QU'IL EST UN DIEU POUR LES IVROGNES
C'est le proverbe qui le dit; et l'on pourroit y ajouter : et pour les amoureux. Il reste à savoir sur quoi le proverbe est fondé.
L'ivresse du vin et celle de l'amour se ressemblent assez, on peut en convenir; si elles sont différentes par leurs directions et leurs effets, elles se rapprochent par leurs causes. Dans les deux cas, c'est l'abondance des esprits qui trouble la raison, qui agite les nerfs du cerveau au delà du mouvement convenable qui nous fait penser et agir sensément. Les nerfs trop tendus, trop brûlans d'esprits, c'est excès, cest folie; alors il faut calmer. De même, quand la résonance des instrumens de musique est trop forte, on étouffe la moitié du son pour rendre le reste distinct et convenable à l'organe auditif. Dans ces deux ivresses fiévreuses, même délire, même hardiesse, même imprudence en marchant sur le bord du précipice physique ou moral, avec une confiance qui effraye ceux qui sont dans leur bon sens.
Un second proverbe, qui donneroit de l'autorité au premier, seroit celui-ci : pour la faire bien, il ne faut entreprendre quune chose à la fois; ou : qui trop embrasse mal étreint. Or, l'ivrogne et l'amoureux sont tout entiers à leur affaire, ne doutent de
rien, vont droit à leur but (c'est ainsi que cheminent les passions naturelles) et, quoique délirans, ils ne perdent point la tête dans les plus pressans dangers. Ils ressemblent assez aux somnanbules, qui marchent en toute assurance sur le bord d'un toit, parce qu'ils se croyent en place publique. Voilà, je crois, ce que c'est que le Dieu des ivrognes et des amans passionnés.
Quand on n'a point de tête, on ne peut pas la perdre, pourroit-on dire. Mais non, ce n'est pas cela; car si l'ivrogne et l'amoureux font des miracles attachés à leur état, ils font ce que nous ne ferions pas en pleine raison. C'est, n'en doutons pas, toute la force individuelle, réunie en un seul point et visant vers un seul but, qui les exalte, les rend forts, souvent invulnérables, et leur fait emporter d'autorité l'objet de leur désir. Désordre ou non, ils veulent obstinément, ne connoissent point de crainte, ne tergiversent, ne calculent, ne composent point avec leur ennemi, franchissent tous les obstacles, arrivent ou succombent; est-ce leur dieu qui les a protégés et conduits au succès ? — C'est le dieu de toute la nature; c'est la force qui fait céder parce qu'elle ne cède point; c'est une volonté forte; enfin, c'est la foi (aussi gros que le grain de moutarde) (1) qui les entraîne au but, ou les fait périr sans les plaindre.
L'amoureux ou l'ivrogne qui périssent subitement, l'un par les mains d'un rival furieux, l'autre en se cassant le cou par une chute, passent pour ainsi dire d'une mort à une autre sans angoisse, ou plutôt, de l'excès de vie à l'anéantissement. Vivre et mourir en délire, c'est joindre les deux bouts d'une seule chose, c'est passer d'un état à l'autre sans avoir le temps de souffrir de la transition; c'est ainsi, par l'autre extrême, que meurent les petits enfans ; n'ayant pas confectionné leurs organes ni leur vie, ils la perdent sans regrets et sans s'en douter, comme ils l'ont reçue.
Je ne sais pourquoi l'on redoute la mort subite ; on devroit la désirer. — Quoi, mourir sans mettre ordre à ses affaires ! —
(1) Allusion biblique au grain de sénevé qui produit la moutarde. L'image du grain de sénevé est fréquemment utilisée dans les Livres saints, à cause de la force d'expansion particulière de cette semence microscopique, qui, en Orient, donne naissance à un arbre véritable. Dans la parabole des synoptiques (Matth. XIII, 3i-32. Marc IV, 3i-j2, Luc XIII, 18-19), le royaume divin est comparé au grain de sénevé, qui croit et devient un arbre où les oiseaux du ciel viennent se reposer.
