QUE RIEN N'EST SANS DÉFAUT SUR LA TERRE
Nous sommes si accoutumés à trouver quelque défectuosité en toutes choses, que s'il s'en trouvoit une à l'abri de toute critique, notre imagination y suppléerait pour la ranger dans la classe commune. Mais rassurons-nous; ici l'imagination est inutile : à commencer par l'homme jusqu'au dernier objet matériel, la censure a de quoi mordre, soit par fatalité ou par nature, parce que toutes choses sont composées de diverses pièces dont les rapports parfaits sont impossibles. S'il m'est permis de parler mystiquement, je dirai que si la Trinité n'étoit pas une, elle seroit trois. Il est un tel voisinage entre les choses, et surtout entre les extrêmes des choses, qu'on ne peut éviter le reflet de l'une en s'approchant de l'autre. Qu'est-ce que la quadrature du cercle? Je l'ignore; mais j'imagine des points posés diversement, et changeant de manière d'être selon la place qu'ils occupent. Qu'est-ce que les douze sons de la gamme chromatique, dont le calcul est si contesté? Douze sons qui, occupant diverses places dans la gamme, ne sont plus les mêmes, puisque tour à tour chacun peut être tonique, seconde, tierce, quarte, quinte, sixte ou septième, sans compter les majeurs et les mineurs. Il n'est donc point de rapport absolu-
ment fixe entre les parties d'un tout : parce que chaque pièce est une unité qui cesse de l'être, étant jointe à une autre unité. Depuis longtemps le proverbe dit :
Tel brille au second rang, qui s'éclipse au premier. Ajoutons :
Tel brille dans un point, qui s'éclipse en un autre.
Si nous jetons exclusivement les yeux sur l'homme, les moeurs, l'éducation diversifient à tel point son caractère, que ce qui est bon pour l'un est mauvais pour l'autre; que ce qui est qualité chez un peuple peut être monstrueux dans une autre contrée. Il est deux manières d'être bon : bon pour soi, bon pour tous, et l'on est toujours bon envers soi quand on l'est pour tout le monde. Ajoutons que la vraie bonté consiste à être bon par nature, et non par calcul d'intérêt personnel ; et tel est l'égoïsme de l'homme, en général, que celui qui est bon pour tous n'est prisé ni estimé de tous que médiocrement. Tel est content qu'on lui donne, et regarde comme un vol ce qu'on donne à d'autres. Il voudroit être seul à recevoir, quitte à donner ce qu'il auroit de trop, ce qui vaut bien mieux que de s'abaisser pour obtenir.
La singulière figure que celle des gens auxquels on annonce son élévation et sa fortune ! Les plus rusés, les plus forts sur leurs ergots restent immobiles et perplexes; ils contiennent leurs muscles, de peur qu'ils n'expriment leur dépit. Ils vous font un compliment bref, et se sauvent pour exhaler l'air qui les étouffe. Mais quelques jours après, s'ils vous rencontrent, ils ont réfléchi, et vous demandent une place dont vous pouvez disposer, soit pour eux ou pour leur ami. Bon pour tous et bon pour soi n'est donc pas encore assez, chacun voudroit tout emporter, tout envahir. Cependant, quel est ce pompeux convoi mortuaire qui passe? C'est celui de Mgr Un tel : il laisse deux millions de rente. Diable! et deux millions de vers vont dîner avec lui. Parcourez tous les états, depuis le sceptre jusqu'à la houlette, vous trouverez partout une part de foi blesse : on trouve partout peu ou point, trop ou pas assez, privation ou excès. Tous ces mixtes mêlés ensemble produisent un mouvement, une fièvre morale dans l'état social que le plus habile ne peut déchiffrer.
Le berger stupide est plus bête que le chien qu'il commande. S'il a du sens naturel, livré à ses réflexions solitaires (situation délicieusement mystérieuse pour l'être qui pense), s'il a du sens, dis-je, et qu'à force d'observer les nuages il prédise le temps à venir, c'est un sorcier, un distributeur de maléfices; ses moutons, qui sont la douceur même, son chien, rempli d'instinct, deviennent suspects à l'imbécile villageois, et sa houlette se change en baguette divinatoire. Il n'y a que le diable qui puisse lui faire faire, avec un couteau, des ouvrages en bois aussi admirables.
