‹ Réflexions d'un solitaire (volume 2)Chapitre 47 sur 91 · LES TROIS BONSHOMMES · texte numérisé non relu

LES TROIS BONSHOMMES

Un caractère certain de bonhomie se réfléchit dans les œuvres de Plutarque. Sa morale est celle d'un homme de bien. Ses vies d'hommes illustres, comparés entre eux par approximation de faits et de gestes, achèvent de nous dévoiler l'âme pacifique de l'auteur. En les comparant l'un à l'autre, nul ne sort de sa balance sans une part d'éloge. Si l'un est inférieur d'un côté, il est supérieur de l'autre. Rien n'est oublié dans cet œuvre immortel, excepté la satire. Oh! si quelqu'auteur moderne entreprenoit pareille besogne, ou même paragone (1) touchant ses contemporains célèbres, comme il se feroit un devoir de révéler leurs foiblesses, comme ce qu'il y auroit de plus piquant et de plus consolant pour nos lecteurs malévoles! Ce seroit le rapprochement de leurs défauts bien plus que de leurs qualités.

Chez les Grecs et les vieux Romains, les foiblesses, les vices même, étoient palliés par les talens éminens. Chez nous la célébrité grossit les vices et les défauts; dès qu'on atteint à

(1) Paragone, pour parangon, dans le sens de comparaison. L'orthographe fantaisiste de Grétry rappelle — involontairement peut-être — l'origine espagnole de ce mot, dérivé de pava con, double préposition qui signifie : « en comparaison de. » Les Espagnols disent encore paragon.

quelque réputation, on s'empresse de la diminuer en lui opposant quelque foiblesse; et quand nous manquons de preuves matérielles, toujours les rayons de la gloire d'un homme sont affoiblis par des réticences plus ou moins atténuantes ou injurieuses. Enfin, autant les anciens étoient à la recherche du grand homme sans taches, autant nous semblons craindre de le trouver sans défauts. Leur coup d'œil étoit large, le nôtre est rétréci. O maître soleil, combien tu influes sur tes créatures et sur tes créations de toute espèce !

D'après ses œuvres, on peut croire que Plutarque étoit un bon et excellent homme, sans acrimonie, sans fiel, sans jalousie, admirant les belles productions et les vertus de ses devanciers et de ses contemporains, comme pour le bien de son âme. Un peu crédule, sans doute pour se conformer aux préjugés de son temps, non d'ignorance (puisqu'il a tout produit excellemment), mais d'exaspération inévitable chez l'homme du midi. Ses propos de table sont peut-être ce qui nous donne l'idée la plus vraie des usages de ces temps antiques ; ce tableau, mis à côté de nos mœurs, offriroit des contrastes bien singuliers. Dans leurs festins, comme leurs coupes couronnées de fleurs et remplies de vin de Ténédos et de Falerne étoient larges à côté de nos petits verres à vin de Champagne! Ils buvaient à longs traits; nous humons de la mousse.

Il n'est point de délire général des grandes choses parmi nous; la basse jalousie règne dans nos académies; dans nos festins, les femmes président et l'homme s'oublie pour ne s'occuper que d'elles; on n'y voit qu'une galanterie d'étiquette qui réprime plus qu'elle n'excite les élans du génie. Chez les anciens, pleine liberté, abandon spontané, excités par mille fleurs odorantes; tous les parfums d'Arabie, des femmes voluptueuses, une musique bachique, toutes les divinités de l'Olympe invoquées, et comme mêlées avec les convives, formoient un magique tableau, un ensemble divin. Es-tu poète? Prends ta lyre et chante-nous les merveilles des dieux et des hommes. Aspasie, Laïs et Phryné, levez-vous et formez, au centre de nos tables, des pas voluptueux et des attitudes plus voluptueuses encore; ne cherchez pas à plaire ni à séduire l'un de nous; ici point de rivaux, nous vous aimons tous.

A ton tour, dépenaillé Diogène, fais-nous (s'il t'est possible de t'exprimer après ce repas somptueux), fais-nous la satire de l'homme ; dis-nous ses travers, et fais-nous rire de ta colère cynique. Et toi, Timon, toi dont l'imagination est plus noire que le Cocyte, redouble nos transports par ta misanthropie furibonde, parfait contraste de nos orgies. — « Amis ! s'écrie Anacréon, avant de nous quitter, buvons, invoquons les dieux qui président à l'heureuse destinée de notre hôte, du charmant Alcibiade ! A toi, à toi, Alcibiade, aussi vaillant dans les combats de Mars que dans ceux de Vénus ! » — « Amis, répond-il, puissions-nous vivre ainsi, longtemps et toujours en joie. Que la postérité la plus reculée ne se rappelle les heureux enfants de la Grèce que pour envier leur bonheur et lui servir de modèle. A toi, Apicius! dit-il (chacun regarde). C'est son squelette, amis, que vous voyez suspendu; ne pouvant plus être des nôtres, j'ai cru rendre hommage à ce grand roi des gourmands en le plaçant parmi nous; tel il est, tels nous serons ; profitons des instans, jouissons pleinement de la vie, en attendant que l'horrible mort nous chasse. »

