‹ Réflexions d'un solitaire (volume 2)Chapitre 2 sur 91 · PRELIMINAIRE · texte numérisé non relu

PRELIMINAIRE

Continuerai-je mon travail ? Trouverai-je de la matière pour ce sixième volume, me disois-je tout à l'heure? Enfin, répéterai-je encore ici, d'après Montaigne : « Tant qu'il y aura de l'encre et du papier dans le monde, je puis écrire comme je lais sur toute sorte de sujets » ? De crainte cependant que l'extension de cet écrit ne dépasse les bornes de ceux de ce genre, j'ai voulu voir si mes six volumes (en supposant celui-ci achevé) comporteroient à peu près autant de matière (mérite à part) que les Essais du grand Michel ; et. après avoir calculé, supputé, j'ai vu que six volumes des miens, à 400 pages d'impression pour chacun, arriveroient à peine aux trois billots de mon édition de Montaigne. (Mes volumes manuscrits contiennent au moins 600 pages, mais elles n'en donnent que 400 d'impression, format de mes ouvrages littéraires antérieurs à celui-ci:) Je continue donc, pour être occupé, et désirant que cette occupation ne soit pas inutile aux hommes, et surtout aux femmes, souvent oubliées dans les ouvrages de philosophie morale. « Qui parle de l'homme parle de la femme », ai-je lu quelque part. Ah ! combien cet auteur se trompe en confondant les deux sexes, qui ne se ressemblent pas plus que le fort et le foible, que le centre et la circonférence, et qui ne sont un

que dans l'acte qui forme un troisième être qu'ils désirent également, ou qu'ils engendrent sans le vouloir comme en le voulant.

J'ai déjà dit dans quelqu'un de ces volumes que les répétitions étoient inévitables dans un ouvrage de long cours; je les évite autant que je puis. Je voudrois cependant donner un conseil (que j'aurois dû mettre en usage pour moi-même) à ceux qui entreprendront pareille besogne : ce seroit d'établir une table de matières après la composition de chaque chapitre; dans le doute, si l'on se répète ou non, on s'en assureroit en recourant à cette table; et si la clarté, l'unité du discours forçoient à quelques redites, la vérité dans le style de la phrase répétée deviendrait plutôt un agrément qu'un défaut; une bonne chose, une chose utile peut se répéter quand elle est dite de plusieurs manières.

Je commence ce sixième volume à la fin de l'été de 1809, et je suis dans ma soixante-huitième année; si la nature prolonge le délai qu'elle m'accorde, cet ouvrage peut grossir à mesure que mes facultés diminueront; alors, peut-être, le lecteur comptera mes ans par mes radotages ; il verra comme tout change et périclite dans l'homme; combien ses pensées dépendent de la situation de ses organes, et combien ceux-ci tiennent à la nature générale, qui veut que toute chose créée ait inévitablement son enfance, sa maturité, son déclin et sa fin !

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