‹ Réflexions d'un solitaire (volume 2)Chapitre 32 sur 91 · DES TORTS PRÉTENDUS DE LA NATURE · texte numérisé non relu

DES TORTS PRÉTENDUS DE LA NATURE

Les deux plus fortes extrémités physiques sont la naissance et la mort. Les deux plus grandes extrémités morales sont le vice et la vertu. Que de choses, que de nuances de choses entre ces quatre points cardinaux!

On parle sans cesse des torts de la nature envers nous, comme si elle nous devoit quelque chose. Pourquoi m'as-tu créé, lui dit-on, si je ne puis être heureux? Il fait beau voir un bambin se plaindre que son père et sa mère l'ont fait trop petit et trop foiblei Nature lui répond : Sois, puisque tu es. Sois ce que tu es, puisque tu ne peux être autre. Arrange-toi avec ton être, tires-en tout le parti possible; sois en paix ou en guerre avec moi, les procédés me sont indifférens, et ne militent que pour moi.

Nulle lésion, nulle rupture, nulle obstruction ne se font dans le corps humain sans douleur : Qu'y faire? nature est ainsi; invulnérables, nous serions immortels. On accuse la nature des souffrances de l'accouchement et de la mort : ces deux extrêmes de la vie sont d'institution, et nous en avons doublé les angoisses en assujettissant la nature à nos préjugés sociaux. Sans le péché originel, dit-on, ni Eve, ni toutes ses filles descendantes n'eussent souffert des douleurs de l'enfante-

ment. Cependant, toute femelle souffre plus ou moins dans cette séparation d'elle et du nouvel être : c'est d'institution, dis-je encore, ou cela veut dire que. sans le péché originel, Eve n'eût pas accouché.

On ne peut douter que nos intempérances n'augmentent considérablement les souffrances à notre entrée et à notre sortie de ce monde, sans compter l'intermédiaire Les bêtes souffrent aussi à ces deux extrêmes, mais avec moins d'étreintes, plus de calme et de résignation (1).

Les torts de la nature sont donc de n'avoir pas éloigné de nous toute espèce de souffrances, et je l'en défie, toute nature qu'elle est; car ou il ne falloit pas que nous fussions créés, ou il faut nous résoudre à mourir.

Il falloit, peut-être, pour nous chétifs, qu'elle fît un bâton sans bouts; qu'elle nous fît naître grands et forts, exempts de maux, et qu'elle nous fît mourir sans douleur. Beau projet! Ne voyons-nous pas que, depuis les astres jusqu'au centre de la terre, tout décline après avoir prospéré, tout marche vers une fin, donc tout est périssable puisque tout s'use; tout a commencé, quant à la forme, puisque tout finit, et ne finit que parce qu'il a commencé. Le temps seul est d'institution éternelle, aussi nous le nommons abstrait. Mais revenons aux douleurs de l'accouchement et de la mort, qui sont injustes, insupportables, me disoit quelqu'un qui venoit de voir, un même jour, passer sa maîtresse par ces deux extrémités, et avec lequel j'évitai toute discussion, parce que le malheur a le droit de se plaindre, comme le joueur infortuné celui de pester : c'est un droit de nature qui pousse l'âme à bout, pour pouvoir la ramener au calme. L'accouchement fut facile quand on vivoit davantage en plein-air et qu'on étoit endurci à la fatigue; il en coûtoit peut-être moins d'accoucher à une femme du bon vieux temps, qu'à nos petites maîtresses d'essayer un corset qui n'est jamais assez juste. Et le sauvage qui se met au lit quand sa femme vient d'accoucher, et qui se laisse servir par elle; cette coutume nous dit que ces

(1) A-t-on remarqué que, le plus souvent, les accouchemens ont lieu au soleil levant, et la mort à son coucher? C'est que l'astre, agent du calorique ou calorique lui-même, donne à son lever des forces propres à l'accouchement, et que, à son coucher, il les retire en favorisant la mort. (G.)

