CALCUL A FAIRE SUR LA LONGEVITE DE LA VIE
Parlerons-nous encore de la vitalité de l'être?
Qu'est-ce qui lui donne la vie et le mouvement? Est-ce la chaleur? Est-ce l'air? Est-ce tout ensemble? Du reste, ce phénomène n'est pas plus étonnant pour l'animal que pour la plante ; l'un a plus, l'autre a moins, voilà toute la différence. Cette idée (nous l'avons déjà dit) est comme renfermée dans un cercle autour duquel on tourne, sans pouvoir y pénétrer. Dans le germe de vie, les substances doivent être homogènes et en rapports justes ; mais ce n'est que par la conjonction, l'incubation entre deux êtres mâle et femelle de la même espèce qu'il peut fructifier.
Après la naissance de l'être, dès qu'une de ces substances se détériore ou s'oblitère, la fièvre nous travaille, l'équilibre vital est rompu, et, s'il ne se rétablit pas, la mort s'ensuit. Alors, une nouvelle restauration va se faire dans les cieux, où l'essence des substances terrestres est emportée par sa légèreté spécifique et par la force solaire. Oh ! que le Dieu créateur est grand, puisqu'il a conféré autant de puissance à la nature! Et cette substance éthérée, dira- t-on, est-ce l'âme? Pourquoi non? Elle étoit jointe à la matière corporelle, elle s'y rejoindra peut-être encore en partie ; mais qui nous dit
que le plus essentiel de cet esprit n'est pas l'âme ? — D'accord : mais est-elle immortelle? — Qui vous dit le contraire? Le miracle de la création n'est-il pas plus étonnant que celui de la conservation ? Nul indice ne nous dit que l'esprit puisse finir : or, il est dans l'homme de l'esprit le plus pur, il le prouve; donc nous sommes en rapport avec le ciel, tout nous invite à le croire, et peut-être que celui qui ne le croit pas ne le sent pas, ne l'espère pas, n'est pas doué de cet esprit supérieur digne des cieux. — Quoi! Spinosa, et autres? — Ils ont montré beaucoup d'esprit en doutant, ils en eussent montré davantage en espérant. Revenons.
Cependant, la nature ne veut pas que nous pressentions notre fin préfixe. Nous en sommes sûrs ; mais en vieillissant, en approchant du terme final, nous vivons comme si nous ne devions pas mourir.
«Je sens que je m'en vais», dit le moribond; néanmoins, l'espoir lui reste, car il use des remèdes pour se guérir. Miracle continuel qui est en nous, et auquel nous réfléchissons peu.
Venons à notre question. A part les accidens qui nous expédient plus ou moins promptement, je crois qu'on peut calculer la longévité de la vie de tous les êtres d'après le temps de leur croissance et leur état florissant. Chez l'homme, sur cent ans de vie qui lui sont dévolus comme son maximum, on peut mettre 10 ans pour l'enfance, 10 ans pour la puberté, 40 pour l'âge mûr ; le reste n'est que l'acheminement au terme prescrit ; et les proportions sont les mêmes pour tous les êtres vivans, quel que soit le terme de leur vie.
Tout ce qui vit à peu de frais, et qui fait peu de dépense de vie, doit durer et dure plus longtemps que ce qui pousse la vie. La vie est comme une lampe allumée dont on use l'huile à volonté, plus ou moins promptement, selon la grosseur de la mèche. L'huile, c'est la vie, et c'est avec quoi on la communique au nouvel être. La mèche, ce sont nos passions subversives, à commencer i° par l'amour excessif; 20 la gourmandise ; 3° les boissons spiritueuses qui emportent, en se séparant de nous, notre chaleur naturelle ou nos esprits vitaux ; 40 les fatigues de toute espèce, fomentées par l'amour-propre : il faut de l'exercice à l'homme, mais sans excès.
Les arbres qui produisent les épiées, les parfums, doivent peu durer ; le chêne, qui ne produit que du gland, dure des siècles ; on dira que c'est parce que l'arbre est plus fort qu'il dure davantage ; mais on peut dire aussi qu'il est fort parce qu'il ne produit rien ou peu de chose. Les poissons paresseux vivent longtemps, les vivaces et actifs beaucoup moins. Tout est réglé dans la nature : de même que l'heure du lever du soleil annonce celle de son coucher, de même le temps de la puberté et de la vigueur de l'âge indiquent le temps de la retraite. Mais, dira-t-on, les maladies héréditaires et germinales, les excès des premiers âges décident de notre fin plus ou moins prochaine. — Tous ces maux sont à peu près calculables à l'égard de la mort, qui s'annonce par une vieillesse anticipée. Tout ce qui hâte la mort, rien de plus certain (1). L'homme du peuple, qui n'excède pas (2), vit plus que le prince (3). L'un use son fil par mesure et sans secousse ; l'autre, qui n'a que la peine du désir, qui nage dans les délices et dont l'amour-propre est comblé, use plus de vie dans une semaine que l'homme du peuple dans un mois. L'homme studieux useroit aussi promptement sa vie ; mais il est pour lui des correctifs spécifiques : sa tête, toujours en activité, se nourrit de ses organes inférieurs ; son amour pour l'ordre et, le diroi-je, son amour-propre, bercé sans cesse d'immortalité future, lui procurent un contentement intérieur et contigu qui prolongent ses jours, quoique souvent valétudinaires.
