‹ Réflexions d'un solitaire (volume 2)Chapitre 30 sur 91 · Force d'amour-propre · texte numérisé non relu

Force d'amour-propre

Ainsi protégé, ne peut-il oblitérer ses foiblesses? Hors une peut-être. La force du germe antérieur à sa naissance fixe la durée de sa vie, elle lui donne la santé et le rend propre, sinon à toutes choses, du moins à quelques-unes dans lesquelles il peut exceller (1).

La force vitale provient (outre la puissance germinale et antérieure à son être) de l'équilibre organique et de la qualité des humeurs. Dans cet état, il ne peut faillir que par corruption morale, qui entraîne à celle physique. La force des nerfs provient encore du germe, et surtout de l'absence des chagrins qui aigrissent les humeurs. Les maux de nerfs sont presqu'inconnus où la morale est pure, à moins que le défaut d'exercice ne les force à y suppléer par une agitation naturelle. Si la vie n'est pas entièrement dans le système nerveux, il en est le siège capital. Le bonheur dilate et délecte les nerfs; le chagrin les comprime ; les excès les affectent; l'amour les vivifie : ils sont là à leur apogée, un point de plus que ce plaisir majeur seroit une mort assurée. La musique les force à se régulariser, si leur rythme est inexact. Il n'est, je le dis encore, qu'une seule et unique harmonie dans l'univers, et celle produite par les sons a quelque prééminence sur toutes les harmonies qui ne sont

(1) En parlant ici des forces auxiliaires de l'homme, nous n'ignorons pas que le germe antérieur à notre existence est souvent défectueux, et est la cause première de nos écarts physiques et moraux. C'est ce qu'on nomme maladies héréditaires, même incurables, que, cependant, un régime suivi et une bonne éducation peuvent encore pallier, s'ils ne les détruisent pas absolument. (G.)

qu'une, mais appliquées à toutes les réunions d'objets physiques analogues entre eux, et de conséquences morales. Musique et mathématiques me semblent une même chose (1), quoique l'une soit active et l'autre passive relativement aux sensations qu'elles produisent. L'irrégularité des nerfs- jette la confusion dans les idées recluses dans les fibres du cerveau. Rien de plus extravagant que les fantômes créés par les nerfs en désordre. Au contraire, quand ils sont en harmonie et tendus en justes proportions, l'individu est d'aplomb, les facultés sont nettes, et il en jouit pleinement et avec satisfaction. La force morale provient de l'éducation, et surtout de l'exemple. Les mauvais exemples sont l'écueil des meilleures éducations. La force de l'amour-propre est aussi forte chez nous que toutes les autres forces réunies. C'est l'amour-propre qui fait courir le guerrier à une chance presque mortelle. C'est lui qui tue les jolies femmes françoises en exposant leurs membres débiles à la froide température du climat et à ses variations subites et continuelles; c'est encore lui qui fait les athées et les prêtres superstitieux et intolérans. L'homme ose s'adresser à Dieu, lui désignant des choses impossibles comme : « Il nous a créés sans nous, mais sans nous il ne peut nous sauver. » C'est l'amourpropre, c'est lui qui charge de ridicule l'inepte qui veut être savant, malgré Minerve. C'est lui qui me fait écrire sur tant de sujets par pur instinct... Mais c'est aussi lui, c'est l'amour-propre qui est le vrai générateur de tous les biens et de toutes les bonnes actions de ce monde. C'est une arme à feu dont il faut se servir avec prudence. Plus souvent décisif en mal qu'en bien, il faut l'observer, le contenir sans cesse, parce que sans cesse il tend à sortir de sa sphère. L'homme n'est au-dessus de la bête que par son amour-propre; c'est celui-ci qui le provoque, le tente, l'élève jusqu'aux conceptions les plus sublimes, jusqu'à la connoissance de son dieu Créateur, dont il mérite récompense s'il le glorifie dans ce monde en maintenant la dignité de sa créature favorite.

(1) L'idée n'était pas nouvelle. Les théoriciens du moyen-âge l'exprimaient déjà en ces termes : Musica est disciplina quae de numeris loquittîr, qui inveniuntur in suonis. L'assimiliation de la musique aux mathématiques est d'ailleurs juste en ce sens que les intervalles musicaux correspondent à autant de divisions du monocorde exprimables en chiffres proportionnels.

La force de la femme, nous l'avons dit cent fois, est dans le sentiment de l'amour. C'est là où elle est forte, et c'est là où est toute la foiblesse de l'homme. Il falloit, dans les sexes, que ces deux points fussent en opposition, l'équilibre entre eux n'eût rien produit qu'un calme pernicieux ; le mouvement et l'agitation sont de l'essence d'amour. L'amour est une guerre, et la paix lui est funeste. L'homme possède la force physique, en général ; mais en amour, la force physique et morale est le domaine de la femme. Il en doit être ainsi, ou la femme eût été notre victime. L'homme vagabond eût convoité le sexe tout entier, qui lui eût à peine suffi ; et dans cette multiplicité de rapprochera ens forcés, les conséquences eussent été au dépérissement de l'espèce. Et si en amour les deux sexes eussent été d'égale force, il en fût résulté le statu quo, ou combat à outrance, également funeste La femme maîtresse de son choix, ou ne cédant que par séduction, qui suppose le mérite du séducteur, se décide par instinct, a J'aime cet homme » veut dire : « Il est propre au vœu de la nature respectivement à moi. » Aussi préfère-t-elle la jeunesse de l'homme, par vœu de nature. Elle aime en lui la grâce, la vivacité, l'intelligence, l'esprit, la force et le courage, bien plus que la sainte et froide sagesse : par vœu de nature. L'homme froid lui est indifférent, si ce n'est plus. Tu ne sais pas aimer, lui dit-elle, pourquoi voudrois-tu l'être ? (1)

Laissons donc faire la nature auprès de laquelle nous ne sommes qu'apprentis. Mais, femme, ne vous fiez pas trop à la nature corrompue des sociétés ; elle boite : et si l'expérience, la sagesse et quelquefois la vertu ne lui servent de béquilles, sa monstrueuse allure, moitié nature, moitié préjugés, le tout enveloppé d'un amour-propre excessif, ne donne que peu de satisfaction, toujours menacée du précipice. Au reste, voyez le charmant résultat de nos mœurs factices, et jugez vous-même.

Puisque, dans ce chapitre, nous avons nombre les défauts de l'homme, n'omettons pas le pire de tous les vices : c'est

(1) Nous avons maint exemple de femmes violées qui ont donné au monde d'excellents sujets, et ceci paroît contredire ce que nous venons d'avancer. Nous répondrons, d'abord, qu'on n'est presque jamais sûr si le viol est complet. Nous dirons ensuite que dans la violence il y a délire, ardeur, mouvement, qui, je crois, dans ce cas, sont préférables à l'impassible immobilité de l'âme. (G.)

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