‹ Réflexions d'un solitaire (volume 2)Chapitre 17 sur 91 · LES GRANDS CRIEURS SONT LES PREMIERS BATTUS · texte numérisé non relu

LES GRANDS CRIEURS SONT LES PREMIERS BATTUS

Jamais la philosophie ne fut plus déshonorée que du temps des sophistes d'Athènes ; là, véritablement, les cris et le vertige avoient remplacé le bon sens. De même chez nous les sophistes disputeurs, connus pour tels, dont le stupide amour-propre s'accuse en paroles oiseuses, sont redoutés dans nos sociétés comme les vrais ennemis de la raison et du bon goût. Avoit-on plus de goût à Athènes qu'à Paris, pourroit-on se demander? Le goût n'est pas où est le génie ; témoins tous ceux qui inventent avec force et hardiesse : Shakespeare, Sedaine, Beaumarchais, Lemercier, même Corneille; mais combien leurs élans sont supérieurs à la froide raffinerie (1) de certains auteurs qui n'inventent rien !

Dans une assemblée publique ou particulière, plus ou moins nombreuse, l'homme prudent qui sait attendre et qui, après avoir laissé passer le flux de paroles des exaspérés, rassemble toutes leurs idées, qu'il approuve ou combat, en y ajoutant ses propres idées, a un grand avantage sur tous : i° parce que la discussion est mûre ; 2° parce que les disputeurs sont exténués ; 3° parce que la question ayant été vue sur toutes ses faces, le dernier arrivant a l'avantage du résumé général;

(i) Pour : raffinement.

4° parce que ceux qui doivent sanctionner la question lui donnent volontiers leur assentiment, pour en finir et se débarrasser d'une trop longue discussion

Chez l'artiste, rien de plus funeste que de montrer le terme de son savoir : l'imagination vit d'espoir et meurt en cessant d'espérer. Le mal commence souvent aux limites du bien, et le bien se dénature quand il est excessif. Donnons donc assez pour aiguiser les désirs, jamais trop pour les épuiser. En outre, la modération donne la continuité ; celui qui dépense avec profusion est bientôt ruiné. Ce qui est au comble n'est point de durée. On peut exister dans une région moyenne, mais on perd la tête si l'on s'élève au-dessus de sa sphère. In medio virtus est un vieil adage bien senti. La nature même s'oppose au complément absolu de toutes créations. Tout est lié à quelque chose dans le monde physique et moral, et, pour joindre une chose à une autre, il faut qu'il y ait nécessairement entre elles une condescendance réciproque. Un objet parfait est hors rapports avec tout autre : cest Dieu. En tout, la sagesse mène loin, et l'imprudence est arrêtée dans ses courses vagabondes. Nestor a vécu trois cents ans, dit l'histoire ; quand on retrancheroit un siècle d'exagération de sa longue vie, le patriarche de la sagesse auroit encore plus que doublé le terme ordinaire de l'existence humaine.

Voyez le bon écuyer conduisant son cheval ; il est comme immobile sur sa monture ; si l'animal est docile aux règles de l'équitation, s'il veut s'émanciper, l'écuyer le devine au mouvement de ses oreilles, et d'un mot il le retient. S'il récidive, il pique ou frappe le coup de maître, si à propos que l'animal sent ne pouvoir lui résister. La punition est si prompte, si juste, si proportionnée à la faute, que forcément il faut qu'il se soumette. Etre caressé ou battu est un alternatif sentimental reconnu de tous les animaux domestiques. Il n'est malheureusement pas d'autre moyen de s'expliquer avec les bêtes, homme ou cheval. Quand le raisonnement en paroles est inintelligible, il faut absolument recourir à « martin bâton », qui se fait mieux entendre.

L'homme ne marche que par intérêt ; sans lui il reste dans sa chère paresse. Si la gloire est son véhicule, une

feuille de laurier suffit pour l'enflammer. S'il est matériel et sans émulation, le bien ou le mal physique ont seuls accès sur sa masse presque inanimée. On frappe l'esclave enlevé de son pays jusqu'à ce qu'il obéisse, c'est-à-dire jusqu'à ce qu'il soit esclave de l'homme, au lieu d'être celui de la nature. Dans les régions chaudes ou froides, la paresse est extrême dans l'homme; eu France, où il ne fait ni chaud ni froid, l'activité lui est naturelle. La gloire fait plus sur nos soldats que les peines afflictives ; elles sont pour nous une denrée exotique, autant qu'elle est indigène pour d'autres peuples. La parole est naturelle à la femme : plus on raisonne en soi, moins les paroles abondent. La parole est abondante mais diffuse quand elle part avant la pensée. Si elle part en même temps, on divague encore : c'est le chaos, où tout est, sans que rien soit à sa place; mais si l'on réfléchit longtemps à une chose avant que de l'énoncer, les idées sont en ordre et en place; on dit tout ce qu'on peut dire sur le sujet occupant, après quoi quelques autres y ajoutent ou disent le reste.

La femme, en général, manque de force pour suivre un raisonnement jusque dans ses conséquences finales. Le premier mouvement, souvent bon, lui appartient; tout le reste est à l'homme. La première impression qui la frappe, étant la meilleure, doit s'appauvrir dans l'analyse; l'homme, au contraire, acquiert des forces par le travail de son esprit. Ceci explique les facultés physiques des deux sexes : l'un est foible, et s'oblitère par les efforts; et ce n'est qu'à coups redoublés que l'autre, plus robuste, parvient aux sensations désirées. La femme semble être en tout l'inverse de l'homme; elle va du mieux au pis, et lui du pis au mieux : ils sont le simulacre des mouvemens contraires.

Nous aimons mieux la femme qui parle que celle qui ne dit rien, et nous avons raison. L'être excessivement sensible qui sait réprimer ses élans est dangereux. L'eau prête à bouillir cesse de chanter. Le feu qui broninne prépare l'explosion (1). « Qui ne dit rien consent » n'est pas toujours

(1) Broninner est un vieux mot liégeois que ne possède pas, je crois, la langue françoise. (G.) Sans doute de brognî, bouder.

vrai ; souvent, qui ne dit rien attend sa revanche, surtout dans les femmes. J'en connois une qui, pendant nombre d'années de malheur, me répétait ces trois mots : « Mon ami, le temps viendra! » Et le temps est venu, elle s'est vengée sans rémission. Il est, dira-t-on, chez les femmes amantes, des heureux momens, préliminaires de consentement où elles cessent de parler. Non; il y a contrainte, soupirs, rougeur ou larmes, qui disent plus que le discours. Dans ce cas, c'est quand tout est dit que l'on parle, et l'on ne parle que parce qu'on n'a plus rien à dire. Dans tous les extrêmes, Corneille l'a dit :

Il faut des actions, et non pas des paroles.

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