sortes de femmes sont peu incommodées après leurs couches, et que peut-être, dans ces pays et dans leur état, elles ont besoin d'exercice et de mouvement pour se purger; et après avoir ainsi vécu selon la nature, il n'est pas pour elles de temps critique, ou il est, respectivement à nos femmes d'Europe, comme un est à dix. D'autres sauvages déposent leurs malades au soleil, voila leur médecine. Ils semblent dire : « Soleil, tu leur donnas la vie, réchauffe-les s'il est possible, tu peux plus que nous », et ils ont raison. Mais nous, qui évitons le chaud et le froid, en nous renfermant dans des boîtes et des habits; qui, par notre manière de vivre et de nous droguer, contractons en dix ans des maladies que nous voulons guérir en dix jours, nous murmurons contre la nature qui va son train, et nous en sommes pour nos exclamations L'habitude, comme on dit, est une seconde nature. Si l'on s'habitue au bien, tant mieux pour l'individu ; au mal, tant pis pour lui, et la nature n'y perd rien; le mort ou le vivant ne peut sortir de son domaine.

A l'aide du temps, notre instinct se forme et se déforme. Cest sans doute pour cette raison qu'un Chinois ne peut exercer que la profession de son père; ainsi les facultés se perfectionnent et se perpétuent. Cette succession forcée conviendroit-elle aux beaux-arts? J'en doute; la routine leur est funeste, le génie est d'essence libre, toute entrave le tue. Il faut des règles au génie même, dira-t-on; oui, mais en violant une règle, quelquefois il en crée une autre ; s'il marche à son but, il fait bien, s'il le manque, il n'est plus génie pur, c'est délire. En général, si les descendans des praticiens deviennent plus forts que leurs pères, les descendans des grands hommes, dans la carrière du génie, sont ordinairement petits. La matière se fortifie par l'élaboration, l'esprit s'évapore par l'exercice trop continu de ses forces. Le matériel ne peut quitter la terre où il est enchaîné ; l'esprit s'envole dans ses régions natives, dès qu'on abuse de son essence divine. Malheur à l'artiste grossier qui croit se jouer avec l'esprit; plus il l'empoigne, mieux il s'échappe.

En récapitulant notre texte, disons que les torts prétendus de la nature sont les nôtres. Que celle qui ne doit rien ne peut avoir tort, quoique réservée dans sa munificence, puisque ses dons sont gratuits.

Nous lui devons encore des remercîmens, ou plutôt, congratulons-nous nous-mêmes d'exister, car nous sommes partie d'icelle, soit que nous soyons en germe, en chair, en os, avant notre existence réelle, pendant que nous existons, jusqu'à la fin de notre vie, et encore après notre mort.

Parlerons-nous de la femme à la fin de ce chapitre? Pourquoi non? Tant qu'elle est jeune et belle, elle est loin de se plaindre de la nature, qui l'a nommée notre astre moral, et notre astre physique après le soleil ; qui a tout fait pour elle, puisqu'elle domine l'homme, son cher tyran. « A genoux, superbe, lui dit-elle, et si tu me plais dans cette posture humiliante, je pourrai m'humilier à mon tour jusqu'à condescendre à tes vœux. » Tel est l'amour, au fond; il n'est qu'efforts réciproques pour s'humilier ; un échange projeté d'humiliation sans réflexions directes. Les femmes le savent bien, ou le savent sans y penser, c'est pourquoi elles prolongent leur agonie, et usent de leurs droits fugitifs. — Homme, dit-elle, as-tu du talent, es-tu beau, es-tu fort, es-tu brave, riche et puissant... A mes pieds, superbe, dit la femme hautaine, on ne m'obtient qu'à ce prix. — Femme, êtes-vous sage, belle, aimable, spirituelle, coquette, fière, imposante? Dominons, écrasons cet aimable tyran de mes désirs, dit l'homme gonflé d'amour-propre. Feignons, après cette conquête, d'en désirer une autre, ou désirons-la réellement ; voyons couler les larmes sur ce visage enchanteur, qui tant de fois m'imposa le respect et la crainte... — Ah! tyran! je te tiens, dit-elle. — Oh! pudeur tyrannique, je te soumets donc enfin, dit-il... Voilà le passe-temps, le suprême bonheur des mortels, poussés par le besoin d'être aimés et d'aimer. Nature se joue de nous en remplissant son vœu principal. Elle se sert de nous, met en jeu toutes nos facultés, notre amour-propre (vrai péché originel), notre vie pour se perpétuer; et, par analogie, nous voulons faire des autres ce qu'elle lait de nous : ce qui occasionne entre tous, et de proche en proche, fierté, résistance, soumission, force, foiblesse, vérité, mensonge, querelle et raccommodement.

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