‹ Réflexions d'un solitaire (volume 2)Chapitre 49 sur 91 · COMBIEN NOS VRAIS SENTIMENS ONT BESOIN D'ANALYSE POUR ÊTRE CONNUS · texte numérisé non relu

COMBIEN NOS VRAIS SENTIMENS ONT BESOIN D'ANALYSE POUR ÊTRE CONNUS

Tel, en tremblant ou avec une assurance forcée, vous appelle lestement « mon cher », qui dans son âme et conscience vous nomme « monseigneur » ; et tel on moiiseigneurise du bout des lèvres, qu'on méprise souverainement dans le fond du cœur.

Avant de s'unir, l'exorde des amans est presque toujours mensonger, et leur péroraison fallacieuse.

Parce qu'elle le craint en le désirant, la femme honnête qui sent du penchant pour un homme est plus froide avec lui qu'avec tout autre ; il faut l'observer de près pour démêler ce qui se passe en elle. Dans la société, qu'il arrive ou qu'il parte, elle ne s'en aperçoit que du coin de l'œil. S'il dit quelque mot spirituel qui soit applaudi de la compagnie, elle ne dit rien, mais elle rougit de plaisir. L'homme non infatué de son mérite fait de même : il a des manières aisées avec les femmes qu'il connoît et qui lui sont indifférentes, tandis qu'un profond respect apparent est pour celle dont il recherche les faveurs. Si elles sont accordées; si, deux heures avant de se voir dans le monde, ils se sont prouvé leur naturel amour, en apparence, d'une part, le respect est encore plus profond et, de l'autre, la

retenue est plus sévère. En secret, nos heureux fripons se moquent de nous, parce que le passé et le présent, séparés d'un si court intervalle, leur offrent à notre égard un contraste plaisant, une situation des plus piquantes. C'est ainsi qu'ils croyent nous tromper, et qu'ils n'atteignent que ceux qui sont faits pour être leurs dupes. Au reste, ne les condamnons pas d'agir ainsi; au contraire, approuvons une retenue bienséante dont leur amour-propre nous fait le sacrifice.

Est-il d'indécence pareille à celle des amans (même ceux unis devant la loi) qui manifestent trop leur passion pour nous faire envier leur bonheur ? Croyent-ils nous intéresser en nous rendant les témoins de leurs continuelles brouilleries, de leurs tourmens d'amour, quand ils ne cherchent à nous initier dans leurs secrets que pour nous faire envier la félicité suprême de leur prochain raccommodement ? Bien plus sots encore ceux qui s'imaginent faire des jaloux, quand leur possession réciproque n'inspire que le dégoût d'un assemblage passionnément ridicule.

Que fait l'avare dans un festin somptueux? Il convoite la richesse des objets qui passent sous ses yeux, en calcule le prix dont il voudroit tenir le montant dans son coffre-fort. Il se gorge pour une semaine, fait des complimens au maître du logis, en maudissant le sort qui prodigue ses bienfaits à un fou pareil. Que pense l'auteur qui vient de donner une pièce au théâtre ? Il trouve étrange qu'on puisse, devant lui, s'occuper de politique ou de toute autre chose. Il boude, mais dès que la conversation tourne du côté de la littérature, soudain il se réveille, lâche un petit niot pour se mettre en jeu et, si personne ne parle de son œuvre, il croit qu'on a bien assez longtemps parlé de Molière, de Racine et que, de justice, son tour est venu. Lui fait-on quelque compliment sur son oeuvre ? Tout à coup il devient modeste : « C'est bien peu de chose, dit-il, après les modèles qui ont illustré la scène. » — « Grande vérité ! » dit quelque vieux censeur, qui se réveille à l'instant et qui ne connoît pas l'immortel clandestin.

Combien l'apparence est souvent trompeuse ! J'en appelle à tous nos colifichets, qui annoncent presque toujours plus, ou le contraire de ce qu'ils désignent. J'en appelle au faste des cours,

et à tout ce qui s'y pratique. Là, combien peu souvent on dit ce qu'on pense ou l'on pense ce qu'on dit! Combien de fois l'on s'incline pour s'élever! Combien de cœurs gonflés qui s'eitorcent de rire quand ils voudraient pleurer! O vérité! dans quel pays es-tu donc indigène? Notre penchant pour les illusions prouvet-il combien peu nous possédons en réalités? Est-ce une consolation nécessaire à nos besoins ?

