MOL
Pas trop, si vous y réfléchissez. Qu'est-ce qui vous plaît d'abord en nous ?
LES FEMMES
Mais...
MOI
Allons, hardiment... Je vais répondre pour vous : c'est l'extérieur aimable.
LES FEMMES
Eh bien! oui.
MOI
Après cela, votre bel homme fait le fat, s'élève à mesure que vous descendez, vous fait soupirer quand il ne soupire plus, vous dit quelque bêtise, et vous n'en voulez plus, n'est-ce pas ?
LES FEMMES
C'est vrai.
MOI
Au contraire, l'homme peu favorisé de la prestance (nullement difforme cependant) ne fixe pas d'abord votre attention. Tranquille sur son aplomb, il ne se presse pas de briller. C'est si peu de chose que l'homme qui bavarde sans rien dire de bon; eût-il les apparences du plus bel étalon, je gagerois qu'il vous est suspect.
LES FEMMES
C'est vrai.
MOI
Notre homme ne se presse pas, mais quand l'occasion se présente, il s'exprime comme Démosthène ou Cicéron ; tout ce qu'il fait et dit est à la convenance de tous ; il plaît aux vieilles comme aux jeunes ; ses vêtemens, aussi simples que propres, deviennent superbes quand il a parlé; les plaques et les cordons des autres semblent se cacher sous leurs bras croisés, parce que l'homme par excellence n'en a point ; les enfans même le caressent, ils aiment en lui l'aplomb qui leur manque et qu'ils cherchent. Voyez combien le juste est dans la nature ; les enfans, les animaux s'attachent toujours à ce qui est préférable ; s'il y a dans une famille une grand'-mère hargneuse, elle n'a pour elle que son chien ou son chat, et de notre part quelques caresses intéressées ou de pitié.
LES FEMMES
Mais le bel homme est si couru, si désiré...
MOI
Tant qu'on ne le connoît pas, j'en conviens, parce qu'on lui suppose autant de qualités internes qu'externes, mais l'enseigne trompe ; celui qui s'occupe beaucoup de son extérieur a ses raisons ; il annonce, à coup sûr, sa pauvreté intérieure.
LES FEMMES
Vous faites notre satire en parlant ainsi.
MOI
Je n'y pensois pas; votre destination est toute différente de la nôtre.
La nature, toute puissante qu'elle est, ne peut donner toutes les qualités au même être; être d'une manière en même temps que d'une autre est impossible, toujours une" des deux l'emporte, sinon ce seroit être double, être et n'être pas, être hors de l'unité. L'homme bouillant n'est pas le pacifique, de même que le lion n'est pas l'agneau. Le chat défiant et rusé ne peut être confiant et de bonne foi. Le chantre des bois, qu'on proclame pour son chant le phœnix des oiseaux, n'est revêtu que de plumes décolorées qui font dire en le voyant : est-ce bien toi qui charme nos oreilles ? Est-ce toi, pauvre- petit griset, qui chante si mélodieusement la saison des amours; qui, perché nuitamment près du réduit des cœurs enflammés, leur crie : « Je chante mes amours, amans, réveillez-vous, imitez-moi : le printemps de l'âme est de si courte durée ! »
D'ailleurs, ô femmes ! sans avoir vos qualités exquises, l'homme pomponné à l'extérieur vous ressemble trop pour qu'il vous convienne. 11 faut des rapports pour s'aimer, mais des rapports de deux genres
LES FEMMES
Expliquez-vous mieux.
MOI
Je veux dire que ce qui manque d'un côté, doit se trouver de l'autre.
LES FEMMES
Il vous manque donc bien des choses, car vous nous poursuivez horriblement.
MOI
Quand vous fuyez tout de bon, nous vous laissons aller. Revenons. Etes-vous grandes, fortes, vigoureuses, avez-vous beaucoup de caractère ? Prenez un Adonis qui n'en ait pas, et donnez-lui le fouet s'il n'est pas sage. Le sort vous a-t-il donné un décontenancé qui remue toujours parce qu'il ne sait
que faire de sa personne (et, n'en doutez pas, il sera le même dans presque toutes ses actions), soyez homme, puisqu'il ne l'est pas. Etes-vous douces, tendres, délicates? Il vous faut un homme d'esprit qui ait le cœur tendre, qui vous aime avec vos défauts, comme on aime un bel enfant, et c'est beaucoup d'être aimées de la sorte. Etes-vous diable, enfant gâté, capricieuse, irrésolue, sans cesse voulant et ne voulant plus, pleurant, riant tout à la fois, ordonnant sans rime ni raison, et ne songeant plus à ce que vous avez ordonné ? Il vous faut l'homme qui va droit au fait, qui n'entend rien à la coquetterie ni aux caprices. Vous direz pendant quelque temps que le monstre vous fera mourir de chagrin ; mais vous ne mourrez pas, et vous finirez par lui accorder ce sentiment composé, moins vif que l'amour, mais plus tendre que la simple amitié.