La vie religieuse prolonge la vie plus que la profane. Dans la première, tout excès est prohibé par des lois divines; le mariage même a ses loix de décence et de salubrité; et, de même que l'homme de lettres aspire à l'immortalité sur la terre, chez le dévot, l'espérance certaine d'une seconde vie céleste parfaitement heureuse influe sur celle présente et la prolonge par le bonheur. On s'abstient par dévotion ; donc on vit peu à la fois et l'on doit durer longtemps, si des macérations superstitieuses, des abstinences contre nature ne s'y opposent. Mais il faut que
(1) Phrase incomplète?
(2) Qui ne commet pas d'excès...
(3) En consultant l'histoire, on voit que peu de souverains parviennent à l'âge avancé. Je ne compte pas les papes, qui sont vieux avant leur élection. (G.)
la dévotion commence quand le corps est sain; ceux qui se régularisent quand le magasin est presque épuisé n'épargnent qu'un reste qu'ils donnent à Dieu, après avoir donné la grosse part au diable:
Croyons surtout que la longévité ou la brièveté de la vie de l'individu dépend spécialement de la validité du germe. Nous tenons notre genre d'existence de nos pères, comme celle de nos enfans dépend de nous. Antérieurement, dit-on, l'homme vivoit plusieurs siècles. Peu crédule quand il s'agit d'assertions lointaines, j'ai dit quelque part que, sans doute, nos anciens avoient compté chaque retour de lune pour une année. Cependant, après de plus mûres réflexions, on peut croire que jadis les mœurs furent plus simples, plus régulières chez nos devanciers qu'elles ne sont actuellement, et que plus les mœurs se sont détériorées, ou, pour parler notre langage, plus elles se sont perfectionnées, plus le germe humain s'est appauvri respectivement à la longévité de la vie : en tout, la perfection est le premier signal du déclin. Quand on ne peut plus monter, il faut descendre. Les guerres de toute espèce ont fatigué l'homme; l'abondance des richesses après la victoire, ou la pauvreté après la défaite, l'ont énervé; les veilles, quoique salutaires aux sciences et aux arts, font affaibli; Ja coquetterie des femmes, leurs costumes gênans ont abâtardi l'espèce (1).
La débauche et les nombreuses maladies qu'elle entraîne après elle l'ont dénaturée au point que la vie humaine a pu diminuer, depuis quelques milliers d'années, d'un tiers ou de moitié. Il suffit de remarquer combien les familles de souverains et d'ancienne noblesse s'abâtardissent, pour croire au dépérissement de tout ce qui sort de l'état primitif et naturel.
L'homme de campagne qui vit de son bien, qui respire un air pur, qui travaille sans s'excéder, est le seul qui vive selon l'être humain; et c'est par émancipation que nous nous élevons au-dessus de lui, soit civilement ou scientifiquement. Je ne dirai pas que c'est sans retour que l'homme se dégrade, non : mille fois, lui et sa planète furent révolutionnés; mille fois encore il
(1) On ne dira pas aujourd'hui que le costume de nos femmes les gêne; mais il y a un autre inconvénient, il n'est pas d'accord avec notre température. (G.)
passa et repassera du bien au mal et du mal au bien. Nous détériorons la nature en sortant de ses limites, mais toujours elle reprend ses droits imprescriptibles; elle reste inviolable, quoique momentanément violée. Cependant, l'homme est si malheureux dans sa franche ignorance, qu'on ne peut que taire des vœux pour sa perfectibilité (1). Mille forces humaines, d'ailleurs, ne peuvent contenir ses élans vers la perfection ; cent mille essais partiels se font dans tous les coins de la terre sur une même chose ; puis, le dernier arrivant, qui les apprécie tous et qui sait choisir entre eux, remporte la victoire que chacun lui a préparée.
Parlons donc encore de la perfectibilité, qui se lie naturellement à la matière de ce chapitre.