Le plus brillant des astres, que les anciens peuples ont pris pour leur dieu, n'est pas lui-même exempt du faste qui impose et en impose à la crédulité. Aux rayons de ses feux pénétrans, tout prend couleur; les gouttes d'eau paroissent des perles; les nuages, des palais anciens ou l'apothéose de quelque demi-dieu de ce monde... La vérité paroît-elle? Le faste et le mensonge s'évanouissent ; le doigt du souverain maître désigne ; c'est Dieu lui-même qui, trop grand pour imposer volontairement, règne dans les ténèbres comme dans l'éclat de sa gloire. Post tenebras lux, disons-nous avec vanité; combien de fois, en nous désabusant, ne pouvons-nous pas dire le contraire !

Heureux celui qui se plaît dans son humble réalité; qui n'a nul besoin de tromper, rien à cacher, qui ouvre sa fenêtre à toute heure et semble dire : « Regardez-moi, si cela vous convient; tel vous me voyez, tel je suis. » Cependant, un certain malaise doit régner chez celui qui cache quelque chose aux autres, même pour leur bien (opération souvent nécessaire chez le politique). Mais ne doit-il pas se dire avec une sorte de regret qu'on connoîtra quelque jour ses voies détournées, et avec combien d'art il a su dissimuler pour atteindre son but ? C'est un homme habile, mais est-il vrai ? Est-ce ainsi, grand Dieu, n'estce qu'ainsi que nous pouvons marcher vers la félicité ? Pauvre nature humaine ! grande dans ses désirs, pauvre en effets ! Parlons de nous.

Qu'est-ce que nos beaux-arts? Un faire-à-croire continuel. L'architecture dit souvent : vous croyez y être; la peinture et la sculpture : vous croyez voir ; la musique : vous croyez entendre, et la poésie embrasse à la fois toutes les suppositions. Admirez-moi, je vous ai trompé, disons-nous, et Ton proclame celui qui s'en est acquitté avec le plus d'art et d'adresse. Mais enfin, nos fictions, le plus souvent innocentes, s'annoncent pour ce

qu'elles sont; elles contribuent au plaisir consolateur de nos admirateurs bénévoles et assurent la gloire du siècle qui les a vues naître. O trop divin Platon ! la nature vous a puni : après avoir condamné l'imitation dans les arts, vous avez composé une république cent fois plus chimérique que nos chefs-d'œuvre. S'il faut condamner tout ce qui nous fait illusion, commençons par ce qui nous commence et souvent nous achève, commençons donc par l'amour ; condamnons le dieu qui console plus encore qu'il ne tyrannise les habitans d'ici-bas. Toujours désirer et se méprendre semble être notre destin; et nous sommes si enclins aux désirs que nous les préférons à la réalité fixe, que, fort heureusement, nous ne pouvons atteindre.

En admirant les charmes du sexe en général, nous disons sans cesse : Oui, la voilà, voilà celle qui va fixer mon choix ; tout est en elle. Disons plutôt : Tout est dans notre tête imaginative ; car après l'expérience, tout ce qui, d'abord, nous avoit paru parfait, semble dégénérer exprès pour nous procurer de nouveaux désirs. Mais le but secret de l'amour n'y perd rien, il est atteint, effectué ; nous nous sommes mépris, l'homme se trompe sans cesse ; la nature, jamais.

Est-ce l'homme qui est le plus inconstant? Est-ce la femme qui le plus souvent est infidèle ? Ici ce n'est pas la bouche ni de l'un ni de l'autre qu'il faut interroger, c'est le cœur de tous deux. Quel honnête homme, quelle honnête femme que celui ou celle qui n'a jamais dit : si je l'osais ! O phénix imaginaire ! n'oublie pas de renaître de ta cendre ; mais tu n'y manqueras pas ; tu es l'image des désirs fugitifs de l'homme ; la vis sans fin d'Archimède : sitôt mort, sitôt vif, et vice-versa.

Pour répondre autant que possible à la question précédente : Je crois l'homme moins constant par besoin, et la femme moins constante par nature, ce qui revient à peu près au même. Mais l'homme est vrai quand il dit : J'aime ; il veut et peut s'utiliser ; la femme n'est pas toujours ni sincère ni utile. Souvent elle est mère avant la naissance de son fruit ; elle doit en avoir le pressentiment secret, si exigu qu'il soit : alors elle est sans besoins réels ; en aimant, elle n'est que coquette jusqu'au terme de sa délivrance. Elle songe à l'avenir, se prépare, en idée, à de nouvelles amours, choisit son héros, et le fruit qu'elle

porte reçoit déjà l'empreinte des tendres désirs auxquels il participe avant d'être issu de sa première demeure et qu'il propagera immanquablement et d'instinct, dès que ses facultés seront plus qu'ébauchées, et qu'il naîtra au monde. Donc la coquetterie est naturelle au sexe avant comme après sa fécondation. Il ment et ne ment point, il prépare. Mais que l'homme est inconséquent et sot dans ses besoins factices! Il est sans raison et veut gagner sa cause en manquant de preuves suffisantes.

