CHAPITRE VIII
DE L'INFLUENCE DES CLIMATS ET DES SAISONS SUR LES OPÉRATIONS DE L'ESPRIT
Cette matière a été traitée profondément par Cabanis; il seroit même difficile d'ajouter à ce qu'il a dit, si la nature, et la manière de l'envisager, chacun d'après ses sensations, pouvoient avoir des bornes. Ce physicien a traité dans des mémoires séparés tout ce qui a rapport aux maladies et aux facultés de l'homme (1) ; mais parler de la santé du corps humain, de ses facultés matérielles et spirituelles, de l'influence des climats, des saisons et des températures diverses qui agissent plus ou moins sur nos nerfs... ces causes ou effets se tiennent de si près qu'on peut les produire dans un même texte sans les confondre. C'est ce qui convient d'ailleurs le mieux à une plume superficielle comme la mienne, qui ne peut traiter, ex-professo, des sujets qui appartiennent autant à la médecine qu'à la philosophie morale. Aussi dans ce chapitre passerons-nous de l'un à l'autre
(1) Pierre Cabanis (1757-1808) : Traité du physique et du moral de l'homme, composé de douze mémoires (Paris, 1802, 2 vol. in-8°), réimprimé en i8o3sous le titre nouveau de : Rapports du physique et du moral de l'homme. — On a vu ci-avant, au chap. XXV du 4e vol., que c'est à peu près ce même titre que Grétry, sur les conseils d'un savant, qu'il ne nomme pas, avait été tenté de donner à ses Réflexions : Rapports entre le physique et le moral des choses.
des moteurs précités, sans crainte de n'être pas compris de ceux qui, d'habitude, réfléchissent sur leurs sensations, leurs facultés et leur existence.
L'ouverture du printemps est le jour solennel de la nature, le jour où elle commence son grand œuvre ; où elle achève ce qui est foible, pour raviver encore ce qui est fort, et pour se raviver elle-même.
On ne peut douter que l'état de notre santé n'influe considérablement sur les productions de notre esprit. Notre individu est un baromètre qui nage dans l'air et qui en éprouve toutes les variations. Tel que cet instrument, nos nerfs nous annoncent autant le temps qui sera que celui qui est. Telle température convient à l'un et pas à l'autre. Telle est favorable à telle production, et défavorable à telle autre. En composant ses Nuits, Jones (1) avoit peut-être autant besoin de brouillard que Voltaire d'un air léger et serein pour faire sa Pucelle. Chercher là-dessus une théorie seroit difficile; c'est par sentiment et par expérience qu'il faut agir, s'éprouver et se conduire.
Quelque chose m'arrête, disons-nous, en opérant difficilement; ce quelque chose est un vent du nord qui pointe de loin, et qui resserre nos nerfs dilatés par un sentiment délicat qui nous occupe, ou un vent du sud qui les relâche quand, pour être énergique, nous les concentrons sur eux-mêmes. Je ne sais si je ne l'ai déjà dit : me trouvant arrêté au milieu de mes idées, et gêné dans ma respiration, je me suis, différentes fois, aperçu qu'un gros nuage passoit au-dessus de ma tète. Laissons-le passer, me disois-je, le temps lucide succédera. Quand on pense que dans certains endroits de notre corps, de Tair, ce qu'il en faut pour enfler la vessie du plus petit poisson, suffit pour nous indisposer, que dis-je? pour nous rendre fous et nous tuer, on ne comprend pas comment nous pouvons être si fiers de notre chétive existence.
On peut observer dans quelle saison notre incommodité ordinaire (car chacun a la sienne) se renouvelle et nous tourmente. Cette semonce annuelle ne marqueroit-elle pas
(2) Jones, en réalité Young, célèbre poète anglais (1681-1765), auteur des Pensées nocturnes (Night thoughts), poème divisé en neuf Nuits, et connu en France sous le titre de Nuits.
l'époque de notre fin, plus ou moins éloignée ? Cependant, le médecin qui peut là-dessus calculer juste, fait sagement d'en garder le secret, autrement il contrarie les vues de la Providence, qui veut que nous espérions encore quand il n'y a plus d'espoir. Que je hais ces cruels enfans d'Esculape qui annoncent inutilement au malade, et sans pitié, sa fin prochaine, uniquement pour faire les importans! Ils font une grande impression sur tout le monde sans doute, mais ne ressemblent-ils pas au bourreau qui se montre pour la première fois au coupable qu'il va supplicier? Revenons.