Dans ce monde, quand la sottise n'est pas d'un côté, elle est de l'autre : ou dans l'œuvre et l'ouvrier, ou dans ceux qui les admirent sans les connoître.
11 y a défaut, avons-nous dit, depuis le sceptre jusqu'à la houlette. Si l'homme est conduit par l'amour-propre, qui, plus que le prince qui possède et donne tout dans son empire, titres et fortune, qui plus que lui doit être victime des passions de ceux qui l'entourent? A moins qu'il ne soit, plus que tout autre, doué de force et de justice, comment résisteroit-il à la flatterie continuelle des courtisans? A moins que l'habitude d'être flatté n'éteigne en lui le penchant le plus cher de l'homme, qu'elle n'oblitère son amour-propre. Mais ne nous y jouons point, ce seroit le feu caché sous la cendre ; au premier manque d'égard, de respect de notre part, l'incendie éclateroit dans toute sa force. Deux traits de bonté royale suffiront pour prouver ce que nous disons.
Frédéric, le guerrier philosophe, voulut jouir du bonheur de l'égalité; ses convives étoient Voltaire, d'Argens (1) et d'autres. « Allons, Messieurs, leur dit-il, soyons amis, rien de plus, et parlons à cœur ouvert. » Les gens de lettres crurent bonnement que le roi n'y étoit plus ; ils parlèrent sans contrainte et s'émancipèrent sans doute, car Frédéric leur dit en ouvrant de grands yeux : «Prenons garde que le roi ne nous écoute», et tout rentra dans l'ordre.
Louis XV voulut aussi que ses convives parlassent librement dans un petit souper, et ce n'étoit pas de philosophie dont il
(i) Jean-Baptiste de Boyer, marquis d'Argens, littérateur français établi en Hollande, où Frédéric 11 alla le chercher pour en faire son chambellan et le directeur de son académie. Après vingt-cinq ans d'intimité, il se brouilla avec le roi de Prusse et revint en France.
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étoit question; les propos devinrent trop libres. Le roi sortit un instant, mais, avant de rentrer, il se fit annoncer par un valet de chambre, qui d'un ton grave et accoutumé dit : « Le Roi, Messieurs! » Tous sentirent que c'étoit là le dénouement de la comédie.
Le plus grand malheur des princes est, dit-on, de n'avoir point d'amis. Pourquoi non, s'ils le vouloient? Le plus difficile pour eux, comme on vient de le voir, est de descendre jusqu'à l'égalité. Qu'ils y descendent avec tous, non, cela ne doit pas être ; celui qui se réserve le droit de commander, de réprimer en temps et lieux, doit toujours être respecté. Mais ii ne faut pas d'amis par douzaines; si c'est assez d'une maîtresse, un ou deux amis véritables suffisent. Je connois, non un homme, mais dix qui sont capables d'aimer un prince, homme de bien, sans autre intérêt que celui de contribuer au bonheur de l'humanité ; qui ne demanderoient ni titres, ni cordons, qui les refuseroient même, craignant de vendre leur probité. Ce sont des monstres, non pour l'Etat, mais pour les souverains, que ces hommes qui n'ont besoin de rien. Avec eux, le prince devroit s'attendre à un morne silence, s'ils étoient mécontens, et à peu d'éloges s'il ne faisoit que son devoir. Ces amis intègres, dira-t-on, auroient trop grosse part à l'estime publique dont les princes sont jaloux.
Alors, qu'ils ne se plaignent pas d'être sans amis, car ils n'empêcheront jamais que la vertu ne trouve sa récompense. Oh ! qu'on doit plaindre le prince intelligent qui voit percer l'intérêt dans tous les soins qu'on lui rend ! « Tout pour la place et rien pour moi, doit-il se dire. Si je m'habille magnifiquement, déjà quelqu'un convoite mon habit. Si je commande des équipages, quelqu'autre se flatte d'y monter. Si je prends femme, on espère sa protection ou les faveurs de ses suivantes. Si je bâille, on tremble de m'ennuyer. Si j'éternue, on craint que je m'enrhume... Vils flatteurs, vous croyez me traiter comme un dieu, et vous me traitez en enfant ; traitez-moi en homme, je suis digne de l'être (1) ! »
(i) Je ne trouve rien de plus mesquin dans Alexandre que d'avoir dit à ses courtisans pendant qu'on le saignoit : « Mon sang vous dit que je ne suis qu'un homme.» Pardieu ! nous le savions bien! (G.)