Si le physique se perfectionne par l'habitude longtemps soutenue, il en doit être de même du moral. Remarquons ce que les arts ont été, ce qu'ils sont devenus, et ce qu'ils peuvent être. Le moral ne se perfectionne qu'en suivant l'induction physique : l'instinct de la perfectibilité est donc celui de la nature. Après cela, qui osera nous dire que l'homme en société ne sera pas un jour (dans mille siècles peut-être) vertueux par intérêt pour lui-même? Instruit dans toutes les sciences, connoissant les moyens d'acquérir et les limites de toutes choses, ce ne sera plus l'homme de nos jours. Et si la perfectibilité est dans l'instinct de l'homme, et qu'il arrive un jour à ce puissant degré, pourquoi les animaux, poussés par ses soins, ne se perfectionneroient-ils pas en rapport avec leurs facultés? J'aime les idées grandes; ceux qui nient trop nous donnent la mesure de leur esprit borné. On peut donc croire que l'instinct des bêtes et la raison de l'homme se sont perfectionnés par la succession des siècles; par exemple, on dit que le petit de l'oiseau qui n'a jamais entendu le cri du milan, tremble et se cache dès la première fois qu'il l'entend; cela est vrai, et doit être ainsi. Le monde est bien vieux, s'il n'est de toute éternité. L'oiseau de la
(i) Il est sans doute des climats fortunés où l'homme peu civilisé vivoit et vit peut-être encore heureux dans sa sainte ignorance ; mais lisons les relations des voyageurs et des missionnaires qui ont fréquenté certains pays sauvages, surtout le midi île l'Afrique; les préjugés qui y régnent, les monstruosités qui s'y commettent sont une terrible réponse à ceux qui exaltent l'état de nature. (G.)
petite espèce n'a pas d'abord redouté le milan : les animaux sont confians avant d'éprouver la fureur ennemie ; mais il fut longtemps sa victime, sa nature prit en haine mortelle son destructeur naturel et impitoyable; cette habitude haineuse s'imprégna à sa nature et, de génération en génération, elle s'est communiquée à sa race : donc, il n'est pas étonnant que le petit oiseau tremble dès la première fois qu'il entend le cri de l'oiseau de proie, et que tous les animaux sauvages redoutent l'homme destructeur. Le petit poulet marche seul avec sa coque sur le dos ; puisqu'il marche en naissant, il peut chercher sa nourriture, la terre est sa mamelle. Les oiseaux de la petite espèce ne marchent pas aussitôt, la mère et le père les nourrissent pendant un temps. On remarque un instinct singulier dans les petits oiseaux, ils fîentent hors de leur nid : pourquoi? — On peut croire que le petit oiseau a été, pendant une longue succession de siècles, puni, béqueté par ses père et mère, pour lui inspirer la propreté nécessaire à la croissance de ses plumes; il fait aujourd'hui par instinct ce qu'on l'a contraint de faire. Au risque de l'avoir dit quelque part, je demande ici pourquoi les animaux grattent la terre pour enfouir leurs déjections? C'est qu'ils ont été suivis à la piste et dévorés de leurs ennemis pendant quelques milliers de siècles. Il seroit curieux de remarquer si le lion et tigre, qui possèdent une force majeure, ont cet instinct de défiance.
Le besoin, à la longue, crée l'instinct; et l'instinct n'est qu'un vouloir continué ; c'est ainsi que l'enfant de l'homme cherche le sein de sa mère : ainsi de suite pour tout ce qui a rapport à l'instinct en général ; c'est, comme nous l'avons dit, un vouloir continué, poussé par la nécessité et par l'amour de soi : c'est ainsi que l'instinct est devenu nature. Enfin, l'instinct de la plus bête des créatures, l'instinct de l'huître qui, dans nos marchés et nos maisons, s'ouvre chaque jour ou nuit à la marée montante, prouve, de plus en plus, ce que nous venons de dire. L'huître s'ouvre par besoin et par habitude successive des siècles à l'influence des flots maritimes, comme le bouton de l'arbre à celle du zéphir d'avril. Impie! dira quelque sot, tu rends Dieu inutile. Double sot ! dirai-je à mon tour, quel autre que Dieu donna et donne à la nature son instinct et son droit à
la perfectibilité? Tu fais de ton Dieu un journalier, sans cesse occupé de mille détails; moi, je crois qu'il a tout fait, tout prévu dès la première création. Lequel est le plus puissant, de ton Dieu ou du mien (1)?
(1) Ce curieux chapitre nous montre, une fois de plus, comme nous l'avons dit dans l'Avant-propos, Grétry pressentant les découvertes de la science moderne. Ses remarques sur la perfectibilité des animaux par l'instinct, quoique naïvement exprimées, sont en quelque sorte l'embryon de la doctiine u ilitaire de Darwin, d'après laquelle chaque détail de conformation chez les êtres vivants a été produit pour le bien de son possesseur, « Le besoin, à la longue, crée l'instinct,» dit Grétry : c'est-à-dire qu'il peut créer des organes ou les développer par l'usage; et il peut aussi modifier l'instinct sous l'influence de changements dans les conditions d'existence. Cette tendance innée des êtres organisés vers un développement progressif, résultant de l'action continue de la sélection naturelle, apparaissait clairement déjà a l'esprit réfléchi et observateur du vieux maître. Il lui restait peu de chemin à faire pour deviner, par exemple, que le cou de la girafe et la trompe de l'éléphant sont une acquisition lente, résultant d'un long usage, et non une œuvre toute faite du « Créateur ».