Les vieux meurent beaucoup au printemps, dont ils n'ont pas la force de supporter la violence. Les poitrinaires, souvent en automne, quand les forces de la nature déclinent. La dernière feuille qui tombe des arbres fait tomber dix mille pulmoniques.
L'hiver et l'été sont des saisons plus fixes et déterminées, elles soutiennent les individus chancelans. Quant à ceux qui sont dans la force de l'âge et de la santé, ils sont peu influencés des changemens de saisons, de lunes et de températures diverses; ils résistent au chaud comme au froid, à la faim comme à la soif. Ils s'étonnent et croyent à peine aux sensations des individus plus sensibles qu'eux ; ce sont maladies imaginaires, disent-ils ; et pourquoi imagineroit-on les maux qu'on ne ressent pas? N'est-ce pas assez de les ressentir réellement? Ne vous rappelez- vous pas, corps robustes, d'avoir été malades ; d'être tombés tout à coup dans un état fiévreux semblable au délire, et délire véritable, d'avoir, à la fin de votre maladie et dans votre convalescence, éprouvé des sensations de foiblesse et des idées exaltées où vous vous sentiez tout différens de vous-même? Eh bien, cet état mixte, entre le fort et le foible, est l'état constant des corps valétudinaires; ils sont toujours ce que vous êtes quelquefois. Ne révoquez donc pas en doute leurs sensations de malaise et de bien-aise, car la sensibilité extrême fait éprouver des instans de délices et de ravissement inconnus aux âmes fortement constituées. Dites : « Je suis un chêne, ils sont un arbrisseau; mais ils donnent des fruits délicieux, et je ne produis que du gland. » Récapitulons.
Les différens climats donnent à l'homme des passions vives
ou lentes, comme des fruits savoureux ou sans saveur. Là, des ananas; là, des pommes de terre. Depuis le levant jusqu'au couchant de l'astre électrique, il y a gradation ou dégradation de chaleur comme d'imagination chez l'homme. Les épices, dira-t-on, devroient être pour l'homme du Nord qui manque de chaleur. Non, chez lui la chaleur naturelle est concentrée et s'évapore lentement. Chez l'homme du Midi, au contraire, elle s'évapore continuellement; il lui faut des restaurans sans lesquels il tomberoit de faiblesse. Dans la nature, tout ce qui est est bien ; c'est de quoi ne conviennent pas cependant ceux qui ont la goutte, la colique ou la pierre; mais il faut se résigner quand la révolte est inutile. Les talens de l'homme sont, en général, autant analogues à son climat qu'à ses passions, et qui dit passion, dit sensibilité extrême. Le génie d'Homère et d'Ossian marquent assez bien les extrêmes de l'astre dans sa force ou dans son déclin. L'un est vigoureux, mais d'une verve chaude et variée. L'autre est fort aussi, mais d'une verve plus pâle, et se répétant sans cesse. On diroit que l'un s'exaltoit aux rayons du soleil, et que l'autre s'échauffoit à ceux de la lune. Homère nous envoyé dans un Olympe charmant, rempli de dieux passionnés et de déesses amoureuses ; Ossian n'a que les reflets de la splendeur des cieux imaginés dans la Grèce ; les âmes de nos héros et de nos pères ne font qu'une iris vaporeuse qui voltige du chêne antique sur les cordages du navire. On aime à se transporter avec Homère et à se calmer et s'endurcir avec Ossian. L'énergie poétique est dans tous deux, sans doute; mais l'une semble être composée d'arômes solaires, et l'autre d'aromates lunaires et aquatiques. Pardon, grand homme, si, selon mon foible jugement, je te place au-dessous d'Homère; mais quel poëte ne seroit fier de lui succéder immédiatement, et, marchant avec lui, de lui donner la droite! Entre ces deux types poétiques du Midi et du Nord, comme dans la plupart des sciences et des arts, il est sans doute mille nuances intermédiaires, dépendantes des climats, des localités et des mœurs, de la constitution physique des individus et de leur éducation. En calculer les degrés est inutile, ou plutôt l'opération est faite par les produits de chaque nation et même de chaque homme, comparés à leurs climats respectifs, ce qui explique clairement
les rapports coexistans et combien le moral, en toute chose, est dépendant du physique.
