‹ Réflexions d'un solitaire (volume 2)Chapitre 40 sur 91 · FÉBRILE · texte numérisé non relu

FÉBRILE

Je ne sais si d'autres que les musiciens sont quelquefois tourmentés par un air ou un fragment d'air qui, tel qu'un moulin, tourne sans cesse dans leur cerveau sans qu'ils puissent l'arrêter. Cent fois j'éprouvai cette situation pénible avant d'en connoitre le remède que voici.

Puisque cet air, me suis-je dit, me suit partout et me revient sans cesse, sans que je puisse m'en débarrasser, couponsle, interrompons-le par un autre air; celui-ci encore par un autre... et ainsi de suite jusqu'à parfaite guérison. Ne donnant pas le temps aux fibres du cerveau de recevoir des traces d'aucun de ces fragmens d'airs, il repose et s'assoupit. Ce que j'apprends au lecteur seroit peu important, si dormir, se reposer des fatigues du jour, n'étoit une des premières nécessités de l'homme. Quoique la vie soit le mouvement, la vie tient au repos, comme le repos dépend de l'exercice proportionné à la force individuelle. Mais lorsque, contre notre volonté, un de nos organes majeurs agit avec autorité, c'est maladie, c'est un tourment insupportable, qui deviendroit mortel s'il ne s'arrétoit. Ce que je viens de dire est une idée bien simple; cependant, j'ai 6g ans (avril 1810) ; mille fois j'ai été travaillé de cette fièvre musicale,

et ce n'est que depuis la nuit dernière que j'ai trouvé le remède à cette espèce de cauchemar rythmique qui s'empare de nous dans nos moindres incommodités.

Pour rendre ce remède général, je suis sûr que ceux qui sont tourmentés et préoccupés de toute autre affaire que de musique trouveroient également le repos, en interrompant l'idée qui les prédomine par une autre idée d'un genre opposé. Disons plus : disons que l'idée qu'on a délogée du cerveau peut servir une autre fois pour en bannir une autre. Par exemple, un procès nous préoccupe outre mesure. L'amour ou la jalousie nous tourmentent... Dans ces cas, un air rhythmique, chanté intérieurement et répété plusieurs fois, peut être d'un grand secours. Nous n'avons point d'idées sans sensations, donc point d'idées sans mouvement interne, et chaque idée différente communique peut-être un mouvement divers à notre âme; lui en imposer un nouveau, c'est donc oblitérer le précédent.

Faut-il, dans ce cas, recourir à une idée totalement opposée à celle qui nous fatigue, pour s'en délivrer? Je ne le crois pas : la nature aime à marcher par nuances analogues les unes aux autres, et point par des transitions trop éloignées. Si l'animal meurt subitement; si une montagne l'écrase tout à coup sous son poids, que de préliminaires ont précédé la catastrophe !

Je l'ai déjà dit : ce n'est pas avec des airs très gais qu'on bannit la tristesse ; c'est violenter la nature, qu'on n'irrite jamais impunément. C'est plutôt en comblant notre douleur par quelques heures plus pathétiques que la situation de notre âme qu'on arrive à la limite des facultés humaines, qu'on épuise sa douleur et qu'on rétrograde malgré soi vers des sensations moins tristes et moins accablantes.

Il semble qu'en nous chaque idée a ses idées aliquotes ; c'est, pour ainsi dire, une atmosphère idéale de l'idée principale. Un amant véritable et persuadé d'être aimé ne voit guère, en songe, sa maîtresse précipitée dans les enfers, il la voit plutôt dans le ciel honorée dans l'apothéose, où il ne peut lui offrir que des vœux stériles, qui sont hors de tous les rapports avec sa passion. Il est fier de la gloire de ce qu'il aime, mais il en est séparé pour toujours, il en souffre, il sent qu'il s'aime encore

plus que celle qu'il adore, puisque sa gloire ne le console pas de ses privations sensuelles.

