‹ Réflexions d'un solitaire (volume 2)Chapitre 39 sur 91 · SACRÉ QUATERNAIRE · texte numérisé non relu

SACRÉ QUATERNAIRE

J'aime à rapporter tout à la musique, car tout est en elle, et elle est en tout.

Tendez une corde sonore, divisez-la par un chevalet : dans sa moitié est l'octave du son de la corde totale; dans les trois quarts, sa quarte; dans les deux tiers, sa quinte. L'octave est donc comme 1 est à 2; la quarte, comme 3 à 4; et la quinte, comme 2 à 3. C'est ce qui donne à Pythagore le sacré quaternaire.

On me demande souvent pourquoi, en montant de quinte, on est trop haut dès la quatrième quinte. Je ne sais pas les mathématiques, dis-je; mais je parie qu'en descendant de quinte en quinte, à la quatrième on seroit trop bas. Cela prouve que dans le monde rien n'est parfait que l'unité, et qu'en y ajoutant, il y a toujours du plus ou du moins dans nos opérations. Quand nous montons, nous montons trop, et vicc-versa (1). Pour moi, le sacré quaternaire c'est ut, mi, sol, ut, en montant, tout simplement et sans rapports, ou 1, 3, 5, 8. Et si l'on retranchoit

(1) Il en est à peu près ainsi quand on cherche un mot dans le dictionnaire : c'est avant, c'est après la page où il est qu'on croit le trouver; tomber juste est une espèce de bonne fortune. (G.)

Cette dissertation ingénue trahit l'ignorance de Grétry en matière de théorie musicale. On sait que des quintes rigoureusement justes, basées sur la division mathématique de la

l'octave, qui n'est que la répétition du son fondamental, ut, mi, sol, ou 1, 3, 5, ne formant qu'un son donné par la nature, seroit un sacré ternaire complet.

Je crois, et j'ai dit plusieurs fois, qu'il n'est qu'une harmonie dans la nature. Ce n'est pas que tout soit dans les nombres î, 3, 5, 8 ou î, 3, 5; mais dans les mêmes proportions que les nombres harmoniques. De ces sons générateurs, formez ensuite la gamme ordinaire et diatonique en remplissant les intervalles; parcourez les douze demi-tons qu'elle renferme, ce qu'on nomme le genre chromatique ; changez inopinément le degré d'une note : par exemple, nommez Y ut naturel et tonique, si dièse, ce qui vous conduit à la tonique d'ut dièse (c'est ce qu'on nomme le genre enharmonique). Avec le corps sonore et ses produits, parcourez la nature entière, soit physique, soit morale, partout vous vous trouverez en rapports. Cherchons quelques exemples (î).

Allons au plus fort; parlons du tonnerre. Quel rapport et quelle influence n'a pas ce météore avec le physique et le moral de l'homme! Il est des gens inabordables quand le temps se dispose à l'orage. Il est des tempéramens délicats et des esprits foibles qui fixent le ciel le plus orageux et ses foudres menaçantes avec satisfaction et audace.' Il en est qui étouffent dans le feu électrique. Il en est qui respirent avec plus de facilité que dans un temps serein. Je connois un philosophe qui ne s'émeut de rien, parce qu'il s'attend à tout, mais qui n'en est pas moins indulgent envers les hommes. Eh bien, ce philosophe devient puéril et tremblant, quitte la société ou la table pour aller pleurer seul dans sa chambre quand le temps devient orageux. L'orage étant passé, il revient en riant, il n'y paroît plus. Chacun a remarqué que le tonnerre fait vibrer certains corps sonores, et pas d'autres. C'est une glace qui chante avec lui ; avec un autre coup de foudre, la glace ne dit plus rien, ce sont

corde, sont plus grandes que les quintes harmoniques. Les premières répondent à la théorie de Pythagore, les secondes à celle d'Aristoxène et de ses disciples. Il est clair qu'en procédant par quintes descendantes, celles-ci deviennent progressivement trop basses, comme les quintes montantes deviennent trop hautes.