Disons un mot des saisons, relativement à leur climat; il n'est nul doute que l'hiver de tel pays très chaud peut être comparé à l'été de nos contrées; mais, dans l'impossibilité de déterminer et de comparer les productions des arts avec les climats divers qui nous sont peu connus sous ce rapport, contentons-nous de demander si chez nous les saisons influent sur notre génie. Je répéterai peut-être ici ce que j'ai dit dans d'autres ouvrages ou dans celui-ci : n'importe, le texte de ce chapitre exige la répétition. Chaque saison influe différemment sur le génie de l'homme : le printemps l'exaspère, l'été lui donne le point juste, l'automne le calme davantage, et l'hiver le refroidit; il seroit bon qu'un ouvrage, d'imagination surtout, fût commencé dans la première de ces saisons, achevé dans la seconde, épluché dans la troisième et la quatrième pour que les facultés de notre être, disposées et dirigées en tous sens, eussent concouru à son perfectionnement.
Pour l'homme et son imagination, l'hiver est un tombeau, le printemps une résurrection (quelquefois mortelle), l'été un état prospère, et l'automne une déclinaison. Et, d'après cette échelle, telle saison est plus ou moins favorable à telle œuvre. Trop d'exaltation peut être contraire aux mathématiques et favorable aux arts d'imagination, et vice-versa. Mais ni le savant, ni l'artiste, ne peuvent différer quand ils sont frappés d'une idée qu'ils veulent mettre à exécution. La nature semble changer ses loix en leur faveur, leur génie s'échauffe ou se calme en opérant; les élémens de leur art ont cette force, cette vertu; ils changent pour eux l'été en hiver et l'hiver en été; le poëte brûle parmi la glace et le géomètre est calme dans la canicule.
Que dirons-nous ici de la femme? Nous dirons que, participant comme nous à l'influence des climats, elle est partout ce qu'elle doit être respectivement à l'homme auquel elle doit plaire. Que son ascendant est tel sur l'homme en général, que de quelque pays qu'elle vienne ou qu'elle soit, elle lui plaît par ses grâces naïves ou étudiées. Si sa couleur rembrunie déplaît aux blancs, ce n'est qu'autant qu'ils peuvent choisir entre les
femmes de deux couleurs. Ils conviennent qu'une blanche vieille et laide n'est pas plus appétissante qu'une vieille négresse; et au dire des hommes de nos contrées qui ont habité l'Amérique, la jeune fille de couleur l'emporte souvent par sa naïveté, sa vivacité native sur les femmes blanches douées d'attraits européens; et si, à la demande du célèbre David, j'ai écrit sous son dessin représentant une négresse : « une blanche vaut deux noires (1) », c'étoit plus pour parler en musicien que j'ai fait ce jeu de mots, que pour dire une vérité recevable dans l'opinion générale. Des auteurs prétendent que le soleil étant le grand distributeur des hautes facultés, le noir de la peau est la couleur primitive de l'espèce humaine, qui se dégrade et blanchit en s'éloignant de l'astre de feu. Au reste, nous l'avons dit : tout est bien où il est né, et déplacé s'il se déplace. Permettons-nous de dire seulement que, soit à l'égard du sexe ou de toute autre chose, le proverbe est aussi juste que sentencieux en disant : in medio virtus.
(1) (( On proposait à un jeune musicien d'épouser une négresse, fort riche, dont la sœur aussi était à marier.
— Je les prends toutes les deux, répondit-il.
— Comment! Deux femmes?
— Sans doute : deux noires ou une blanche, n'est-ce pas la même valeur? » (Goucet. Argot musical.)
Ce jeu de mots facile sur la blanche et la noire a été très employé; nous ignorons si Grétry en est réellement l'inventeur, comme il l'a prétendu.