Puisqu'il est ici question de lièvre et de mouvement fébrile, ne dirons-nous rien, n'indiquerons-nous aucun moyen pour modérer et affaiblir cette fièvre ardente qui souvent- nous tue pour donner la vie à l'être qui doit nous succéder ? Si le mouvement interne qu'on peut se donner efface ou prend place de celui qui nous gène ; si une fièvre chasse l'autre ; si, préoccupé vivement d'une chose, elle nous ôte les facultés de porter ailleurs nos désirs; enfin si, dominé par une passion forte, elle veut régner et règne seule, en éloignant toute passion rurale, que ne peuvent sur nous-mêmes la réflexion et la volonté ferme, pour éviter ce qui va nous nuire ! Puiqu'il faut à l'homme une passion qui l'occupe et lui fasse passer le temps si court de son existence, qui l'empêche d'opposer un penchant utile à celui qui ne peut être funeste à lui ou à d'autres ?

i° Donner à l'adolescent poussé par le besoin d'aimer un objet digne de son choix;

2° Pour distraire la jeune fille dune passion inconvenable, l'occuper du soin de sa parure; aller, s'il le faut, à cent lieues; aller de Paris à Lyon pour y choisir l'étoffe qu'elle aime (1);

3° Donner des maîtres de mathématiques au jeune étourdi qui fait trop d'entrechats devant une glace ;

4° Inspirer le goût des beaux-arts à la jeune fille qu'un confesseur idiot prétend ensevelir dans la dévotion... Tels sont, en partie, les moyens de substituer le bien au mal, en trompant l'instinct d'activité, qui est aussi naturel au jeune âge que le repos est nécessaire à la vieillesse.

Nous venons de nombrer quelques moyens d'éloigner de notre cerveau les sensations fatigantes et involontaires qui l'obsèdent, ainsi que les moyens de vaincre des habitudes dangereuses déjà contractées. Quoique nous n'ayons guère parlé que de l'organe cérébral, nous éprouvons, sans doute, mille sensations produites par d'autres organes internes sur lesquels Cabanis a parlé ex professo. Ajoutons cependant à ses doctes remarques qu'il n'est que l'organe pensant sur lequel nous ayons le droit

f i) Ceci n'est point une supposition. Un banquier de mes amis fit ce voyage avec sa fille. pour la distraire du goût qu'elle prenoit pour un acteur célèbre. (G.)

d'agir; les autres organes sont infiniment moins dans notre dépendance, et nous serions trois fois heureux s'il nous étoit possible d'éviter leurs excès par la seule force de l'imagination, sans recourir à l'hygiène.

En amour, l'imagination est en entière activité; elle joue son rôle plus, peut-être, que la réalité; donc, cette fièvre est de notre ressort. Il y a tant de factice dans l'amour qu'il est presque abandonné aux amans et aux poètes. C'est bien en amour qu'on peut dire que « le dernier a toujours raison » ; c'est là que le dernier objet l'emporte sur le précédent, ne fût-ce que pour un moment, et ce moment suffit à la nature, qui veille sans cesse à sa conservation, pendant que les loix sociales commandent une fidélité réciproque aux époux. Le coq suffit à douze poules, et de même un seul homme pourroit suffire à peupler une ile où se trouveroient cent femmes. Oui, l'amour, en société réglée, triple ses excès par les prohibitions qui enflamment et tourmentent l'imagination.

Lycurgue, dans ses loix, Platon, dans sa république avoientils tort de vouloir qu'on découvrît aux hommes ce qu'ils aiment trop et avec excès avant de le connoître, et qu'on cachât ce qu'on vouloit leur faire désirer? Les infidélités, si communes en amour, attestent qu'ils voyoient assez juste. Nos mœurs, à nous, sont encore plus basées sur l'égoïsme que sur le bonheur général. L'abnégation de soi est pour l'homme le dernier des sacrifices qu'il puisse faire ; où il ne voit pas son bien clair et net, il devient passif : c'est le nœud gordien social que chacun aime mieux trancher que dénouer. Le propos vulgaire dit : « Chacun pour soi, Dieu pour tous. » Après cela, demandez aux hommes ce que c'est que Dieu, vous connoîtrez le produit de leur générosité.

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