‹ Réflexions d'un solitaire (volume 2)Chapitre 4 sur 91 · VICE-VERSA · texte numérisé non relu

VICE-VERSA

La femme, quoique la moitié de l'homme, est, presqu'en tout, son vice-versa. Sa partie supérieure ne semble agir que par la réaction de l'inférieure ; et, au contraire, celle inférieure de l'homme n'est qu'une réaction de sa partie supérieure. On peut donc pardonner à la femme le délire d'un amour immodéré : elle est toute à sa chose principale, voilà tout.

Mais l'homme qui perd la tète en pareille occasion est méprisable aux yeux des hommes et des femmes. Un homme bête n'est désirable pour aucune femme, à moins qu'elle ne soit plus bête que lui. Pour nous, une charmante idiote vaut encore son prix; elle est femme, et jolie, c'est assez.

Helvétius aimoit, dit-on, un charmant automate féminin ; l'imagination de l'homme de l'esprit (1) lui prêtoit les qualités qu'il lui souhaitoit. Mais, craignant qu'elle ne détruisit, par ses propos insipides, le charme répandu sur sa personne, il lui posoit l'index sur la bouche, chaque fois qu'elle vouloit donner carrière à sa langue.

Malgré son imagination exaltée, je ne crois pas que la femme puisse aimer ainsi, incognito, l'homme de la plus

(1) Grétry fait ici allusion au célèbre ouvrage d'Helvétius, De l'esprit, publié sans nom d'auteur en 1758.

belle figure accompagnée de bêtise. Fût-il fort comme Hercule, beau comme Adonis, elle s'en éloignerait, ou ne l'aimeroit tout au plus qu'une heure. Donc, la femme sent directement le besoin d'être aimée, et il suffit à l'homme d'aimer. L'objet de l'amour de la femme veut être de son choix particulier, celui de l'homme est partout où est la beauté.

L'amour de la femme est un, celui de l'homme est banal (1). Redisons donc que, pour l'homme, la femme est toujours femme, si elle est belle ; et que, pour elle, l'homme n'est qu'une bête s'il n'est que beau. Alexandre le macédonien posoit aussi le cachet sur la bouche de son secrétaire pour lui imposer le silence et la discrétion ; combien de fois n'a pas dû faire la même cérémonie le père de notre éloquent Mirabeau, qui avoit, dit-on, le secrétaire le plus bête de ce monde; on en jugera par sa poésie. M. de Mirabeau, le père, mourut et ne laissa rien à son secrétaire ; celui-ci se fâcha et composa, dans sa rage poétique, l'épitaphe de son patron ainsi qu'il suit :

Ci-gît Monsieur Mirabeau, Qui ne fut ni bon ni beau.

Cette pièce curieuse circula dans la maison ; la veuve du défunt fit comparoitre devant elle l'insolent secrétaire et lui lava la tête : il se fâcha de plus belle, et son génie inépuisable produisit l'épitaphe anticipée de Madame, en ces termes :

Ci-git Madame Mirabelle, Qui ne fut ni bonne ni belle.

Quelle femme peut jamais être éprise d'un tel animal ? Ses boudoirs ne peuvent être que de mauvais lieux.

Comment, dira-t-on, un homme d'esprit comme Helvétius pouvoit-il aimer sa belle idiote? Idiote si l'on veut, rapport aux sciences, mais une femme est-elle jamais gauche en amour? Je ne le crois, pas. Il aimoit mieux sa belle ignorante, en fait d'esprit, que de ces femmes à prétention qui visent au savoir de toute chose, et qui n'ont fait que le quart du chemin pour y

(i) Grétry emploie le mot « banal » dans le sens de « multiple ».

parvenir. Celles-là détruisent le charme de leur sexe, que, sans prétention, elles eussent conservé.

Il est des femmes très aimables et fort instruites; mais voyez avec combien de retenue elles décèlent leur savoir, sans jamais le prodiguer : elles sont rares, mais il en est.