Voilà l'idée qu'on se forme non seulement en lisant les propos de table du bon Plutarque, mais en parcourant les fastes de la Grèce. Telles étaient ces réunions d'hommes libres et francs, poussés à toutes les voluptés par les ardeurs d'un soleil brûlant; comprenant mieux que nous que « l'ennui naquit un jour de l'uniformité » , 1), ils laissoient à chacun son allure; c'étoit une trouvaille ; ils se réjouissoient des originalités autant que nous nous en formalisons. — Bravo, disoient-ils, tu m'amuses. — Haro, disons-nous, tu m'ennuies. On diroit que chez eux étoit le bonheur actuel de sentir vivement, et que chez nous ce n'est que réminiscence passive et chagrin d'avoir senti. Le souvenir fait tout le prix de nos plaisirs; il constitue nos jouissances; nous vivons dans le passé; ils vivoient du présent. Ils vivoient en fêtes presque continuelles; le plaisir les transportoit autant que les soucis nous dominent. O soleil, combien tu influes sur tes créatures et sur tes créations de toute espèce !

Toujours l'amour-propre se fortifie en raison inverse de la privation des dons du génie : c'est notre partage. Chez les Grecs,

(1) La Mothe, dans sa fable Les Amis trop d'accord.

l'homme original étoit peu blessé en se voyant l'objet de l'amusement public ; plus il produisent de l'étonnement, plus il redoubloit d'efforts. Le sang ne vidoit jamais ces espèces de querelles, le glaive ne servoit qu'à la défense de la patrie. Cache-toi, disoient-ils au cynique, si tu ne veux pas nous faire rire de tes singularités; mais si tu viens rouler ton tonneau sous nos portiques, et nous braver en face, permets que nous nous amusions de toi et des satires que tu nous lances : nous te savons gré de tes originalités qui nous amusent; mais remercie-nous de te servir de modèle et de te donner de quoi t'exercer.

Oh ! le bon temps, pourroit-on croire, que celui où Montaigne florissoit ! Non, les préjugés étoient à leur comble. Les guerres civiles, la féodalité, les bravades de la chevalerie (1), si noblement comiques, régnoient encore de leur plus sinistre éclat. Comme le soleil sort d'un brouillard épais, Montaigne sortit de ce chaos; les préjugés de son temps furent sans force sur cette âme énergique, trempée à l'école des anciens. Seul, et du haut de sa tour « montagnarde », il planoit sur la nature et n'étudia qu'elle. Il avoit deviné le secret de produire avec vérité : il setudioit sans cesse, et jugeoit des autres en scrutant sa conscience. Telle fut sa règle, et il n'en est point d'autre.

— Comment oses-tu prétendre à nous connoître, toi qui ne nous ressembles en rien ? dirois-je au peintre vulgaire des mœurs. Tes préjugés et tes vices dénaturent nos vertus. Voilà ce qui crée tant de docteurs métis et orgueilleux, tant de juges dépravés des talens et des facultés de l'homme : il faut que le type soit bon, pour que ses adhérens soient vrais. Il faut, si l'on écrit, que le sentiment de la chose même en révèle l'expression, et non que celle-ci cherche à le fortifier. « Le sentiment qu'on cherche est déjà loin de nous », ai-je dit quelque part. L'homme reporte en toutes ses actions et ses jugemens les facultés auxquelles sa nature l'assujettit. Quand tel être difforme nous dit qu'il aime ou hait telle chose, nous écoutons son avis, comme incompétent; c'est un enfant qui parle et qui se vante;

(1) On sait qu'au temps de Montaigne, la période de la féodalité et de la chevalerie était depuis longtemps close.

il fait pitié. Quand le vicieux endurci me dit qu'il aime la musique : — Prenez-en chaque jour une dose, lui dis-je, elle rend l'homme à la nature.

