‹ Réflexions d'un solitaire (volume 2)Chapitre 24 sur 91 · POURQUOI LA DISPUTE EST INTERMINABLE PARMI LES HOMMES · texte numérisé non relu

POURQUOI LA DISPUTE EST INTERMINABLE PARMI LES HOMMES

i° Nous naissons différens, et apportons tous les dispositions plus convenables à telle chose qu'à telle autre. 2° Nous recevons une éducation différente, soit que les préceptes de nos instituteurs varient, ou que nous naissions sous divers climats, régis par des coutumes et des loix diverses. 3° Toutes choses ont plusieurs faces, sous lesquelles nous aimons ou n'aimons pas à les voir. 40 En voyant les choses sous les rapports qui sont le plus analogues à notre caractère, nous nous éloignons de la manière de voir et de sentir de beaucoup d'autres. N'ai-je pas lu ceci : « Les vapeurs nous montrent les choses telles qu elles sont? » Je ne suis pas de cet avis ; ce n'est pas telles qu'elles sont, mais telles que notre humeur noire nous les montre. 5° Aussi, à l'énoncé d'une proposition quelle qu'elle soit, il n'est pas rare de la voir à la fois approuvée des uns et désapprouvée des autres.

« Jamais deux hommes ne jugent pareillement de même chose », a dit Montaigne.

Je suppose qu'on agite cette question : Trop de vertus ne

peuvent-elles pas nuire à la Société? » Non, dira l'homme

pieux, qui voit tous les biens dans l'abstinence et la résignation.

Voici ce qui arrive souvent en pareilles circonstances.

Celui qui a énoncé une proposition la soutient mordicus. Si c'est un homme timide ou de peu d'importance, un imprudent lui ferme la bouche en parlant d'autre chose : ce qui veut dire que le bonhomme ne vaut pas la peine d'être écouté. Si c'est un homme de poids en matière scientifique, il se forme divers partis qui approuvent ou se taisent, et gare, encore une fois, qu'un imprudent lettré ne le contredise, ne fût-ce que pour avoir l'honneur de combattre un tel homme: voilà la part de Famour-propre. Ensuite, chacun conserve dans son esprit les stigmates de son occupation favorite, à laquelle il associe, malgré lui, ses jugemens. Après cela, il faut compter pour beaucoup le diapason actuel de l'âme (ce terme de musique n'est pas déplacé ici), occasionné par les revers de fortune, les non-succès, les chagrins domestiques, les maladies qui aigrissent l'humeur, qui influent sur nos pensées et noircissent le caractère.

Chez la femme, qui vit d'amour comme nous d'amourpropre, tout l'agite, lui déplaît, la contrarie hors de l'élément qui émane de sa sensibilité naturelle. — Quoi, dira t-on, point d'amour-propre chez la femme? — Oui, sansdoute, sa coquetterie prouve qu'elle en a sa part, mais il est dirigé différemment du nôtre. La femme se pare au moral et au physique pour être aimée, pour éclipser ses rivales ; et l'homme (excepté les amans) ne se décore que par orgueil. En se parant, la femme semble dire : « Je veux être et je suis aimée » ; l'homme : «Je suis un être d'importance. »

On sourit à l'ange qui veut plaire ; on détourne la tête de celui qui ne veut qu'humilier. Disons de plus que la femme, devenue mère, n'aime peut-être son enfant avec tant de passion que parce qu'il donne la conviction qu'elle fut aimée. Avec quelle complaisance la femme sur l'âge montre la preuve de sa fécondité encore subsistante ! Elle semble dire : « On m'aime encore, vous le voyez !» Ah ! que l'être qui ne se soucie pas d'être aimé est hétéroclite avec la société, et même avec la nature ! Il n'aime plus rien, à peine lui-même, il est mort vif. Qu'il aille se régénérer ! Revenons à l'homme.

Pardonne-ton la supériorité et le ton qui lui convient à celui qui possède les talens supérieurs? Oui, car lorsque le

talent est imminent, il est naturel, et jamais factice ni emprunté; on remarque alors un ensemble si parfait entre l'homme, sa manière d'être et ce qu'il est réellement, que nul ne peut y trouver à redire. Quand l'air imposant se décèle trop visiblement dans le grand talent, c'est qu'il y est forcé par l'imprudence des mirmidons qui se croient des Achilles parce que leur chef est un demi-dieu. Honneur à qui le mérite, et sifflets aux menteurs qui, après en avoir imposé aux sots, croyent qu'il n'y a qu'un pas de plus à faire pour en imposer aux sages. J'ai vu Voltaire, j'ai vu Rousseau, j'ai vu Franklin, j'ai vu Gluck et Sacchini ; j'ai vu aussi cent branches cadettes et mille rejetons sortir de ces tiges respectables, et j'ai toujours remarqué que l'homme majeur est respectueux et craintif en son talent devant l'auguste nature, sa bienfaitrice, et que l'ignorant qui sait peu, et ne peut aller plus outre, est fier de son petit domaine : tel l'habitant de la Garonne qui se fait appeler Monsieur de l'Ile, parce qu'un ruisseau circule en l'entour de son enclos.

Page 1