‹ Réflexions d'un solitaire (volume 2)Chapitre 55 sur 91 · DU BONHEUR QU'ON RESSENT APRES AVOIR RÉSISTÉ AU MAL · texte numérisé non relu

DU BONHEUR QU'ON RESSENT APRES AVOIR RÉSISTÉ AU MAL

L'homme n'aime que le présent; c'est par effort qu'il le sacrifie au futur ; cet instinct, contradictoire avec ses nobles espérances dans l'avenir, prouve assez clairement qu'il espère plus par intérêt et par orgueil que par conviction. Cependant, dès qu'il souffre au présent, il se transporte dans un avenir plus heureux ; c'est alors que son imagination libérale lui prodigue des jouissances plénières qui durent autant que son sommeil.

Ce n'est qu'après un long apprentissage moral et les douleurs physiques, qu'on a la force suffisante pour mettre dans une même balance l'avenir et le présent, et de les peser, calculer à notre avantage. L'homme qui a ressenti le bonheur d'avoir résisté au mal, et le dépit d'avoir cédé au torrent d'une passion funeste, doit être décidé pour sa vie ; s'il ne l'est pas, il est digne d'être victime de ses désordres. Quelle monotonie, diront ceux qui manquent de courage ! Quoi, passer sa vie à s'obséder de privations ! — Considérez, leur dirois-je, la brièveté des momens de jouissance et la longueur du repentir : l'un est à l'autre au moins comme un est à cent.

Préparer son avenir est une bien douce occupation, occupation qui, à la longue, devient habitude et passion. Il faut

absolument à l'homme une passion, favorable ou funeste ; s'il est homme d'esprit, il se doit à tous ; s'il est sans énergie, qu'il soit égoïste et fasse son salut ; la passion du dévot est la plus morale de toutes. Le béat devroit faire envie, mais son bonheur étant fondé sur les privations et des abstractions, on est peu tenté de l'imiter ; on aime mieux jouir et se repentir après ; c'est un calcul de dupe, comme nous venons de le dire, où il seroit heureux que seulement la moitié du tout se laissât persuader. Le béat dont le cœur est rempli d'espérance d'une autre vie, sacrifie volontiers celle-ci ; disons mieux, il ne la sacrifie pas, puisqu'il est heureux au suprême degré. Nul vague dans sa croyance. Il ne ressemble pas à ce lourdeau qui, dans un pressant danger, s'écrioit : « Mon Dieu, ayez pitié de mon âme, si j'en ai une !» Il est ferme dans sa croyance, sa foi le rend heureux ; il passe son temps plus agréablement encore que l'avare qui compte son or et que le gourmand qui médite sur les apprêts de son dîner.

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