Montaigne ne risquoit rien en puisant à sa propre source ; il trouvoit là l'origine du vrai, et pouvoit hardiment condamner tout ce qui seloignoit du sentiment pur dont il étoit pénétré jusqu'au vif. La peine que j'éprouve quand j'entends dénigrer l'illustre Montaigne, que j'aime a priori sur les philosophes, est indicible. Un homme, dont je reconnus l'origine à son accent, osoit l'accuser de pirrhonisme, d'égoïsme, et d'être doué de peu de sensibilité. — « N'êtes-vous pas son compatriote, Monsieur? » lui dis-je. — « Oui, vraiment. » Il m'échappa alors ce mauvais jeu de mots : « Ce n'est pas la première fois que montagne enfante d'une souris. » Quelle masse d'idées pénétrantes on trouve dans ses Essais, et presque toujours rendues avec une force et une originalité qui fait en même temps rire et pleurer! Pleurer, par l'imposant de la grande vérité qu'il révèle; rire, de la tournure naïve dont il se sert pour s'exprimer. Oh! que l'esprit de Montaigne seroit un recueil précieux, si celui qui l'entreprendra est digne d'interpréter la nature ! C'est là que chaque chose est vue sous toutes ses faces, et toujours sous quelqu'une que nous ignorions et n'attendions pas. Il semble qu'il a tout vu, tout parcouru dans les replis mystérieux de la nature, de même que notre Molière, qu'on peut comprendre sous le même numéro, l'un comme moraliste, son digne émule comme dramatique, et tous deux également philosophes, scrutateurs du cœur humain, l'un partant de soi pour arriver aux autres; l'autre, observant dans les autres et rassemblant en soi tous les mouvemens de l'âme humaine pour être universel. Lisons-les, étudions-les, ces colosses désespérans pour ceux qui veulent écrire, mais n'espérons pas être eux, si nature ne l'ordonne. O science, érudition, que vous êtes peu de chose! Il faut être d'après soi, d'après son âme et les sensations qu'elle donne, ou renoncer à l'originalité. Avec ses connoissances des anciens, Montaigne, comme tant d'autres, n'eût été qu'un répétiteur; avec elles et son génie propre, il est lui, sans comparaison avec ceux qu'il a pris pour modèles. Molière aussi puisa ses documens chez Plaute, Térence et ailleurs, mais bien plus dans son esprit, dans la contexture

de ses nerfs mobiles et sentimentaux, qui lui faisoient trouver la place véritable qui mettoit dans leur jour nos ridicules et nos vices. Quel homme fut plus grand penseur que Montaigne? Molière, pourroit-on dire, qui sut donner la vie à tous les sentimens moraux en les mettant en action sur la scène. Quel homme fut plus grand scrutateur du cœur humain que Molière?... — Que celui qui le sait le dise; quant à moi, je ne le connois pas encore.

Pénétré des sentimens des anciens, Montaigne pensoit-il, d'après eux, qu'on doit laisser dans l'ombre du mystère tout ce qui touche à la moralité féminine? Que moins on parle, plus on la respecte? On le diroit par le peu qu'il s'en occupe. Quelques mots sur sa femme et sur sa fille sont tout ce qu'on trouve dans ses Essais; sans nous dire quelles elles étaient, sans nous apprendre rien de leurs caractères, et si celles qui passèrent leur vie avec le meilleur des hommes firent son bonheur. Cette insouciance de Montaigne, et même de Plutarque, m'engage souvent dans cet écrit à réparer cette omission de l'être si intéressant, dont l'influence majeure sur les mœurs n'a pu échapper à ces deux grands hommes. On a dû le remarquer, les philosophes moralistes se sont peu entretenus du sexe; on diroit qu'ils n'ont parlé de la femme de Socrate que parce qu'elle étoit méchante; et le chapitre 35 de Montaigne, intitulé : Des trois bonnes femmes, est plutôt la satire du sexe féminin que son apologie. O philosophes ! vous aimiez quelque chose plus que les femmes, et ce quelque chose, c'est vous. Le sentiment de l'amour vous étoit-il étranger? N'étoit-il qu'un accessoire à vos vastes pensées?... On le croiroit, car on ne peut s'empêcher pendant toute sa vie de manifester ce qui occupe vivement; notre âme paroît malgré nous dans nos productions; la teinte de ce qui nous presse, nous affecte, nous agite, se mêle forcément à nos sensations; et, malgré soi, on retombe en son penchant naturel, qu'en vain on voudroit dissimuler. Quoi! Montaigne, qui a si bien connu l'amitié, qui a trouvé ce mot si rempli de sentiment : « l'amour de l'amitié », méconnoissoit l'amour même? Lui qui chérissoit son Etienne de la Boëtie au point de ne pouvoir rendre compte de ce qu'il éprouvoit pour lui qu'en disant : « C'est parce qu'il étoit lui et que j'étois moi que nous

nous aimions » ? Non, Montaigne n'étoit pas insensible, comme disoit ce Gascon ; les amans de la nature ne peuvent l'être.