Quelle affaire, bon Dieu, peut occuper celui qui passe de peu de chose à rien? Si l'ignominie de périr publiquement sur un échafaud ; si l'attente d'une mort sans espoir d'échapper au glaive de la loi qui a prononcé la sentence du criminel, n'étoit une situation d'effroi et de réprobation pour ceux qui rachètent ainsi leur vie par la mort, la décapitation ou la pendaison procureroient une mort moins cruelle que celle que donnent la plupart de nos maladies. On a lu ceci dans une gazette : « Notre gracieux souverain a fait grâce du poing au criminel, qui sera demain décapité. » Il faut effrayer le peuple, dit-on, par l'appareil des supplices; c'est l'habituer à la cruauté : le fripon fait capture, pendant qu'on tue le voleur. Si, après avoir été inopinément empoisonné dans les prisons, le coupable qu'on a vu naguère dans les rues étoit retrouvé en place publique sur un lit mortuaire, et entouré, silencieusement, d'un appareil religieux, l'effet et l'exemple en seroient, je crois, plus salutaires aux mœurs.
Mais revenons à notre premier objet. Les femmes n'ont nul besoin du dieu protecteur des ivrognes; c'est le dieu de Cythère qui les protège et doit les protéger. Excepté la femme de peine, sur cent femmes qui boivent à se troubler la raison, quatrevingt-dix éprouvent le tourment d'un amour malheureux. L'homme, au contraire, boit au plaisir, à la peine qu'il éprouve, au succès qu'il désire ou obtient; pour lui, tout est bon à faire boire, le vice est son refuge, tandis que la femme dit : l'amour de tout console.
Pour l'homme délicat, rien de plus odieux que la femme en délire du vin. La nature ne lui permet pas même celui de l'amour trop actif pour l'agent qui reçoit. C'est en silence, en espèce de victime, que la femme doit jouir; l'anéantissement, vrai ou simulé, est son rôle, et le plaisir n'y perd rien; au contraire, il est senti avec plus de recueillement. C'est comme la mort du juste, qui expire voluptueusement dans les bras de son créateur.
La nature ne vise spécialement qu'à une fin : sa reproduction. L'homme doit être entreprenant ; s'il l'est mal à propos, permis à lui de croire que c'est une injustice. Par pudeur, la femme doit être timide et fugitive; donc une bachique audace la dénature. En reculant, elle nous dit d'avancer; si elle fait les
avances, nous fuyons. Ce n'est pas seulement en amour qu'on observe le tran-tran de nature, ces mouvemens réciproques et anti-simultanés; dans tous nos procédés moraux, il est hasardeux de trop s'avancer d'abord ; si on ne veut faire naître la défiance et le soupçon en celui avec lequel on joue, qu'on s'occupe moins de lui que de soi-même. Dans le monde moral, on retrouve partout le jeu des échecs : on se vise, on se tâte de loin pièce à pièce, pour ensuite s'accrocher de près et dépionner le camarade.
Les femmes sont trop expertes dans le jeu d'amour pour s'exposer à s'enivrer avec le jus de la treille. Elles savent que rien n'est si horrible, pour nous, qu'une bacchante dont les désirs immodérés se peignent dans les yeux et les mouvemens, et que rien n'est plus attrayant pour notre sexe (après la pudeur cependant) que la belle femme en petite pointe de vin,c ombattant entre l'amour et le fils de Sémélé.
On met des ivrognes sur notre scène, jamais d'ivrognesses. Les bacchantes d'opéras-ballets, personnages fabuleux, observent encore une certaine décence, tant nous avons d'aversion pour l'ivresse féminine. Après les fêtes populaires, c'est la femme qui reconduit son chancelant époux, et jamais le contraire. On remarque même qu'elle repousse ses caresses amoureusement bachiques, comme indignes d'elle : ce n'est pas au vin qu'elle veut les devoir, c'est à elle-même.
Dans le pays où les femmes s'enivrent, les mœurs sont dissolues, ou plutôt, il n'y en a point ; c'est la nature brute, aussi terrible ou hideuse dans ses excès qu'elle est sublime et douce dans ses effets réguliers.