‹ Réflexions d'un solitaire (volume 2)Chapitre 41 sur 91 · CONVERSATION ENTRE L'HOMME SEVERE, L'HOMME GAI. UNE DAME ET LE FARCEUR · texte numérisé non relu

CONVERSATION ENTRE L'HOMME SEVERE, L'HOMME GAI. UNE DAME ET LE FARCEUR

Excepté l'homme fondé et constant dans ses principes, il y a autant d'opinions parmi les hommes qu'il y a chez eux de caractères ; autant qu'il y a de nuances dans les couleurs et les sons.

Est-ce un mal, est-ce un bien? Le contraire, à coup sûr, engendreroit une monotonie insupportable. C'est donc en employant des manières honnêtes qu'on peut discuter et entretenir, dans la société, le mouvement et la vie, sans lesquels clic languiroit et succomberont d'ennui. La preuve que tout < >u presque tout peut se comparer à l'harmonie des sons (comme nous l'avons dit au chapitre pénultième), c'est que le mot monotonie, ou égalité de ton, s'applique à tout ce qui a rapport à l'immobilité. C'est ce que l'on redoute le plus dans le monde; c'esl la mort nu son image. Pourquoi l'homme court-il aux spectacles les plus efïrayans ? Voir brûler une maison, voir pendre son semblable? Pourquoi, plus l'événement est affreux, plus a-t-il d'empressement à y participer? Parce que là il y a mouvement, il y sent son existence et nulle monotonie. Enfin, si Ton se plaît à jeter un vernis de ridicule sur la secte respectable des Quakers, c'est uniquement parce que leurs mœurs,

leurs actions ont tant d'uniformité et de régularité qu'elles touchent à la monotonie.

Tout ce qui est spiritueux ou spirituel est actif et mouvant. Tout ce qui est matériel est réputé inactif et monotone. La monotonie est donc le mode appartenant à l'insensibilité, qui n'est jamais telle, dans l'espèce humaine, que comparativement à une sensibilité plus vive. Entre la presque nullité et l'extrême sensibilité, les sensations produites se diversifient à tel point qu'il y a toujours choc d'opinions depuis l'affirmative d'une chose jusqu'à sa négative, y compris les modes intermédiaires II y a donc, je le répète, autant d'opinions et de manières de se sentir et de juger parmi nous qu'il y a d'individus pensans, diversement organisés. Nulle monotonie à redouter de ce coté; et si dans les petites villes on discute peu sur les sciences, on y médit d'autant plus sur les mœurs de ses voisins.

En entrant dans un salon, je suis abordé par deux hommes. L'un me dit à l'oreille droite: « Voilà l'original dont je vous ai parlé ; nous allons nous amuser. » L'autre me dit presque en même temps à l'oreille gauche, et m'indiquant le même personnage : « Voilà ce maudit farceur, comme il va nous ennuyer ! » — « C'est bien dit, dis-je à l'un. Vous avez raison, dis- je à l'autre. » C'est ainsi que les mêmes objets nous affectent diversement ; ce qui confirme qu'on ne peut plaire à tous et que tout est critiquable, depuis YAnacharsis de Barthélémy (1) jusqu'à l'œuvre la plus exiguë de nos boulevards. N'ai-je pas entendu une femme du plus mince talent en littérature dire que si l'abbé Barthélémy n'eût pas fait le magnifique ouvrage précité, il auroit dû l'être par une femme ? A ce propos inconcevable, chacun fixe la dame avec étonnement, croyant qu'elle se désignoit.

