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CHAPITRE VIII

DIFFÉRENCES ENTRE LES SEXES (i)

Les deux sexes sont d'une même pâte, mais divisée en deux parts différemment conditionnées. L'une est forte, l'autre est douce. Cependant, elles n'ont qu'un instinct, celui de se réunir pour se doubler, ou plutôt se tripler : le besoin de l'une est d'être possesseur de l'autre. Comment, dans ce cas, peuventelles jamais se haïr? Leur haine ne peut être qu'une rage d'amour, trop active dans le bel âge, mal éteinte dans l'âge avancé ; c'est le volcan qui ne jette plus que fumée.

Deux êtres dont le premier besoin est réciproque, qui se conviennent et se consolident l'un par l'autre, ne peuvent être désunis que par le levain qu'on nomme amour- propre. L'homme et la femme sont comme une seule pièce cassée en deux morceaux, dont les fragmens cherchent à se réunir. Mais l'imagination, qui joue un grand rôle dans le mystère amoureux, fait que rarement les contractans gardent la foi jurée. Ils cherchent toujours le mieux du mieux, et ils perdent l'équilibre. La vagabonde imagination ne trouve jamais ce qu'elle s'étoit promis : c'est une espèce de Gargantua femelle, qui veut toujours plus qu'elle ne trouve, et n'est jamais contente de ce qu'elle possède.

(1) Voyez le chapitre III de ce volume, intitulé Vice-versa. (fi.)

Dès le berceau, l'enfant des deux sexes est attaché à sa mère par le besoin de vivre; mais le petit garçon a peut-être plus de rapports avec elle que la petite fille, puisqu'un sexe est fait pour l'autre. Les mères nourrices ont dû faire des remarques à ce sujet. Après le sevrage, je croirois assez que la petite fille aime sa mère avec tendresse, et le petit garçon avec transport. Quand il est pubère ou qu'il incline à la puberté, mères, ne vous y fiez plus, c'est un apprenti amant qui prélude avec ses premières armes. Le musicien qui fera dire sur le même ton, à la jeune fille et au jeune garçon : « Maman, je vous aime », ne sait ce qu'il dit, ni ce qu'il chante : lune est tendre sans coloris de volupté, l'autre est déjà tendrement passionné.

C'est par instinct d'amour que les femmes grosses désirent plus souvent un mâle qu'une femelle ; si les pères forment le même vœu, c'est pour avoir un successeur. Le médecin qui pourrait annoncer avec certitude le sexe de l'enfant qui doit naître auroit une fortune assurée; mais tout est mystère dans la reproduction des êtres ; c'est une alchimie universelle.

Parler des sexes,, c'est parler d'amour. Tant qu'on aime, on aime la vie. C'est ce que j'observois à un riche Anglois dont le cœur étoit glacé pour les femmes et qui, en plaisantant, . disoit à son valet de chambre d'arracher un clou qui étoit dans la muraille, parce qu'il lui donnoit envie de se pendre.

Quelle force vitale il y a chez les amans! Comme leur manège est curieux à observer, surtout avant la possession! Que de grâces intéressées, que de sourires attrayans, que de soumissions factices quand : « Je vous adore! » ne veut dire que : « Je voudrois vous manquer de respect! » Combien, surtout, le langage et les intonations de la femme sont énigmatiques quand il s'agit d'amour! Presque toujours un mot, une action en annoncent d'autres. Malheur à celui qui ne comprend pas cet idiome; il est loin d'être initié dans les secrets de la nature.

En campagne, j'observois un jeune homme timide par caractère, qui menaçoit de jeunes demoiselles d'entrer dans leur chambre par" la fenêtre : « Vous n'en êtes pas capable », dit l'une d'elles ; il ne comprit ni le ton, ni le sens ironique de ces paroles.

Oui, tant qu'on aime, on aime la vie. En amour, on l'aime

encore quand on dit qu'on la déleste. Dans leur jalouse rage, que d'amans se sont détruits, quand si peu les eût retenus dans la vie, dont la surabondance seule faisoit le tourment ! Que leur falloit-il? L'objet de leur tendresse à discrétion, pendant dix minutes seulement; un coup d'épée, une maladie, un peu de patience et de temps eussent suffi pour changer leur disposition et porter le calme dans leur âme.

Abréger le cours de notre vie, qui est si brève, est une folie; il n'est permis qu'à l'amour-propre de jouer un aussi gros jeu ; c'est le crime des sociétés et nullement celui de la nature. L'homme social veut doubler son existence par les biens factices, qui hâtent sa fin. L'homme naturel prend le temps comme il vient, en se livrant sans inquiétude à sa douce paresse, au doux laisser aller que la nature inspire. Il ne s'aperçoit pas qu'il meurt par gradation, et qu'après la puberté la vie décroît d'une ligne à chaque tour de soleil ; il agit sans réfléchir que les quatre âges sont différemment coloriés : que le blanc appartient à l'enfance, le rose à la puberté, le gris à l'âge mûr et le noir à la vieillesse. Il est vrai qu'à ce dernier terme, Bacchus et la grosse gaieté sont des ressources anacréontiques ; mais elles n'annoncent que les efforts pour continuer d'être, tandis que la jeunesse n'éprouve de peine réelle que celle provenant du pléthore de la vie.

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