sommes incapables; ouest, d'une part, la tyrannie est de l'autre la dissimulation : l'une est la mère, l'autre la fille.

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