(î) Ce chapitre n'est qu'une extension de celui intitulé : Y a-t-il du rapport entre l'harmonie sociale et celle des sons? Ier vol. chap. 46, qui n'étoit pus suffisamment développé. et sur lequel il restera beaucoup à dire, même après celui-ci. (G.)

les vitres qui frémissent et chantent. J'ai entendu une cloche immobile résonner, et les autres cloches, qui étoient en nombre dans la tour, ne dire rien. Cet effet est naturel entre tous les corps sonores montés à l'unisson; dès qu'un d'eux parle, tous lui répondent. Au moral, il en est ainsi des bons et des méchants, ils se correspondent et s'entendent.

On dit que la peur du tonnerre provient de l'éducation ; qu'on peut habituer l'enfant à ne le craindre pas, et qu'alors nous ne le craignons plus durant notre vie. Oui, s'il n'agissoit pas physiquement sur nous ; mais s'il comprime nos nerfs, s'il porte trop de son électricité dans nos entrailles, l'éducation n'y peut rien. Elle n'apprend qu'à souffrir sans se plaindre. L'enfant qui a vu gémir cent fois son père de la goutte ou de la colique n'hérite pas de ces maladies sans les dispositions requises.

La physiologie étendra de plus en plus ses ressorts et nous fera connoître, un jour, mille rapports qui existent entre nous et les élémens célestes. Il est cent sortes de tonnerre; leurs effets si différens, qui s'opèrent sous nos yeux, attestent cette assertion. Il est autant de sortes de constitutions physiques dans l'homme; et, si tel est en rapport avec le tonnerre qui gronde sur sa tête, il en ressent les effets, quelquefois agréables quand il lui donne la chaleur qui lui manque, quelquefois le contraire quand il le surcharge en plus que l'équilibre convenable. En général, je ne crains pas les orages ; je les admire sans émotion ; cependant, dans leurs périodes diverses, il est des instans où je sens le malaise, et je crois alors que la matière électrique n'est plus, ou est trop en rapport avec moi.

Revenons au sacré quaternaire. Puisque Pythagore est monté jusqu'aux astres pour comparer leurs distances à celles des sons harmoniques, nous pouvons plus aisément, avec ces mêmes sons, descendre jusqu'au moral de l'homme sur la terre. Trouver entre nous autres hommes l'unité qui ressemble au corps sonore est bien difficile, nous ne la possédons pas même quand nous sommes seuls. Se connoître est le plus difficile apprentissage de l'homme, et cependant, sans cette connoissance de soi, il ne peut y avoir d'unité d'action entre nous et nos aliquotes. Nous serions trop heureux de vivre à l'octave, à la tierce, à la quarte les uns des autres, alors nous vivrions

harmoniquement. Mais de même que l'harmonie des sons (qui est purement physique) est imparfaite et a besoin de tempérament, de même l'harmonie sociale exige un tempérament continuel pour que nous puissions vivre ensemble.

Quand on est introduit dans quelque maison, on en devine assez promptement l'harmonie, la dissonance et ses sources, si l'on agit devant nous sans déguisement; et s'il est du déguisement, c'est une dissonance sauvée qui s'aperçoit encore. On reconnoît les époux qui vivent bien ensemble, ils sont à l'unisson ou à l'octave. Quelque nuage survient-il? Les voilà à la tierce, à la quinte, à la quarte. La mésintelligence est-elle totale? C'est du chromatique, de l'enharmonique tout pur; ils prennent un ton pour l'autre, ils ne s'entendent plus. Les pères et les mères usent-ils de tempérament pour entretenir l'harmonie domestique? C'est un marmot de deux ou trois ans, c'est un petit despote embéguiné et gâté par l'amour qu'on a pour lui, qui vient rompre l'accord soi-disant parfait matrimonial.

L'harmonie sociale est donc physique comme celle des sons; mais je crois que notre structure corporelle est infiniment plus compliquée que le sacré quaternaire, et que ce n'est pas trop, pour nous représenter par les sons, que d'y joindre les deux systèmes chromatique et enharmonique. Allez dans les rues, à la ville, à la cour, dans les tribunaux, vous n'y verrez que dissonances pures, dissonances sauvées, et peu de consonances. Celui-là veut paroître imposant et n'a rien qui le soutienne. Otez à cet autre son habit et sa perruque, il ne montre qu'un goujat. Celui-ci, qui est couru et préféré à ceux de son état, n'a pour lui qu'un visage riant et les révérences plénières qu'il fait à tous venans.

