DES SENSATIONS NOCTURNES ET MATINALES
Le sommeil est sombre et matériel, c'est l'ombre de la vie, c'est l'image de la mort. Les poètes le font de plomb; ils devroient faire l'orgueil d'or ou de diamant, et du vif-argent la figure de l'amour-propre.
Le sommeil est d'urgence ; on ne peut que l'éluder, non le supprimer ; il nous maîtrise malgré nous ; aussi voit-on des cavaliers dormir sur leur monture et des violons de bal suivre en dormant la contredanse sans manquer une reprise, et l'un et l'autre s'éveiller quand le mouvement ou le bruit cesse.
Le sommeil, si naturel à l'homme, est plus ou moins long ou nécessaire selon le tempérament de l'individu. Le fœtus dort au sein de sa mère. Après sa naissance, l'enfant dort beaucoup : novice dans le monde, il n'est pas encore entièrement voué à la vie (1). L'adolescent dort d'un sommeil fiévreux ; les passions naissantes l'agitent et pourchassent l'enfance. L'homme fait dort autant que sa nature l'exige : actif, le repos lui est nécessaire ; passif et méthodique, infiniment moins. « Que je suis heureux de mourir, disoit un
(i) J'ai une nièce, M,le Flamand, qui est née à 8 mois ; elle a dormi le gme presque entièrement : il falloit l'éveiller pour la faire têter. (G.) Flamand, un tapissier, poète à ses heures, époux, en secondes noces, de l'une des filles de Joseph Grétry, frère du compositeur.
rat cité par ce dernier était donc en réalité sa petite-nièce.
paresseux, je n'aurai plus rien à faire. » La vieillesse est le revers de l'enfance, les deux extrêmes d'une même chose, qui est la vie. Dans l'une on dormoit pour se former ; dans l'autre on dort pour restaurer sa déformation. La nature montre souvent deux mouvemens, deux intentions inverses : l'un qui pousse à finir, l'autre à prolonger.
Nos sensations nocturnes et matinales ont des caractères distinctifs. Quand on s'éveille le lendemain d'un succès, comme le cœur se dilate, comme ce jour est solennel ! Hommes nécessiteux, c'est alors qu'il faudroit solliciter vos patrons; il leur seroit impossible de vous refuser. C'est sans doute ce moment que la femme adroite choisit pour préparer des regrets à notre condescendance.
Quel profond soupir exhale l'homme qui a reposé sur le malheur ! Ah ! nature, que ne le laissois-tu dormir encore, et toujours, si sa perte est irréparable ! Quel réveil que celui du malheureux qui va le jour même périr ignominieusement sur un échafaud ! Tous les cœurs frémissent en se mettant à sa place. Quelle différence entre ce réveil et celui de l'homme heureux qui, en ouvrant sa paupière dans une riante campagne, voit l'aurore naissante, entend le chant des oiseaux, se sent parfumé de l'odeur de mille fleurs ! Quel bonheur, dira-t-on, peut égaler celui-là ?
Il en est un cependant, qu'un instant nous différons de noter, et que devine déjà la florissante jeunesse.
La nature veille encore quand nous dormons ; aussi l'être sensible est agité aux changemens de saisons, même à ceux des lunes, et de la température occasionnée par les vents divers : celui du nord perce toutes les couvertures ; ce sont pointes d'acier, pénétrantes et menues, puisqu'elles sont des atomes aériens.
Si nous y faisons attention, chaque heure de la nuit est différente par la sensation qu'elle inspire. A Paris, le bruit extérieur des voitures, selon l'heure à laquelle elles cheminent, indique la classe de ceux qui circulent dans les rues, en donnant aux phases nocturnes un caractère distinctif. A onze heures de nuit, le beau monde sort des spectacles, va souper ou prend le thé en ville. .Le bon ton (qui est exécrable) veut qu'on
trouve tout mauvais au théâtre, pièces, musique et acteurs, parce qu'on est blasé sur tout. Excepté quelques âmes bien nées, en province ce mauvais bon ton redouble encore ; en ceci, les provinciaux font pitié ; ils ne font pas attention que trouver tout détestable dans leurs spectacles, c'est convenir, puisqu'ils y viennent, qu'ils s'ennuyent mortellement chez eux ; mais l'amour-propre sait mal raisonner ; sa suffisance le bêtifie souvent, et il en est fier.
C'est donc la nuit qu'on se rassemble à Paris : le jour y est trop clair pour le physique et pour le moral ; pour le physique des femmes et pour l'immoralité des hommes, si ce n'est pour tous les deux. On ne peut, à ce que dit le monde élégant, voir les bonnes gens; ils se couchent à minuit, et en sortant de chez eux on ne sait où aller passer sa soirée. A deux heures, grand tapage de voitures, c'est le bon ton qui va se coucher. A quatre, ce sont les joueurs et les escrocs qui rentrent, charmés d'avoir dépouillé leur dupe, ou grinçant des dents, quand un plus adroit fripon qu'eux leur a gagné leur argent. Le bruit de ces équipages, tardifs quoique matinals, inspire une sorte d'horreur, car c'est presque toujours le désordre ou le crime qu'ils traînent avec tant de fracas.
A l'aube du jour, les diligences et les charrettes font encore une autre impression : c'est le train commun et intéressé qui recommence.
Quand l'astre éclaire le monde, les fiacres, la musique discordante des revendeurs et des ramoneurs de cheminée ne permettent plus de repos.
Dans ses satires, et en bons vers, Boileau n'eût pas manqué de nous raconter tout ceci : mais ce que nous disons du temps présent n'étoit pas alors : nous sommes montés à plus d'une octave du ton de nos aïeux, si pourtant, en cela de même qu'à l'égard des antipodes, monter n'est pas descendre.
Mais quel réveil, lorsqu'en ouvrant les yeux on aperçoit ce qu'on aime sommeillant à ses côtés, ou feignant de dormir pour être plus intéressant et s'épargner le cérémonieux délai du contrat matrimonial ! Le bonheur parfait seroit là, si la coquetterie d'une part, la jalousie de l'autre et l'intempérance commune, n'en obcurcissoient le charme.
On ne trouve guère d'hommes contents que ceux qui, par amour-propre, ne veulent pas convenir que leur bonheur est incomplet. Faites cette question aux véridiques (et ils sont en petit nombre): — Etes-vous heureux?
— Oui, si ... diront-ils : or, «oui, si, » veut dire non