Quant aux classes intermédiaires des deux que nous venons de parcourir, et dont nous avons souvent parlé dans le cours de cet écrit, il ne s'y trouve qu'esprit et bêtise, ou les deux mêlés ensemble. Tel homme, pourroit-on dire, a les qualités qui tiennent à ses défauts, et les défauts de ses qualités. Eh ! soyons francs : ce dilemme peut s'appliquer à la masse. L'homme simple et bête n'est-il pas serviable ? Le gourmand ne vous régale-t-il pas volontiers d'un bon repas ? L'atrabilaire ne nous apprend-il pas souvent la vérité ? Le joueur ne prête-t-il pas plus aisément qu'un autre une partie de sa bourse, quand il est en bonne veine ? La fille publique n'est-elle pas plus compatissante que la dévote renfrognée ? Le revers de la médaille ne nous apprend-il pas que le riche est dur et avare ? que l'auteur qui obtient un succès de circonstance est insolent? que l'homme de Dieu n'est pas souvent l'homme de l'homme?... Nous n'inférons pas de ceci que les mauvaises qualités soient préférables aux bonnes ; mais qu'il est en tout des rapports, une chaîne telle entre le mal et le bien, le pis et le mieux, qui prouvent que rien n'est un, et que la perfection est introuvable sur notre globe.
Oh ! que le bon esprit est chose rare ! A-t-on bien réfléchi sur l'effet que produit, chez les honnêtes gens et les gens de goût, l'homme qui possède autant d'esprit que de méchanceté ? S'il est d'une basse extraction et sans éducation (car l'esprit est de toutes les classes), il cause des regrets amers; c'est la rose sur un fumier ; ses parfums, mêlés à l'odeur putride, sont une profanation pour l'odorat. Si c'est un homme de lettres, un poète, il effraye toutes les vertus sociales ; on craint l'élan de son génie perturbateur; on redoute sa fièvre poétique, car on sait que
La satire en beaux vers est poison distillé.
Si c'est un homme en place, sa puissance est effrayante ; avec autant d'esprit, n'abusera-t-il jamais de son pouvoir? Si c'est une jolie femme, que ne peut-elle pas par la réunion de ses charmes et de sa méchanceté? Sa force est incalculable, c'est le levier d'Archimède. Oh ! la bonne chose, je le répète,
qu'un bon esprit! Mais, de la nature, quel présent funeste que des facultés spirituelles employées à faire le mal ! Cultivons l'esprit de la jeunesse, mais travaillons surtout à faire des cœurs honnêtes. Il y a toujours assez d'esprit où la probité règne, et le contraire n'est qu'une monstruosité morale. L'esprit est un don de nature, la moralité est le reflet de tous les usages reçus, tant bons que mauvais. Si l'esprit est assez fort, assez judicieux pour rejeter les mauvais exemples, l'homme tourne à bien ; s'il n'est que léger (et il l'est par essence) il employé sa malice à tromper, à se procurer les biens de ce monde ; il sait donner une face riante à ses dérèglemens mêmes; il tourne en ridicule la sagesse et, quand l'âge le force à descendre et à prendre du poids, ce n'est plus qu'un papillon mourant sorti d'une chenille, qui ne peut plus prétendre ni à fleurs ni à fruits. Voilà ce qu'on nomme l'homme du beau monde, celui dont les femmes raffolent, qui n'ennuyé jamais puisqu'on ne peut le fixer, qui vous trompe sans vous haïr, et qui ne vous hait point après vous avoir trompé. Il court ailleurs recommencer ses joyeuses farces; partout son entrée est brillante et sa sortie fugitive et honteuse ; il ne laisse après lui que l'odeur d'un parfum pourri, qui donne plus de nausées que la putridité même.