— Oui, Messieurs, par une femme, reprit-elle, car il falloit toute la finesse de notre sexe : i° pour redire d'une manière neuve ce qu'on savoit déjà ; 2° pour imaginer un jeune Scythe portant un nom célèbre, descendant d'un des sept sages, et voyageant dans la Grèce pour s'instruire ; 3° pour mettre ainsi

(1) Le Voyage du jeune Anacharsis en Grèce, auquel l'auteur travailla durant trente années, fut le plus grand succès littéraire de la fin du XVIIIe siècle. Malgré les préoccupations politiques de cette époque troublée, l'effet fut immense ; la Grèce, si oubliée, redevint du coup à la mode.

en action tout ce qu'on lui dit, ce qui donne à l'œuvre un mouvement et un intérêt vraiment dramatiques; 40 il n'y avoit surtout que lui ou nous qui puissions imaginer qu'en faisant parler eux-mêmes les philosophes, tous célèbres, de sectes différentes et les plus opposées à nos mœurs, à notre religion, l'auteur n'étoit plus responsable de leurs paradoxes et de leurs hérésies. Ne semble-t-il pas dire, ne dit-il pas, en etfet : «ce n'est pas moi qui parle, c'est le payen philosophe lui-même»; et, à chaque mot du texte, une note, tome et page, atteste la vérité de ce qu'il avance ; 5° enfin, pour ne pas trop s'appesantir sur la même matière, il change de lieu, fait un voyage et revient achever ce qu'il avoit commencé : une femme auroitelle plus de finesse?

— Eh bien, Madame, reprend quelqu'un, valoit-il mieux nous ennuyer et faire comme tant d'autres, voler les anciens en faisant le docteur, et parlant comme de soi-même ?

— Je ne dis pas cela, Monsieur, je vous répète qu'il falloit toute la finesse et la sagacité d'une femme ou d'un abbé, interrompit doucement un ci-devant petit collet.

— Allons, Madame, reprit l'homme sévère qui venoit de parler, passe pour la finesse, mais la sagacité du plan, les connoissances immenses que renferme cette œuvre majeure, la pureté du style ; pas une faute de goût ni de langage, pas même un hyatus fade et dégoûtant dans sept volumes; ne parler qu'à l'appui et pour ainsi dire qu'en citations, et il y en a dix mille, toutes véridiqueset, ce qui étoit le plus difficile (car il faut ici plus que de la patience et de la finesse, il faut un mérite éminent), faire un ensemble parfait de cet amas énorme d'érudition. Disons vrai, Madame, ce colosse littéraire est aussi étonnant que gigantesque; enfin, il tient de l'homme, ne vous en déplaise, et il n'appartenoit qu'à l'illustre auteur du Jeune Anacharsis de l'imaginer et de l'exécuter.

— De l'exécuter, oui, j'y consens, Monsieur, mais de l'imaginer, c'étoit aussi notre alFaire.

— Hé bien, puisque vous le voulez absolument, Madame, je consens à mon tour, mais permettez-moi de vous demander pourquoi vous ne l'avez pas fait?

— Sans doute, dit notre farceur, qui écoutoitd'un air niais,

il falloit, Madame, faire YAnarcharsis, Ylliade, l'Odyssée, les tragédies de Racine, les comédies de Molière, les fables de La Fontaine, construire les pyramides d'Elgypte, découvrir l'Amérique et monter la première dans un ballon.

— Taisez-vous, vilain farceur, dit la dame, faites-nous rire, de pitié le plus souvent, et ne parlez pas de science.

— Diable, Madame, savez-vous que c'en est une que de faire rire ceux qui n'en ont guère envie? Je ne connois pas une femme qui possède ce beau talent.

— Nous, farceuses de société! Notre sexe est trop grand, trop noble pour s'abaisser à ce point.

— Vous aimez mieux nous faire pleurer, cruelles que vous êtes!... Savez-vous, Madame, à quoi nous ressemblons quand nous montrons des prétentions démesurées? Aux malades qui, pour se faire accroire qu'ils se portent bien, vont, viennent, s'agitent, bâtissent des maisons pour leurs héritiers, et croyent ainsi tromper la mort en se trompant eux-mêmes.

— Allons, Monsieur, dit la femme savante, finissez votre morale, et gardez-la pour vous qui vous faites un jeu de dégrader l'espèce humaine.

