‹ Réflexions d'un solitaire (volume 2)Chapitre 19 sur 91 · ONT TOUJOURS DES RAPPORTS ENTRE EUX · texte numérisé non relu

ONT TOUJOURS DES RAPPORTS ENTRE EUX

On ne fait bien une chose que quand on en possède l'instinct. Chaque animal a le sien, et n'a guère que celui-là : c'est pourquoi il est vigoureux. Quoique l'homme pris collectivement, et dans les climats divers, possède tous les instincts, un seul instinct se déclare en lui supérieur aux autres. L'homme est imitateur, il est vrai ; tant pis pour lui s'il imite au contraire de sa vocation, car alors il ne peut être qu'une fausse dérivation de sa nature. Le premier bienfait de l'éducation est donc de pressentir à quoi tel homme est appelé. Si rien ne l'émeut encore, attendons. S'il est ému pour la première fois, observons son genre d'émotion. S'il est indécis entre divers objets, laissons-lui le temps de préférer, il ne tardera pas à se décider.

L'homme ne sort de son instinct principal qu'avec effort : c'est de là que proviennent ses tics, ses grimaces, et le charlatanisme des sciences et des arts. On ne peut sortir du naturel qu'en donnant, plus ou moins, dans l'excès contraire. La beauté n'est pas exempte de ce défaut : quel dommage ! disons-nous quelquefois en voyant une belle femme. C'est qu'alors, voulant être plus que belle, la nature cède à Part de la coquetterie; une

mine factice remplace les traits les plus touchans, les plus spirituels, et ce superlatif défectueux redouble à chaque fois qu'on l'observe. — Non, on s'y accoutume. — Tant pis, c'est prendre la gauche pour la droite.

Si le talent de l'homme dérive de son instinct, il est bien essentiel de consulter sa vocation avant que de lui assigner un poste qu'il doit occuper avec honneur. D'abord, l'adolescent n'aime aucune espèce de gêne ni d'étude; mais à mesure que se développe en lui l'amour-propre (qui est inné comme l'amour de soi-même), l'exemple d'autres adolescens, caressés, fêtés parce qu'ils s'appliquent, le provoquent. Il est cependant des études qu'il n'aime point, et pour lesquelles il montre de la répugnance; cet indice suffit pour qu'on ne le violente pas; car je ne pense pas qu'il existe un aigle dans aucune science, dans aucun état, qui y ait été conduit de force. Mais si le génie de l'homme lui inspire son genre de talent, celui-ci à son tour modifie son caractère, et dès lors les deux ne font qu'un. Que de nuances pour l'art imitateur dans les hommes à talens divers, quoique ne formant tous qu'un fesseau tendant à la perfectibilité générale ! Le géomètre ne prise que ce qui est compassé. Le poète n'admire que la fiction. Le musicien n'entend partout que du chant, et le peintre, dans les objets, ne voit que sa peinture. En voyant passer une procession de mathématiciens, un poète comique me disoit à l'oreille : « Voilà monsieur A ; voilà monsieur B; voilà monsieur X (et celui-là étoit boiteux). » — « Que dira-t-on de nous tout à l'heure, lui dis-je, quand nous passerons ?» Laissons à chacun son allure.

Apollon n'épousa ni Minerve ni Uranie ; de cette heureuse mixtion de génie et de sagesse eût sans doute résulté le plus bel ensemble; mais nous existions avant la fable; elle fut faite sur nous, et non pas nous sur elle. Il est impossible que chacun ne porte pas les stigmates de sa passion et de son occupation favorites ; il n'est que l'hypocrite qui sache se contrefaire, et ce talent, maudit de Dieu et des hommes, est l'exécration de l'habitude et le dernier degré de la corruption humaine.

L'homme des sciences et des arts n'a rien à dissimuler, sa vie est dans ses productions; c'est par elles qu'on les jugera, comme les rois par le bonheur de leurs peuples.

Révérons celui qui passe doucement sa vie en s'occupant

de ce qui peut nous plaire, nous instruire et nous rendre meilleurs. En contemplant l'illustre enceinte, le cabinet d'étude de l'homme déjà célèbre, disons : — Le voilà, lui ; voilà son existence, sa vie; c'est de ce lieu, de ce point qu'il est parti pour voler à l'immortalité. Quelque divinité réside dans ce lieu : c'est Minerve, Uranie, Apollon, Vénus ou l'Amour. Malheur à l'adepte, au néophyte, à l'aspirant aux sciences, qui ne se sent pas ému et rempli d'une noble émulation à l'aspect de ce sanctuaire vénérable !

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