Mais c'est surtout dans le mariage que les défauts sont comptables, qu'ils pèsent sans pitié, et presque sans interruption sur l'un ou l'autre des époux, et souvent sur tous deux. D'abord, on se prend sous enveloppe ; puis on ne se juge qu'en un sens sur un point qui, s'il plait à tous deux, embellit et fascine tous les autres sens ; mais de même que l'orage d'été, l'ivresse de l'amour n'est qu'un passage. Tout ce qui est extrême et poignant tueroit s'il n'étoit de courte durée : ainsi le veut la nature; elle le décréta en nous prêtant l'existence. De même que nos premiers parens, de même qu'Adam et Eve, au premier printemps du monde, qui n'eurent que peu de jouissances suivies de longues souffrances, de même presque tous les époux, après leur union nuptiale, sortent du paradis terrestre. Lorsque le flambeau d'hyménée a jeté ses plus grands éclats, c'est à ce demi-jour qu'ils s'examinent, s'étudient, se mesurent ; toui a changé en peu de jours ; la défiance, les
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soupçons ont remplacé une confiance aveugle. « Est-ce bien toi?» se disent-ils mutuellement et en secret. C'est-à-dire plus de nerf, plus de vigueur, la foudre a passé presqu'aussitôt que l'éclair qui l'a précédé. Quoi, dit la femme en se livrant au doux sommeil, la flamme même de l'amour peut se glacer! Quoi, se dit l'homme à lui-même, je laisse dormir en paix, à mes côtés, celle que j'eusse été chercher hier au bout de l'univers! On a bien raison, chez les gens éclairés, de ne plus se permettre de plaisanter les époux le lendemain de leurs noces : ils ont assez de leur honte, ils reviennent de loin et où ils ne retourneront plus ensemble. Ils sont assez honteux de leur défaillance et de leur méprise; si on ne leur disoit pas qu'ils sont heureux, à peine le croiroient-ils. Qu'est-ce qui prouve mieux la diminution réelle du prestige amoureux, que le plaisir que retrouvent les amans à visiter les lieux témoins de leur premier amour non consommé? Que font alors les époux qui ont le plus de jugement? Ils sentent la nécessité d'accorder leurs défauts et leurs foiblesses ; ils disent, comme les médecins : « Confrère, passe-moi la rhubarbe, je te passerai la saignée (1). »
Mais il n'est pas aisé de former une douce harmonie avec des dissonances ; car, souvent, l'un est jeune, l'autre vieux. L'un est vif, l'autre paresseux. L'un est amoureux quand l'autre ne l'est plus. L'un est jaloux, l'autre confiant. (Il faut, disoit quelqu'un, pour former un bon mariage, que la femme soit aveugle et l'homme sourd : mais continuons). L'un avare, l'autre généreux. L'un gourmand, l'autre sobre. L'un enjoué, l'autre mélancolique. L'un instruit, l'autre ignorant... Quel dédale! l'Académie de toutes les sciences ne donneroit pas un résultat satisfaisant de tant de choses contraires. Comment faire sortir l'unité de tant de mixtes? Il faut donc patience et vertu des deux parts. Qu'on ne dise pas, avec le proverbe : « Du côté de la barbe est la toute-puissance » ; car si la force commande, la foiblesse dissimule et séduit. C'est un concert
(i) Cette citation du proverbe, d'après la scène célèbre de Y Amour médecin de Molière, est exacte. Dans la suite, « la saignée » fut remplacée par « le séné » ; mais cette version nouvelle a le tort de n'être pas aussi scientifique que la première; la rhubarbe et le séné étant l'un et l'autre des purgatifs, le contraste n'existe plus et le proverbe perd le sa justesse.
d'instrumens hétérogènes, c'est un duo entre la timbale et la
flûte douce (1).
En récapitulant ce que nous venons de dire des unions matrimoniales mal assorties, et telles qu'elles sont pour la plupart, on peut en tirer le résultat suivant.
Si l'un est jeune, l'autre vieux, par les ans ou les infirmités; c'est le passif et l'actif qui jamais ne peuvent s'unir. Si l'un est vif, diligent, et l'autre paresseux, idem. Si l'un est amoureux quand l'autre est fatigué, encore idem. Si l'un est jaloux, l'autre confiant, c'est le tyran qui égorge sa victime en l'adorant. C'est cependant le défaut que la femme pardonne le plus aisément à l'homme, s'il est fidèle. Les larmes qu'elle verse dans le sein de son amie ; la noire meurtrissure qu'elle lui montre, et qui relève encore la blancheur de son bras d'albâtre, sont autant de preuves qu'on l'aime avec idolâtrie. « Votre mari vous aime-t-il toujours » , disois-je à une femme du peuple ?» — « Ah ! Monsieur, me répondit-elle, il y a plus de deux ans qu'il ne me bat plus ! » Je compris que « battre » vouloit dire autre chose. Si l'un est avare, l'autre généreux, c'est un combat d'élémens hétérogènes ; ils s'observent tous deux à la fois, et se craignent, il n'est point entre eux de véritable union de penser ni d'agir. A-t-on remarqué, cependant, que le libéral jouit au dépens du lésineux? Et que si l'avare devenoit ou feignoit d'être libéral, l'autre deviendroit économe?