LE FARCEUR

En la faisant rire?...

LA DAME

Aux dépens des uns et des autres.

LE FARCEUR

Aux dépens de qui se laisse prendre : Molière n'a fait que cela.

l'homme sévère.

Doucement, Monsieur! Molière, même dans ses farces, n'est persifleur que vis-à-vis d'un sot ou d'un fat; vous autres, vous prenez le plus souvent pour dupe le plus honnête homme de toute une société ; celui qui a le plus de candeur et de bonhomie. Vous jetez votre persiflage au vent, ramasse qui veut, échappe qui peut; aussi, quand je me trouve à pareille scène, je ne ris pas souvent quand tout le monde rit; la situation

de l'honnête victime repousse mon rire. En deux mots, si votre dupe n'est qu'une bête, votre mérite est peu de chose; si c'est un homme dé sens, de bonne mœurs et de bonne foi, vous m'êtes odieux; plus vous montrez de talent pour le mystifier, moins vous avez de gloire aux yeux des gens honnêtes. Chacun dans ce monde n'a-t-il pas quelque tic ou infirmité et, si le métier de farceur étoit en faveur, et qu'on daignât vous imiter, nous serions tous des singes, se copiant, se jouant, se moquant les uns des autres. Vous avez fait cent dupes dans votre vie. Croyez-vous qu'aucune d'elles vous chérisse?

LE FARCEUR

Non; mais ceux que j'ai fait rire...

l'homme sévère.

Vous oublient, et les autres ne vous oublient pas. Moi qui vous parle, j'ai été votre dupe une fois et je m'en souviens; vous étiez sourd ce jour-là, et j'avois pitié de vous; je fus dupe de mon bon cœur, et vous me procurez, Monsieur, cette flatteuse réminiscence chaque fois que je vous vois ou que je rencontre un sourd véritable.

l'homme gai.

Ma foi, dans ce bas monde il n'est que manière d'envisager les choses. Trouver à redire à tout annonce l'humeur noire, un amour-propre irascible, et, à tout prendre, je préfère Démocrite à Heraclite.

l'homme sévère.

Rire de tout, Monsieur, c'est excès. Pleurer de tout est un plus grand excès encore. Le juste milieu entre ces deux manières de prendre les choses est, je pense, ce qui convient à la dignité de l'homme.

l'homme gai.

L'homme triste (et je ne parle pas à vous, Monsieur, vous n'êtes que raisonnable), l'homme triste, à mon avis, est insupportable pour tous, même pour lui : il voit trop le mal dans le bien. Si les enfans jouent, ils vont se casser la tête. Si la femme

est négligemment vêtue, il se croit humilie. Si elle est élégante, il la croit coquette, avec des intentions. Si elle est bête, il est sur les épines. Si elle a de l'esprit, il craint de n'être chez lui que domestique Gomment vivre avec un tel homme? Parlez moi de l'homme jovial...

l'homme sévère.

De vous, par exemple.

l'homme gai.

Ma foi, j'en conviens; sans être insensible, je me suis habitué à voir déjà le bien dans le mal, et rarement je me trompe. Hier encore, sous mes yeux, poussé par un cabriolet, un pauvre diable s'est cassé la jambe. Le propriétaire de la voiture a fait porter le malheureux dans son hôtel, et je me suis dit : voilà un pauvre ouvrier qui commence sa fortune par se casser une jambe.

l'homme sévère.

A merveille, Monsieur; voyez toujours en bien, cela diminue l'apparence du mal, que souvent notre imagination se plaît à grossir.

LE FARCEUR

Je pense ainsi. Egayons-nous, tant pis pour qui s'en fâche : Les sots sont ici-bas pour nos menus plaisirs est mon vers favori.

l'homme sévère.

Et souvent les plus sots sont ceux qui rient des autres. J'ai dit ce que je pense des mystifications qui dégradent plus, à mon avis, le persifleur que le persiflé.