Vouloir à la fois être homme par la force de tête, et femme par la sensibilité du cœur, c'est trop. Pour qu'une femme connoisse bien le cœur humain, il faut (pour son utilité) qu'elle nous laisse la force de corps et de raisonnement ; sans cela elle devient notre protectrice, en apparence, pour s'évanouir au premier péril qui se présentera.

En tout, juger des coups qu'un autre prépare et porte est plus avantageux que d'agir en premier : c'est le rôle de la femme. Elle fait plus : avec adresse, et sans se compromettre, elle nous inspire ce qu'il faut faire dans maintes circonstances difficiles; si l'affaire réussit, elle a sa bonne part de la gloire du succès ; si non, nous avons failli dans l'exécution ; c'est notre faute et nullement la sienne. Revenons. Jaser, dira-t-on, est si naturel à la femme, surtout à celle dont il est ici question, qu'il est impossible qu'elle se laisse souvent fermer la bouche sans nous prendre en grippe. Rapportons-nous-en sur ce fait à l'auteur de L'Esprit. Avec plaisir, sans doute, il laissoit aller la serinette, quand il étoit fatigué de réflexions philosophiques, et ne cherchoit que la dissipation et le repos; ce n'étoit que dans ses instans de tendresse pour sa chère statue que, nouveau Pygmalion, il cherchoit à» l'animer de sa force excentrique, et que, craignant qu'elle ne détruisît le charme qui opéroit par elle sur lui, il arrêtoit ses paroles oiseuses qui auroient nui aux efforts de son imagination. Avant l'arrivée de Mesmer, Helvétius pressentait qu'il faut peu de chose pour arrêter l'effet du magnétisme amoureux.

Les femmes jugent mieux les hommes que ceux-ci ne les connoissent.

Examinez la finesse de leurs yeux quand certains petits roquets de tous calibres font des efforts multipliés pour leur plaire! Celui-ci chante, et chante faux; celui-là parle de choses dégoûtantes et déplacées; l'autre n'est occupé que de ses cravates et de ses gilets, de la danse et de son wiski ; tel parle lon-

guement de mathématiques et d'algèbre ; cet autre n'est possédé que d'antiques pour amuser des femmes de vingt ans.

Après ces exploits, allez, Messieurs, pousser votre langoureux soupir, et compter fleurette à celle que vous avez cru séduire par vos impertinences : elle vous a scruté jusqu'au fond du cœur; vous n'êtes pour elle qu'un homme à contretemps, un maladroit en tout et partout, votre affaire est faite. Que leur faut-il donc à ces matoises? Celui qu'elles connoissent avant de le voir, et qu'elles ont bientôt reconnu quand il se présente ; celui qui promet beaucoup sans se vanter et qui, sans efforts, sait forcer Le sentiment à se déclarer en sa faveur. Elles semblent dire à celui qui se presse trop : Tu crains de ne plus retrouver le moment d'inspiration qui t'échauffe, tu en profites avec avidité, tu en abuses. Mais toi, qui as tout en réserve sans mot dire qu'à propos, tu es sûr de toi ; tu seras toujours ce qu'il faudra que tu sois selon les circonstances : brave, prudent, discret et tendre sans fadeur; tu es mon homme.

En général, que font les vieux devant les jeunes femmes? Ils s'émancipent ; c'est ainsi qu'ils s'accusent eux-mêmes d'être sans conséquence. Ils prouvent que la vieillesse et l'enfance se rapprochent. On les soutire parce qu'ils remplacent le petit chien qu'on baise pour annoncer qu'on sait aimer, et que le tout consiste à s'en rendre digne.

Homme âgé (je vous le dirois cent fois), n'écoutez pas les vieilles qui ne veulent pas l'être ; elles vous font 'des mines d'avant-hier pour vous faire croire que vous êtes encore présentable aujourd'hui : purs mensonges! — Mais enfin, à quel âge est-on vieux? Quand, encore, on a le corps et l'âme tendre, avec un corps dont on ne sait que faire.

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