Voilà, de ma part et pour la centième fois, peut-être, l'analyse ébauchée des deux passions-mères qui disposent de nous durant notre passage sur le globe. Elles contiennent en elles tous les goûts et les passions du second ordre, qui ne sont, en effet, que les chevilles ouvrières de la grande et inextricable moralité sociale.
Parlons de l'âge mûr. Dans la jeunesse, on sent ; dans la vieillesse, on se rend compte de ce qu'on a senti. Telles que la fleur d'automne, les sensations de l'âge avancé sont presqu'inodores. Les plaisirs de la restauration et de l'économie sont ceux qui lui conviennent. Au contraire, dans le bel âge, on aime les plaisirs dépensiers. Tout s'efface dans le temps et dans l'espace. De même qu'un corps jeté dans une masse d'eau, ou qu'un son projeté dans l'atmosphère se perdent en s'éloignant circulairement de leur centre, de même l'esprit de l'homme s'affbiblit dans le temps, et va se perdre aux bornes de sa circonférence.
Depuis le principe des siècles, quelle quantité d'âmes ont passé par le monde ! quelle .provision d'âmes ! L'homme est l'unique créature qui voye dans l'avenir; est-ce un bien, est-ce un mal pour lui? Ce sentiment lui est-il révélé, ou provient-il de son amour-propre ? Pense-t-il qu'un être tel que lui ne doit pas périr? Il en est capable. Si la nature l'avoit voulu, ce sentiment seroit en lui aussi indubitable que celui de l'amour. Oh! de celui-là, il n'en peut douter! « Je vis pour aimer moi, dans un
autre moi-même », est écrit en lettres de feu dans le fond de son âme. Encore une fois, est-ce un bien, est-ce un mal qu'il ignore, en espérant un avenir étemel ? — C'est le bonheur, et le tourment des belles âmes, dirois-je. Quant à ceux qui n'espèrent pas, ils mentent au moins d'un tiers. La brute est bornée au présent, avec quelques réminiscences du passé, sans idée de l'avenir. L'homme regarde toujours au loin, et même plus loin que la portée de sa vue : il voit avec les yeux de l'âme. Que de réflexions sublimes doit faire le prisonnier, homme instruit, logé au haut d'une tour aux bords de la mer !
Les yeux, ainsi que l'âme, aiment l'immensité.
Nous ne nous appesantirons pas ici sur l'âge, dont nous avons déjà parlé mainte et mainte fois dans cet ouvrage. Il en est des différens âges de l'homme comme des saisons; elles s'enchaînent de telle sorte qu'on n'en aperçoit pas la précise division. Les jours augmentent avec l'hiver et diminuent avec l'été : l'homme aussi redouble ses élans au terme du bel âge, et dans son été il dispose négligemment de ses facultés florissantes. Mais combien les élans tardifs de la vieillesse sont dispendieux! Cependant, ce n'est qu'à force de réflexion que le vieil homme se persuade qu'il doit économiser sa vie ; on diroit qu'en cela il contrarie le vœu de la nature, qui semble vouloir que le foible disparoisse pour se régénérer.
La marche des âges et des passions de l'homme est celleci : à 3, 6 et 9 ans, jouissances plénières, si les plus âgés n'y mettent obstacle. A 10 jusqu'à 5o : combat entre l'amour, l'amour-propre et leurs cortèges nombreux; combats dont nous sommes presque toujours les victimes, par punition d'être sortis du cercle naturel. A 5o jusque 100, déclin de forces et de plaisirs. Remarquons qu'à tout âge, il nous manque quelque chose pour pouvoir jouir pleinement. Enfant : désir de faire sans expérience ni force pour opérer. Homme : livré au choc des passions incohérentes qui l'empêchent d'agir utilement. Vieillard : sachant ce qu'il faut, sans vigueur pour exécuter. L'enfance et la vieillesse se rapprochent dans leurs désirs impuissans : l'une par immaturité, l'autre par vétusté.
Le simulacre de la vie de l'homme est assez bien représenté par les quatre parties du jour : le crépuscule, c'est l'enfance; l'aurore, c'est l'adolescence; le jour, c'est l'âge mûr, et le soir, c'est la vieillesse. Nous poussons plus loin la comparaison ; nous disons ingénument que l'homme est la représentation cosmographique du monde entier. Si le ciron pensoit, aussi vain que nous, il en diroit autant.