‹ Réflexions d'un solitaire (volume 2)Chapitre 33 sur 91 · NE NOUS PRESSONS PAS DE JUGER · texte numérisé non relu

NE NOUS PRESSONS PAS DE JUGER

Nous assistions à une tragédie de Racine, AtJialie. Après un des actes les plus touchans de cette pièce, mon compagnon de loge me demande si j'ai remarqué deux spectateurs qui étoient à côté de nous. — « Oui », lui dis-je. — « Qu'en pensezvous? » — « Selon les apparences, l'un a l'âme fort tendre, je l'ai vu sanglotant; l'autre assez indifférent, car il contemploit la scène avec calme, avoit même sur les lèvres le sourire d'un béat : rien ne l'émeut, à ce qu'il paroît. » — « Je pense comme vous », me dit-il. Et nous nous trompions tous deux. Après la tragédie, nous sommes au foyer; nous questionnâmes nos connoissances sur la moralité de ces deux individus qui s'étoient rendus au même lieu. Or, celui qui nous avoit paru insusceptible d'impressions tendres étoit un bon philanthrope, la bienfaisance même, un homme tellement accoutumé aux vertus qu'il leur sourioit sans émotion. L'autre, celui qui n'avoit cessé de gémir, de pleurer, de sangloter, étoit un de ces hommes sans mœurs, accablé du poids de la réprobation publique, dont, sans doute, l'âme étoit déchirée par les remords. Nous demandâmes à une seconde, à une troisième personne, toujours mêmes réponses. Nous vîmes qu'il ne falloit pas se presser de juger le fond des consciences humaines; qu'il est des réactions morales comme il

en est de physiques ; que tel est affecté doucement des vertus qui lui sont familières, tandis que tel autre pleure sur lui-même, croyant s'intéresser au personnage que représente l'acteur. Entouré de serpens et lacéré du fouet des Euménides, seroit il étonnant que tel être perdît la tête et se mît à hurler à la vue d'Oreste en fureur? Non. Seroit-il plus étonnant que l'autre contemplât, sans émotion démonstrative, la douce et pieuse Antigone, douée de toutes les vertus filiales? Non, puisque l'emploi le plus angélique leur est commun.

S'il en est ainsi de chaque chose, quel jugement pouvonsnous porter sur les sensations éprouvées par autrui et par nousmême? Est-ce affectation de bonheur ou de peines? Est-ce jouissance ou remords? Ah ! combien la structure humaine est indéchiffrable dans son problème! Le physique de l'homme marche à son but selon son essence, rien ne l'arrête ; s'il change d'allure, c'est qu'il change d'essence ou qu'il trompe. Le moral, de son côté, sans cesse en opposition au physique (parce que chacun ne veut que pour soi, et que la morale publique veut constamment tout pour tous), ordonne à la nature de se taire. Quel dédale, encore un coup ! Et comment former accord entre une puissance réelle et une factice ou de convention! Sans pousser plus loin cette analyse du cœur, concluons et disons qu'il ne faut abuser de rien pour sentir juste, qu'il ne faut pas écraser la fleur odorante du sentiment dont on veut extraire l'essence : elle s'évapore par la tourmente et le poids dont on l'écrase. La vraie sensibilité, les sensations exactes, n'existent que chez ceux qui ménagent l'élasticité de leurs nerfs, et qui ne se livrent point à l'habitude constante des mêmes sensations trop répétées. Non, ce n'est pas le légiste bardé de procès qui peut juger sainement des oscillations de la balance de Thémis; sa judiciaire se perd dans le matériel journalier de la chicane. Ce n'est pas le musicien accablé sous la musique qui la sent et la juge le mieux. Ce n'est pas le prêtre qui, par état et pour remplir les charges de son bénéfice, adresse à la journée de longues prières à Dieu, qui est le plus pénétré de componction. Ce n'est pas l'ouvrier qui taille la pierre ou bat le mortier qui se rend compte de l'édifice qu'il prépare. Ce n'est pas le malade, accablé de son mal, qui juge le mieux de son état et du remède

qui lui convient. Ce n'est pas le fat, qui commît ses ridicules. Ce n'est pas l'insolent égoïste bouffi d'orgueil, qui peut apprécier le mérite des autres. Ce n'est pas la coquette surannée qui peut juger de l'élégance des modes actuelles : son antique parure, qui lui valut tant de conquêtes dans son jeune temps, lui reste annexée pour toujours. Enfin, ce n'est pas l'aimable et jeune coquette qui peut composer le rituel des mœurs d'amour; trop occupée, trop prévenue, trop certaine de l'infaillibilité de ses charmes, elle ne peut en calculer les effets : son art est de nous séduire, le nôtre d'émousser ses coups pour ne pas tomber dans ses lacs.

Mais l'amour est aveugle; enrôlés sous ses drapeaux, nous le devenons comme lui. Les maux, délectables et cruels, sont ceux qu'on regrette au déclin des ans : car, de même que le bouton de la rose vermeille ne fleurit qu'une fois, de même l'amour n'a qu'un terme qui fixe le printemps de la vie.

Ce n'est que par plusieurs résultats rassemblés, et d'actions diverses qu'on se débrouille dans les grandes villes où tout est fictif, où sur mille procédés simulés on peut à peine en compter deux bien sincères. Il est, à Paris plus qu'ailleurs, presqu'autant de consciences que d'individus qui s'observent en se caressant ; on s'y instruit de force, on y est accort par nécessité ; on resteroit enseveli dans le tourbillon, si on n'acquéroit une certaine tactique qui aide à débrouiller en gros ce qu'est, ce que vaut, ce que veut un chacun; ce qui n'empêche pas qu'il n'y ait autant de trompeurs que de trompés. Par pratique, on connoit mieux les autres qu'on ne se connoît.

« L'art, qui voit tout, ne se voit pas lui-même », a dit Beaumarchais dans ses Mémoires (à consulter) et c'est un excellent vers en maxime qui s'est glissé dans sa prose. Malgré l'esprit et l'astuce, il est ici une manière de juger les hommes à la longue,- dont les jugeurs et les jugés sont frappés en bien ou en mal par l'opinion publique, souvent sans qu'ils s'en doutent. Je disois un jour au plus habile escrimeur de nos jours, à Sl-George (1), qu'avec les meilleures raisons du monde, s'il se battoit encore, il passeroit, dans l'opinion, pour un querelleur

(1) Voir t. II, p. 49, note.

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