LA VIE
J'ai souvent parlé de la vie dans cet ouvrage; n'importe, c'est un problème qu'on peut toujours et sans cesse chercher à deviner. Qu'est-ce que la vie? avons-nous dit. Est-ce une juste combinaison des élémens primordiaux qui la donne? Ajoutons ceci : Quand je vois la flamme s'attacher au bois sec, le consumer, et ne rentrer dans l'espace que quand il est réduit en cendre, je me dis : ainsi l'âme est forcément attachée au corps de l'animal, jusqu'à sa mort naturelle ou fortuite. Les physiciens, les moralistes et surtout les poètes nous disent que c'est par des cris et' des pleurs que l'homme annonce sa naissance dans le monde; des pleurs, non, le lacrymatoire n'est pas ouvert; des cris, je pense que les premiers ne sont que l'expectoration de l'air intérieur qui produit un bruit semblable au croassement de la grenouille, comme nous sortant de l'eau. Ensuite, les lamentations du nouveau-né proviennent du subit changement de climat, et de l'effort de l'air extérieur qui se fait jour dans ses poumons, et le fait respirer pour la première fois. Mais la nature vient à son aide; il dort plus qu'il ne veille pendant qu'il s'habitue à sa nouvelle température.
Cette première époque de la vie est perdue pour la mémoire, de même que le temps de gestation, ce qui prouve qu'il faut des
sensations complètes pour dater de l'existence. N'est-ce pas Pythagore qui se souvenoit d'avoir été autre que Pythagore? C'est bien fait à lui; il se souvenoit sans doute aussi d'avoir nagé délicieusement dans le ventre de sa mère.
C'est l'âge de raison naissante qu'on peut se reporter avec délice ; le temps qui a précédé étoit celui du non-être ; être sans réflexions, c'est n'être point : c'est ainsi que nous raisonnons sur le malheureux sort des bêtes, qui sont moins à plaindre que nous.
La joie pure semble n'appartenir qu'à l'innocence. A cet âge, à commencer par soi-même, tout est prémices pour les sens. Depuis le sein maternel jusqu'à l'astre du jour, tout nous charme, tout est découverte, donc tout est jouissance.
Nous cherchons tous à nous rappeler et nous rendre compte de nos premières sensations, de nos sensations vierges, nullement mêlées aux entraves morales. Que de jouissances actuelles nous donne le souvenir de celles dont nous avons jadis éprouvé le bonheur ! Cependant, excepté quelques jouissances de première classe, le plaisir semble n'être pour nous que dans sa réminiscence. Le plaisir n'est jamais pur et sans mélange. S'il est très vif, il y a stupeur, il ne s'achève, ne s'apprécie que dans sa réminiscence ultérieure. S'il n'est que médiocre et froid, on le désire plus vif, plus ardent. Remarquez l'enfant auquel on donne quelque friandise, il reçoit d'une main et tend l'autre. Jamais trop, jamais asse{, en fait de plaisir, est l'arrière-sentiment de l'enfant, et, devenu homme, il est toujours le même. N'a-t-il rien? Il crie. A-t-il peu? Il se plaint. A-t-il beaucoup? Il craint qu'on ne lui prenne. Qu'est-ce donc que la vie? C'est ce qu'elle est; c'est à nous de la prendre, puisque nous ne nous la sommes pas donnée. Tout est-il au mieux? Question frivole : tout est bien pour qui sait prendre patience, unique remède à tous maux. Tout est mal pour celui qui toujours murmure sans remédier à rien ou à peu de chose, et si l'on nombroit les mécontents, il y en a plus parmi ceux qui ont que parmi ceux qui n'ont pas, j'en ai dit la raison dans le chapitre précédent. L'âge mûr seroit celui du bonheur de l'homme, s'il connoissoit l'art de diriger ses passions; mais il a sur cet article (seul important pour lui) une nonchalance
incroyable. Sans cesse il court au loin et s'oublie. Il parcourt les mers, les astres, le centre de la terre, il s'élève dans les aérostats, fait l'histoire des deux mondes, des antipodes et des pôles, critique ses voisins et ne pense pas à lui ; il lui faut urgence, douleur corporelle, pour qu'il s'examine de près et descende en lui-même. — Mais, dira-t-on, tout.ee qu'il fait est toujours pour lui. — Oui, c'est pour contenter son amourpropre, qu'il ne contente jamais et qui l'attrape toujours; c'est son mortifère, sa mort-au-rat, c'est ce qui le tue. L'amourpropre, ajoutons-y l'amour, moissonnent plus de victimes que tous les fléaux réunis. Quelle sotte chose que d'avoir plus de prétention que de puissance ! C'est l'homme. Voyez d'un côté une troupe de sauvages, et de l'autre un troupeau de bêtes; que de régularité d'une part; que d'horreur, de monstruosité chez l'homme !
Passons à l'amour. L'amour, le refrain de toutes nos chansons, le bonheur ou le malheur en nature bien plus réel que l'amour-propre, comment le gouvernons-nous ? C'est lui qui nous gouverne. Il ne faut que deux êtres pour trouver la félicité ; mais rencontrer juste est une chance aussi rare en amour qu'à la loterie.
C'est aux femmes que je m'adresse comme partie principale en fait d'amour, comme à l'arbre qui porte le fruit, comme à l'arbre dont nous ne sommes que les branches gourmandes. Cependant, si elles sont la principale partie, nous en sommes l'essentielle. Sans elles, rien ne s'achève, mais sans nous, rien ne commence.
Il est pour vous, Mesdames, deux manières d'aimer les hommes : pour leur physique ou pour leur morale. — Pourquoi pas pour tous deux, direz-vous? — Parce que rarement la perfection physique et morale se trouvent réunies dans le même sujet, et plus rarement encore réunies au même point.
LES FEMMES
Il faut donc choisir.
moi.
S'il vous plait. Voulez-vous plus de qualités physiques que de morales, ou le contraire ?
LES FEMMES
Question difficile à résoudre. Ne pourroit-on pas... en perfectionnant les mœurs sociales ?...
MOI
Non, non, ce vœu est inutile. Chez nous, la loi ne vous permet qu'un homme, quoiqu'en divers pays elle nous permette cent femmes.
LES FEMMES
On voit bien que partout vous avez fait les loix.
MOI
Enfin, je le répète, voulez-vous plus de physique que de moral, ou plus de moral que de physique ?
LES FEMMES
Nous répéterons aussi que cela est très difficile à résoudre.