Que de singeries, que de quiproquos, que de cahotemens, que de dissimulations dans l'amour ! Et ce que nous dissimulons le mieux est souvent ce que nous cherchons avec ardeur. Voyez la belle femme dans tous ses atours ; croiroit-on qu'elle pense à ce qui l'occupe uniquement, qu'elle pense à séduire ?

Non, elle veut qu'on croye que, sans art ni artifice, elle est ce qu'elle est très simplement, très naturellement. Croiroit-on que la partie supérieure de son être charmant ait le moindre rapport avec l'inférieure ? Bien loin de là ; c'est un être aérien, enchanteur, inimaginable, tout divin ! Et l'homme, pour se caresser et jouer l'important, se plaît à le croire ainsi. Tout ce qu'elle fait est à son intention, c'est pour lui plaire. Il croit qu'il lui suffit de désirer pour obtenir. Mais qu'il est loin de compte ! S'il témoigne d'empressement, il est perdu, il est conquis. C'est souvent tout ce qu'on vouloit de lui. S'il cache son jeu, il n'est qu'un maladroit auprès de la femme du monde la moins dégourdie. L'homme n'a donc que deux conquêtes faciles à espérer, celle de l'innocence, et de la femme galante surannée : malheur à lui dans le premier cas ! Bonheur non envié dans l'autre.

La femme sait qu'en rendant sa conquête facile, on la dédaigne ; si elle est trop farouche, de même; il lui faut donc le milieu de ces extrêmes, et c'est en quoi la femme d'esprit excelle.

J'écoutois parler, dans une assemblée, deux jeunes gens que je connoissois : « Celle-ci, disoient-ils, est un ambe ; celle-là, un terne; cette autre, un quine (1). » — « Quoi, dis-je,

(1) Ambe, deux numéros pris ensemble à la loterie; terne, trois numéros qui ne gagnent qu'à condition de sortir ensemble au même tirage ; quine, cinq numéros pris et sortis ensemble.

vous réduisez le beau sexe en loterie ? comment l'entendezvous? » L'ambe étoit une dame qui aimoit tendrement son mari, et qui, disoient-ils, en étoit dégoûtante. Le terne étoit la femme galante, aimable, mais facile. La quine, celle aussi belle, prudente et sage que spirituelle. Je le répète : les femmes ont raison de croire que, mérite à part, nous les désirons en proportion de la difficulté de les obtenir. Tel que le joueur de violon qui ne se plaît qu'au chevalet (1), la femme est pour nous une difficulté vaincue; mais pour l'un, est-ce là le plaisir? pour l'autre, est-ce le bonheur? Quand on s'habitue ainsi à ne priser le sexe qu'autant qu'il nous résiste, on n'aime que la vertu, dira-t-on. — Non, on la méprise, en la regardant comme une manie orgueilleuse; on aime au jour le jour, en vrai libertin sans mœurs, et comme un papillon sans constance.

Quand aurai-je donc tout dit sur ce chien d'amour? Je remarque que j'y reviens sans cesse, et que cette discussion me plaît plus que toute autre. — A 69 ans passés! — Pourquoi non? Si je n'y gagne rien, la perte n'est pas grande. Oui, voilà comme on doit faire l'amour à mon âge, c'est par écrit. Mais qu'ils sont rares à tout âge, ceux qui savent diriger le pinceau délicat de l'Albane (2) ! Ce n'est pas avec la voix grêle d'un Calpiggi (3), d'un soi-disant homme, nul au présent et pour l'avenir, qu'on peut chanter les mystères de Cythérée et de son fils redoutable. Il est cependant deux sortes d'amour (sans compter le reste), l'un est décent, honnête et d'une volupté pure : c'est celui d'Ovide, et le mien, j'espère. L'autre, aussi furibond qu'indélicat, est celui qu'excitoit Piron ; non pas le Pyrrhon d'Athènes, qui flottoit dans le doute, mais celui de Paris, qui cassoit les vitres.

P. S. — Les aperçus qu'on vient de lire dans ce chapitre m'ont été suggérés par le fait assez singulier qu'on va lire. Une dame, que je respecte autant que je l'aime, vient de se plaindre à mes amis que je l'avois reçue dans mon hermitage avec froideur, et que son déplaisir lui étoit d'autant plus sensible

(1) C'est-à-dire en jouant dans les positions élevées, les doigts abaissant les cordes dans le voisinage du chevalet.

(2) Peintre italien de l'école des Carrache ^578-1660).

(3) Le nom de ce chanteur — un castrat, suivant le texte — nous est inconnu.

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