C'est ainsi qu'on tire parti des défauts des autres, pour montrer ou affecter les vertus contraires. Si l'un est gourmand et l'autre sobre, c'est le cochon uni à la brebis; nulle sympathie ne les rapproche. Si l'un est enjoué, l'autre mélancolique, de ces deux extrêmes il peut résulter du bien, si leurs éducations sont en rapports. Si l'un est instruit et l'autre ignorant... O Pygmalion! prie Jupiter d'échauffer ta statue! S'il ne t'exauce pas, adresse-toi à Vénus et à son fils; quelque jour, peut-être, tu seras surpris de trouver ton maître et ta maîtresse dans celle que, à l'aide des dieux, tu as su animer. Toute femme est susceptible d'amour quand l'homme sait se conduire
(i) La flûte douce, ou flûte à bec, très en vogue au XVIe et au XVIIe siècle, avait cessé d'être en usage. Grétry l'évoque ici dans le sens d'instrument au son doux, par opposition à la timbale, instrument -bruyant.
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d'après les préceptes d'Ovide; et la femme et l'amour ont changé les décrets de l'aréopage d'Athènes.
Tout ce qui est qualité dans un sexe seroit défaut dans* l'autre, s'ils n'étoient tempérés et appropriés à l'individu : ainsi nature le veut. Ces deux pièces, quoique en rapports, sont différentes par essence ; c'est pourquoi elles peuvent se prêter des secours réciproques. Si l'une avoit tout, l'autre lui seroit inutile. L'homme est fort, dur, véhément, entêté... C'est un ressort d'acier. La femme est foible, molle, dissimulée et patiente, entêtée aussi, mais louvoyant toujours pour arriver à son but : c'est un ressort mielleux et onduleux ; c'est une huile pénétrante; l'autre est un acide corrosif.
La grande variété des caractères humains provient encore de ce que l'homme n'est jamais tout à fait homme, ni la femme entièrement femme. Souvent, et presque toujours, l'un emprunte quelque chose de l'autre, soit par imitation, éducation ou foiblesse, mais il reste toujours assez du sexe préexistant et naturel. L'un a beaucoup de l'homme et un peu de la femme. Celle-ci a beaucoup de son sexe et un peu du nôtre ; après cela, ne demandez pas combien il y a de sortes d'hommes et de femmes respectivement aux caractères, car le nombre est infini. Excepté Dieu, rien n'est un dans l'univers ; c'est de là que viennent tant de variétés dans les objets. Si tout étoit réduit à une unité parfaite, les choses en iroient-elles mieux ? J'en doute ; tous rapports cesseroient ; on ne verroit parmi les créatures qu'un égoïsme universel et il faudroit que, depuis nous jusqu'à l'insecte, tous fussent hermaphrodites. Si ce régime d'unité existe dans quelque planète, chacun doit y vivre séparé comme des limaçons. Ce qui est bien, d'autant mieux que nous ne nous en sommes pas mêlés. Le pour et le contre, les si, les mais sont notre cher apanage. Qu'y faire? Nous manions le doute avec une dextérité parfaite, toujours courant après la certitude qui nous échappe. Oh ! qu'il faut être hardi pour se faire juge ou avocat ! Quel labyrinthe que la chicane ! Médée pourroitelle, seroit-elle assez sorcière pour s'en tirer ? J'en doute.
Pour pousser notre argument aussi loin qu'il nous est possible, disons qu'en société du mariage, de l'amitié, et de toutes autres associations, les chocs des caractères différens et
des passions incompatibles sont la source de mille folies, de mille maux, tous appartenant à l'ordre ou plutôt au désordre social; mais que l'homme instruit et indépendant sans être isolé est muni d'assez de force pour éviter les foiblesses, les maux et leurs réactions dont nous l'avons chargé précédemment. En setudiant, n'est-il pas protégé par des forces multiples, autant qu'il a de foiblesses?