Qu'est-ce que l'homme sans dignité ? Moins que la brute, qui ne peut franchir les bornes de son instinct. L'homme est ce qu'il veut être; la nature a jeté dans son âme un germe supérieur qui ne veut que fructifier en bien, si des passions viles ne le flétrissent dans sa source. Mais, dira-t-on, il faut que la fortune environne notre berceau, ou il faut s'abaisser pour mériter la

faveur des grands. Non, la dignité de l'homme est dans tous les états ; elle se remarque jusque dans le mendiant qui sollicite notre pitié. Sa contenance noble, quoique suppliante, semble dire : c'est ton semblable qui s'humilie devant toi, n'augmente point sa confusion d'un refus déshonnête, qui rejailliroit sur toi et ton espèce. Alors, c'est en frère qu'on lui tend une main secourable ; une voix secrète nous dit que, dans un revers de fortune, on recevroit sans honte les bienfaits de celui qui la sollicite avec tant de dignité et de bienséance. Anathème sur l'esclave d'Orient qui se courbe bassement devant son égal, qu'il rend d'autant plus insolent ! Qu'y gagne-t-il ? Ainsi prosterné, il devient le marchepied par lequel son despote s'élance dans son palanquin superbe. Homme, sois fier, mais sois vertueux, et, respectivement à ton état, à tes facultés, les succès t'attendent. L'homme bas et vil ne peut jouer ce noble personnage, un rien le trahit sans qu'il y pense, et ce rien est un repoussoir qui, malgré ses prétentions déplacées, le laisse dans l'abjection pour laquelle il est né. Ce ne sont ni les grandes places, ni les habits magnifiques qui élèvent l'homme, c'est son caractère immuable de justice, de noblesse et de probité. Son ascendant est tel que, depuis l'animal brut, depuis l'homme ordinaire et dépourvu jusqu'au chef de sa nation, tous ressentent l'influence de sa supériorité native. S'il demande une grâce, c'est avec déférence qu'on la lui accorde ou qu'on la lui refuse. Un refus désobligeant militeroit plus en faveur du solliciteur que du sollicité. Pourquoi donc un tel homme est-il réduit à supplier? Pourquoi la fortune lui est-elle contraire? Oh ! pour bien des raisons.

D'abord, la fortune est une femme, et des plus capricieuses qu'il soit ; et plus les inférieurs puissans sentent leur distance à certains hommes, plus ils sont fiers de les attendre et de les voir venir à eux dans la posture convenable aux supplians. Ils arrivent enfin (car tous sont forcés d'aborder ceux qui disposent de tout) ; ils arrivent, dis-je, et souvent, vis-à-vis le supérieur qui ne l'est que par sa place, leur contenance noble réussit moins que la souplesse des vulgaires courtisans. Ils sont repoussés, non parce que leur demande est injuste, mais parce qu'ils effacent leurs protecteurs.

Il n'est que le dignitaire, en effet, digne de son titre, qui sente que l'infortune de celui qui demande sans bassesse n'en est que plus estimable. « Un ministre, homme de génie, me disoil qu'il considéroit moins un haut titré déchu que l'homme d'esprit payant de sa personne. L'un, disoit-il, a mérité sa déchéance par quelques endroits, ne fût-ce que par vétusté de noblesse. L'autre n'a pas encore usé ni abusé de sa fortune. L'un est descendant et ne remontera pas de si tôt ; la nature veut du temps pour se régénérer. L'autre est neuf, ascendant, et de nature vivace, il peut aspirer à tout et servir utilement sa patrie. » Cette justesse de tact et d'esprit me parut louable dans un homme en place.

Voulons-nous savoir, au juste, en quoi consiste la vraie dignité de l'homme? Demandons-le aux femmes, elles sont notre pierre de touche.

LE FARCEUR

Je crois que notre principale mérite auprès d'elles, c'est... c'est...

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