‹ Réflexions d'un solitaire (volume 2)Chapitre 28 sur 91 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

LE BONHEUR DU CRESCENDO (i]

J'étois chez les parents d'un jeune homme doué des plus belles dispositions pour les arts. Il étoit affligé de ce qu'il n'avançoit pas assez vite dans la carrière. — «Vous jouissez, Monsieur, medisoit-il,et moi, je trouve partout des entraves; c'est à pas de tortue que j'avance. » — « Et le bonheur du crescendo, Monsieur, le comptez-vous pour rien? J'ai 6g ans dans peu de jours (2). Je regarde ma vie comme finie, et vous, à chaque pas vous augmenterez en talent, en réputation et en prospérité. Pour vous encourager, demandez-vous quelquefois ce que vous étiez comme artiste il y a dix ans ; et en vous rapprochant du terme actuel d'année à année, vous verrez combien vous avez fait de chemin, et combien vous en ferez encore. Ne me niez donc pas le bonheur du crescendo, et concevez qu'il est le plus grand de tous. » — « Et pour moi, Monsieur, me dit alors une jeune demoiselle, sœur de notre artiste, qui avoit fait semblant de ne pas écouter, y aura-t-il aussi un crescendo*!» La naïveté de sa question me fit rire : — « Oui, oui, Mademoi-

(1) Ce mot italien, usité en musique, est le contraire de smor^ando. L'un dit : en augmentant; l'autre : en diminuant. (G.)

(2) 5 février 1810. Je suis né le 11 février 1741. (G.)

selle, lui dis-je, vous êtes et vous serez aussi heureuse que Monsieur votre frère. »

Depuis ce que j'appellerai l'anti-naissance de l'homme jusqu'à sa mort, il y a crescendo ou smor^ando. Gélatine au moment de la conception, son existence est presque nulle. Fœtus, la vie s'accroît. Né au monde, il change de climat ; ses organes prennent la direction pour laquelle ils sont destinés. Pubère, il marche à la virilité. Le statu quo de nos facultés parfaites n'existe qu'un moment, que la nature nous rend insensible. Tel que le soleil, l'homme entre dans son automne dès que son été est fini. Après son crescendo, le smor^ando est en marche. L'homme descend par les raisons et les causes inverses qui l'ont fait monter. A quel âge est-il heureux? — Quand il croit l'être. Sans connoissance de son moi, il végète. Enfant, il jouit sans réflexion. Homme florissant, ses passions le tourmentent ou le rendent heureux momentanément. Vieux, il regrette ; mais à tout âge il jouit de lui-même quand il est sage. «Je prends le temps comme il vient, surtout lorsqu'il me convient », me disoit un vieux poète, dont l'imagination est toujours virile. Selon moi, il n'est guère d'hommes plus heureux que les enfans d'Apollon. Le ciel est leur séjour habituel, et ils ne redescendent sur la terre que lorsqu'ils ont besoin de nourriture. La jeune Hébé leur devroit servir chaque matin une potion d'ambroisie et de nectar ; alors, parés de quelques guenilles et de quelques feuilles de laurier sur la tête, ils feroient honte aux plus fortunés de ce monde.

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