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SUR LES PORTRAITS

On ne doit pas s'étonner qu'on dispute depuis si longtemps sur les facultés des sens. La pensée, qu'on peut regarder comme une attribution du tact, et les autres sens montrent de telles différences dans chaque individu (qu'on nomme raisonnable) qu'il est impossible d'en déterminer les limites. De quelle patience doit être muni le peintre de portraits? Dix personnes reconnoissent leur ami ; puis arrive le père du modèle, qui ne reconnoît pas son fils. Pourquoi? Parce que nous voyons tous avec des yeux différens, et le peintre aussi. Nous attachons chacun un caractère distinctif à chaque physionomie, la plupart dans le regard; d'autres, dans la bouche ou le nez. Je crois que le peintre de portraits qui réussit le mieux est celui qui saisit le caractère des yeux. Souvent, au lieu de faire la ressemblance de son modèle, il attrape celle de son frère, de sa sœur ou de tout autre parent : c'est un personnage de son genre, de sa famille, mais ce n'est pas lui.

Il n'y a que ceux qui sont marqués par quelque difformité qui soient reconnoissables pour tous ; mais, dans ce cas, le peintre est bien embarrassé; car pour ne pas déplaire à son

modèle, il n'ose qu'effleurer ce qui crève les yeux de tout le monde. Disons donc qu'il est peu de portraits (mais il en est) dont tout le monde soit satisfait.

Je crois Favoir déjà dit quelque part : un assez mauvais peintre, qui louchoit, a peint toute ma famille, et nous louchons tous (1) ; mais ce qu'il y a de plaisant, c'est que moi, le seul qui ai un œil qui tire un peu à droite, je suis celui de tous qui louche le moins dans ces peintures. Seroit-ce que deux louches qui se regardent se rectifient? Non, car j'ai vu que le peintre louchoit. Cependant, aux yeux près, nous sommes tous ressemblans; c'est le commun mérite des peintres médiocres.

La charge d'un objet est facile à faire; mais réunir la grâce, l'esprit à la ressemblance, savoir distinguer au juste ce qui caractérise son modèle, est chose aussi rare que difficile. Le peintre doit être content quand on lui dit que son. modèle est embelli, sans être moins ressemblant. Quant au modèle, sa charge ne lui plaît jamais : il croit qu'on a peint son grand-père ; s'il est flatté, il pense qu'un habile homme tel que son peintre n'a pu trouver qu'en lui ce qu'il a mis sur la toile. On oseroit presque dire qu'avec tous les portraits d'une famille on pourroit faire celui d'un d'eux, qui seroit très ressemblant.

Ce n'est pas là le jugement qu'on a porté de deux de mes portraits, l'un dessiné par Isabey avec toute la grâce et l'esprit que cet artiste sait donner à ses productions (2), l'autre peint à l'huile par Robert Lefèvre, que tout Paris a trouvé frappant au Salon de 1810, et qu'on a comparé aux chefs-d'œuvre de Van Dee (3). Si mes traits méritent d'être conservés dans la mémoire des hommes, on les retrouvera dans ce portrait, offert par l'artiste à la société des En faits

(1) Ce détail n'est acte par aucun des biographes de Grétry ; on ne le retrouve pas non plus dans les diverses effigies du maître, et cela peut-être pour la raison, assez étrange, qu'en donne ici Grétry lui-même.

(2) C'est ce portrait que nous avons reproduit en tête du tome III de la présente édition.

(3) Grétry estropie ici, de curieuse façon, le nom de Van Dyck : erreur assez inattendue de la part d'un compatriote de l'illustre peintre anversois.

d'Apollon, et recopié par lui-même pour complaire et être donné aux artistes du Théâtre Feydeau (1).

Les arts ont les mêmes règles. En musique, il faut déclamer juste : c'est la charge. Il faut faire de la déclamation un chant agréable : c'est la grâce et l'esprit. Trop de science et de complication d'accords gâtent le chant. La nature est savante, mais sans effort. Pour l'artiste, l'art est de cacher l'art. Au théâtre, j'entends souvent dire : « Comme c'est fait! » J'aime mieux entendre dire : « Gomme c'est beau ! »

Roquelaure, bouffon d'un ancien roi de France, étoit choqué qu'on ne trouvât jamais ses portraits tout à fait ressemblans (seroit-ce parce qu'un bouffon varie son masque selon ses viles plaisanteries?). Enfin, dans une demi-obscurité, il met son visage dans un tableau découpé; les dames de la cour le trouvent ressemblant. « Cependant, dit une prude, je lui trouve le nez un peu gros...» — «Vous mentez, dit le tableau parlant, car c'est moi-même !» A la vue d'une femme, il y en a qui diront qu'elle est jolie; d'autres, qu'elle n'a rien qui les charme; car ses yeux, dira celui-ci, sont trop petits. « C'est ce que j'aime en elle, dira l'autre, son regard est fin et malin. » — «Oui, comme celui d'une souris. » Voilà ce que j'écoutois l'autre jour dans un salon. « Qu'en dites-vous, me demanda le détracteur de la dame ?» — « Je dis que vous n'aimez pas les souris, et que Monsieur les aime», fut ma réponse.

(1) L'éloge que Grétry fait de ce portrait semble aujourd'hui très exagéré. Grétry y est représenté très vieux, un peu cacochyme et, en somme, fort ennuyeux à regarder. Ce n'est pas du tout sous cet aspect que nous aimons à nous figurer l'auteur de tant d'œuvres charmantes. Ce portrait, peint en 180g, appartient actuellement au musée de Caen.

Rappelons à ce sujet que l'iconographie de Grétry est très nombreuse. Elle comprend notamment les noms de Mme Vigée-Lebrun (1785), Laure, Mellier, Isabey, Everard, Moreau le Jeune, David d'Angers, Lefèvre, Pierre Adam, Perlet, Mme Grétry (fille du peintre Gromdon, élève de Greuze), Pajou, Conasson, Flatters, Ruthiel, Jehotte (médailles). Dans Grétry, sa vie et ses œuvres, Michel Brenet a donné la liste à peu près complète de ces effigies.

Les trois portraits choisis par nous pour illustrer les trois premiers tomes des Réflexions d'un Solitaire ont été exécutés respec ivement d'après le tableau de Mme Vigée- Lebrun, d'après le buste de David d'Angers et d après le dessin d'Isabey. Ils représentent Grétry à trois époques de sa vie : dans sa jeunesse, à sa maturité et dans sa vieillesse.

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