‹ Réflexions d'un solitaire (volume 2)Chapitre 3 sur 91 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

INSTABILITE

Tout ce qui n'est pas stable est indécis. L'indécision n'est pas le repos ; elle est composée de plusieurs mouvemens opposés qui se combattent ; l'unité seule, qui est l'attribut de Dieu, pourroit nous donner la stabilité. Après ce préambule, on peut demander si la stabilité est dans nature? Pas plus, je crois, au physique qu'au moral.

i° Le temps use et change de forme tout ce qui est matériel, et il y a matière en tout : donc le mouvement et l'instabilité sont pour tout.

2° Tous les animaux éprouvent des revers et des maux : donc l'hésitation doit les arrêter, quand ils veulent agir.

3° Les animaux qui n'ont que leur instinct et que nous nommons bêtes, fuient la main de l'homme : c'est l'amour de la vie qui se décèle ainsi en eux. S'il est un animal insensible, celui-là ne connoît point l'hésitation.

4° C'est dans son enfance que l'animal est confiant; la douleur ne lui a pas encore enseigné la défiance. Une seule fois j'ai été à la chasse ; un oiseau, encore enfant, vint se percher presqu'au bout de mon arme; il étoit confiant, je ne fus point cruel.

5° L'instabilité physique, dont nous avons parlé, produit

l'indécision morale. L'indécision doit encore accompagner nos actions parce que toutes choses ont plusieurs faces qui nous présentent autant de chances à courir : donc, il faut choisir, et choisir, c'est hésiter ; choisir sans hésitation suppose un sage calcul fait d'avance, un apprentissage consommé de la chose, ou de la bêtise.

6° La délicatesse de ses organes doit rendre la femme plus indécise que l'homme. En amour son indécision doit redoubler : pour elle, la conséquence, mauvaise ou bonne, est comme neuf est à un.

7° Sa grossesse, sa réputation, la défloration de ses charmes l'épouvantent; cependant, elle ne peut absolument renoncer à l'amour; sa coquetterie en est le jeu, dont elle jouit sans rien perdre : trop heureuse si elle n'en use qu'autant qu'il en faut pour nous rendre aimables et constans.

8° Mais quand la force du désir surpasse l'appréhension, l'indécision cesse, les temps sont arrivés, la nature triomphe.

9° Entre la fleur qui périt sur sa tige ou qui est moissonnée, la différence n'est que dans le temps.

io° Chez la jeune fille, la coquetterie n'est dans la nature que dans l'interstice qui sépare l'enfance de l'âge fait pour l'amour. C'est le penchant qui se décèle ; c'est le bouton précurseur de la fleur qui va naître.

1 1° Mais dans l'âge de la retraite, la coquette paye sa dette à l'amour outragé. Ne pouvant abandonner sa jeune allure, elle est du même ridicule que le vieux gascon ruiné, qui se pavane et frétille encore dans son habit de noce.

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