Lisez, voyez Paris dans les satires de Boileau, et trouvez-y, si vous pouvez, une seule consonance parfaite; et, ma foi, le Paris d'aujourd'hui ne renchérit pas mal sur son ancien. Faites une épreuve : adressez-vous à un membre de chaque état parmi les citoyens, même à un membre de chaque classe de l'Institut ; caressez bien son amour-propre, et puis demandez-lui des nouvelles de ses confrères; vous apprendrez, par lui, qu'ils sont tous des usurpateurs de leur réputation ; et ils peuvent dire vrai, car, en général, ceux qu'on élève sont souvent élevés trop haut,

et ceux qu'on abaisse d'une commune voix, pas assez bas Je connois un citoyen qui n'a jamais pu articuler ces trois mots : « Cela est beau », à moins qu'il ne soit question de lui. D'où provient donc cet amour-propre qui semble inné dans l'homme médiocre, surtout dans celui qui applique son esprit à ce qui a rapport au génie et à l'imagination ? Seroit-ce que, chaque matin, occupé de sa gloire et de son immortalité future, s'honorant clandestinement et à plaisir du titre de grand homme, il en contracte les stigmates sans en avoir l'étoffe? Est-il déjà fier de son ouvrage commencé, qui ne paroîtra peut-être que pour être sifflé? Je suppose qu'on interroge tour à tour cinq musiciens, A, E, I, O, U, sur le mérite de leur confrères. A dira que sans le chant, l'expression et la vérité déclamatoire, il n'est point de musique, qu'un savant musicien peut composer toute sa vie, et mourir sans laisser seulement un bon menuet à la postérité. E dira que les musiciens chantans sont remplis de taules de composition et de prosodie : il vous les compte au bout de ses doigts, mais lui n'en fait pas. I dira : — « Pardieu ! je le crois bien qu'il n'en fait pas, sa musique n'a ni verve, ni sens, ni rime, ni raison, c'est de la combinaison mathématique, voilà tout. Cependant, je me trompe, il commet une faute impardonnable, c'est celle de nous étourdir et de nous faire bâiller. » O arrive à son tour : — « Messieurs, pourquoi nous disputer et nous amuser à nous exclure réciproquement de la liste des hommes de génie? Nous avons tous notre mérite, puisque nous comptons tous des succès réels (1). Et, réels ou factices, n'importe, ce sont des succès. Je crois, moi, que nous devons vivre en frères et en commun. Je crois que la gamme est à tout le monde, comme la rivière. Si je trouve aujourd'hui le trait de chant qu'un autre avoit trouvé hier, c'est qu'il étoit inspire hier comme je le suis aujourd'hui. Tout à tous est mon dire, tant pis pour qui s'en fâche (2). »

(1) Pour la plupart des auteurs dramatiques et pour les comédiens, recette, de quelque part qu'elle vienne, est le synonyme de succès. N'y eût-il qu'un méchant couplet satirique dans une pièce qui amenât la foule, à les entendre c'est un beau succès. Mais avec le temps, de même que la recette s'épuise, la réputation d'ouvrages mauvais ou médiocres n'est qu'éphémère. (G.)

(•-■) Cette hérésie musicale est, le croira-t-on, sortie de la bouche d'un de nos compositeurs. (G.)

Les quatre voyelles précédentes en quatuor: — A vous entendre, Monsieur U, nous ne sommes tous que des plagiaires.

U. — .Ma foi, c'est comme je vous l'ai dit. » Les quatre voyelles s'enfuyent en criant : U ! U ! U ! (1) L'amour-propre accompagne les gens à talens, et il est quelquefois si outré qu'il en devient comique. Un homme se présente pour être admis comme chanteur dans un corps de musique. — a Quelle voix avez-vous ? » — « Une basse. » — « Jusqu'où descendez-vous ?» — « Deux tons plus bas que le tonnerre. » O sacré quaternaire ! vous existez au physique assurément, mais très métaphysiquement au moral. Vous êtes sublime de loin, mais combien vous perdez dans le détail social !