Mais Molière a scruté plus avant dans le cœur des femmes; il en reconnaissoit les plis les plus secrets, depuis la servante naïve jusqu'à la femme de qualité, depuis l'innocence jusqu'à l'âge des passions tumultueuses. En lui, le mot de la nature décèle à l'instant chaque caractère; mot non étudié, mais senti; c'est une révélation, non un apprentissage. Dans les comédies anciennes il étoit hors d'usage de mettre sur le théâtre d'autres femmes que les courtisanes; Molière ayant à peindre d'autres mœurs, et trouvant cet usage aboli, a donc trouvé une mine à exploiter, et de main de maître il s'en est acquitté. On ne peut que glaner après lui, dit-on; il a moissonné et s'est emparé de tous les caractères d'hommes et de femmes. Erreur d'auteurs populaires que ce propos ; excuse de l'ignorance ; les mœurs varient à chaque siècle de manière d'être, de tournure, de couleur, et ne demandent qu'un docte pinceau qui sache les peindre.

Quel est notre troisième bonhomme? C'est celui qui en a mérité le titre par excellence ; celui qui fut bon par nature, sans savoir qu'il l'étoit ; qui fut grand penseur sans vanité ni emphase ; naturel et naïf sans fadeur; satirique sans méchanceté; critique sans malice ; malin sans fiel ; enfant toute sa vie et rond comme une boule, c'est La Fontaine. Quand il disoit ou versifioit quelque malice, il semble qu'il faisoit, par allure, son métier de poëte : qu'il laissoit agir son esprit sans le consentement de son âme. C'est à peu près ainsi que le bénéficier dit son bréviaire en songeant à sa maîtresse ; que le guerrier tue sans pitié ; que le procureur vote de droite ou de gauche sans remords : le coquin fait son métier; enfin, c'est encore ainsi que le descendant des rois se croit roi par la grâce de Dieu. Mais, dira-t-on, le bonhomme a fait le drame intitulé le Florentin et sa préface, qui déchirent Lulli jusqu'aux entrailles (1). — Et si le florentin

(1) Le Florentin de La Fontaine n'est pas un drame, mais une comédie. La Fontaine l'écrivit, ainsi que sa satire qui porte le même titre (EpitreXV), pour se venger du sans-façon avec lequel Lulli, qui lui avait demandé les paroles d'un opéra, Daphné, rompit brusquement sa collaboration, laissant au bonhomme son travail pour compte, et adapta sa musique, déjà faite, à un autre poème, YAlceste de Quinault.

Lulli, à la tête d'une administration protégée, a voulu se jouer du bon-homme qui vivoit tranquille et peu répandu, celui-ci avoit-il le tort de se venger? Une mouche se venge quand on veut lui nuire; et plus l'homme est simple et pur, plus il participe à l'instinct de nature qui veut que chacun veille à sa défense.

La bonhomie n'est pas l'insensibilité; le bonhomme ne voit d'abord chez les autres que le bien qu'il suppose aisément, et trop aisément peut-être; mais s'il est trompé, il en est plus frappé qu'un autre ; alors sa bonhomie cède à sa vengeance. Récapitulons. PI marque semble être La Fontaine en prose. Montaigne est très profond en vérités fortes et nues pour être rythmique. On ne dira pas qu'il n'a ni rime ni raison, mais qu'il a trop de raison pour pouvoir rimer. La Fontaine, enfant gâté de la nature, étoit pénétré de Plutarque, de Montaigne et d'autres philosophes, mais doué d'un génie éminemment poétique ; non de cette poésie épique qui parcourt l'Olympe, mais de celle qui appartient à l'âme humaine, qu'il dévoila, décela jusque dans ses replis les plus obscurs. Lequel des trois fut le meilleur homme? Seroit bien hardi qui oseroit le dire. Quoi de plus moral et droit que Plutarque? Quoi de plus énergiquement bon et franc que Montaigne? Quoi de plus candide que La Fontaine? Dans mon livre De la Vérité, j'ai déjà mis en scène Jean-Jacques et La Fontaine. Qu'on s'imagine voir vivre et agir ensemble mes trois bons hommes. Bonhomie antique dans le premier ; franche et stoïque dans le second ; maligne et enfantine dans le troisième... Quel contraste heureux pour la scène! Comme cette trinité vertueuse ressortiroit d'elle-même par ses oppositions ! Tout est bon dans tous trois, sans un défaut capital qui fasse préférer l'un à l'autre. Au reste, trois hommes cités exclusivement, ce n'est pas, d'après mon intention, une satire lancée contre le genre humain.; il est, fort heureusement, tant de bonnes et honnêtes gens qu'on ne peut les citer tous, et leurs patrons, leurs capitaines en bonhomie, en talens comme en vertus, pris dans trois siècles différens, ne diminuent rien de leur mérite.

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