Honneur à celui qui prend le monde comme il est, et pour ce qu'il est ; qui se contente de hausser les épaules, et qui ne rend point le mal pour le mal. Vénération à l'ange terrestre qui oblige ses ennemis à l'admirer et à l'aimer pour sa modération et sa bienfaisance. Mais cette vertu est rare et presque surnaturelle; c'est bien assez d'être sage autant que Aristippe, qui dit à un homme qui vouloit l'insulter : « Je me retire, parce que si vous avez le pouvoir de vomir des injures contre moi, j'ai celui de ne pas les entendre. » Rendons hommage à la vraie philosophie. Rendons hommage, et admirons la nature qui n'a qu'une loi pour créer, une seule harmonie universelle pour conserver ses créations.

Oui, depuis la physique la plus sublime jusqu'au moral le plus pur ou le plus tortueux, l'harmonie des sons ou ses dissonances peuvent, figurément, tout représenter. Une erreur en physique, c'est une contre-vérité. Maladie, c'est dissonance ; santé, c'est harmonie : cela est incontestable. Conduite franche et pure de notre part, c'est harmonie. Machiavélisme de part ou d'autre, c'est dissonance sauvée, c'est le chromatico-enharmonique, c'est le labyrinthe de Crète, où le compositeur, ainsi que Dédale, s'enferme souvent dans son propre ouvrage. Mais remarquons comment finissent dans le monde les harmonistes

(1; Cri populaire qui marque le mépris qu'on a d'une chose ou d'une personne. (G.)

et les dissonans. Les premiers visent et meurent en paix, parce que leur âme est à l'unisson de la nature. Les seconds, repoussés par la société et leur conscience, vivent dans le chaos et meurent rongés de regrets et d'ulcères. Jeunes et libertins, ils s'abandonnoient à leurs désirs effrénés ; personne assez sage ne prenoit soin de leur conduite et ne leur disoit que se vaincre, savoir sacrifier une part de ses volontés au bien général, est la condition majeure pour être heureux en vivant parmi les hommes. Arrivés aux noirs confins de la vie, ils désirent encore et n'ont ni la force ni l'habitude de résister à leurs anciens penchans ; alors, la nature les tue par où elle les a créés, et leur mort, toujours prématurée, les fait rentrer au grand laboratoire.

Et vous, sexe charmant, toujours harmonieux quand même, vous nous préparez de douces dissonances que nos passions rendent si funestes (car il n'est point de fléau moral qui ne coïncide avec l'amour que vous nous inspirez), mais aussi, que de soulagement vous apportez à nos maux, à ceux même qui émanent de vos coups ! Oui, le quaternaire seroit en vous tout entier, si sans amertumes nous pouvions jouir de vos faveurs. Est-il, en effet, une harmonie plus suave, plus parfaite que celle que présente l'ensemble de vos traits ? N'êtes- vous pas le corps sonore universel, aussi ravissant pour le cœur et les yeux que pour les oreilles?

Plaignons celui qui n'a jamais frissonné aux accens de votre voix, il n'est pas né pour comprendre l'harmonie du vaste univers. Mais aussi, sexe charmant, les passions vous subjuguent ; et quel artiste est plus habile que vous dans l'emploi des combinaisons factices ? Vous divisez les sons et tout ce qui s'y rapporte jusques à leurs excès, et chez vous les excès sont d'autant plus frappans qu'ils contrastent trop durement avec la douceur native dont vous dota la nature. Evitez-les, car alors ce n'est plus vous ; votre sexe s'est évanoui. Plongées par nousmêmes, ô femmes, dans la douleur la plus affreuse, vous nous subjuguez encore quand nous croyons vous tenir captives. Alors, c'est de vos armes qu'il faut vous servir et non des nôtres. Laissez aux hommes la fureur, elle forme harmonie avec sa mâle structure; mais vous, nées pour charmer, faites couler une larme

de vos yeux, elle est plus puissante que nos vains emportemens. Une seule de vos larmes éteint dans nos cœurs l'incendie qui nous dévore, et bientôt le despote orgueilleux tombe à vos pieds et vous demande pour lui la grâce que sollicitoient vos pleurs.

?^^/-S^S"-S^S$dS^

Page 1