DES SORTILEGES
En plaçant sa race sur le trône d'Espagne, Louis XlVdisoit : « Il n'est plus de Pyrénées. » Depuis que la physique expérimentale éclaire les hommes des deux tiers du globe, on peut dire de même : il n'est plus de sortilèges. Quand l'ignorance régnoit sur la terre, les moins bêtes étoient des sorciers. La méthode de tromper n'est plus la même aujourd'hui ; la mauvaise foi a changé de mode; la sorcellerie n'y est plus pour rien, mais l'esprit, l'adresse et le mensonge, plus adroits, ne font pas moins de dupes que la sorcellerie n'en faisoit autrefois. Avonsnous gagné ou perdu à cet échange de mœurs? D'abord, notre amour-propre y trouve son compte : nous étions trompés servilement, bêtement; nous le sommes plus spirituellement; l'homme a remplacé le ciel et l'enfer, qui jouoient les premiers rôles dans la magie et la nécromancie de tous genres. Cependant, le nombre des hommes instruits en physique et en philosophie, en augmentant chaque jour, diminue celui des crédules ignorans : donc, moins de trompés et plus de sages, moins de fous, la masse d'hommes étant presque toujours la même. Dans les temps où les sciences physiques étoient au berceau, chaque tour de gobelet, exécuté bien à propos, pouvoit fasciner les yeux de l'ignorance, et lui faire accroire l'incroyable. On dégrade la
puissance créatrice et divine quand on suppose qu'elle a besoin de renverser l'ordre naturel pour nous persuader. Dieu n'est-il pas le maître de nos consciences, et ne peut-il pas, quand il lui plaît, vouloir que nous voulions ce qu'il désire ?
J'aime les inspirés dans les arts; dans les sciences mêmes, où le plus souvent l'inspiration précède le calcul... Je les hais (les inspirés) dans les dogmes religieux. Les premiers n'ont fait que du bien aux hommes : si quelquefois ils se sont égarés dans les régions de l'esprit ou dans celles du calcul, ils nous avertissent par leurs écarts mêmes d'être prudens et de ne toucher qu'avec circonspection aux élémens du génie. Disons plus : même en s'égarant, ils nous laissent la trace des éclairs conducteurs, qui souvent nous indiquent le chemin qu'il faut prendre ou celui qu'il faut éviter. Les dogmatistes religieux ont été, je pense, bien intentionnés dans le principe; c'étoit toujours pour déraciner quelque vice qu'ils interposoient la divinité entre eux et l'homme. Mais qu'ont-ils fait? Des religions par centaines prouvent que de cent manières on a fait parler Dieu, et que cependant, et certainement, Dieu n'a qu'un langage... Je m'arrête : c'est encore approcher de trop près du dogmatisme que de dire trop longuement qu'il ne faut pas dogmatiser. C'est avec honte qu'on se rappelle combien de fois le sang humain fut répandu pour des tours de passe-passe. Peut-on dire à présent lesquels furent les plus bêtes, ou les sorciers ou ceux qui les brûlèrent? Mais cette contagion qui nous est parvenue des temps antérieurs n'est pas totalement détruite parmi nous; prédire l'avenir est encore une ressource plus assurée que d'être intègre; et l'ignorante sorcière qui toute sa vie n'a feuilleté que des cartes à jouer sait ce que ne savent pas les doctes du monde littéraire, soit indiens, chinois, grecs, romains ou françois. Convenons que l'homme, et surtout les femmes, courent à la tromperie avec une avidité qui dévoile autant notre inquiétude que notre ignorance. Dans le temps de ma jeunesse, dans mon pays de Liège, chaque vieille femme pauvre étoit une sorcière qui inspiroit la défiance; tous les borgnes, les bossus et les boiteux l'étoient par sorcellerie. Je me rappelle qu'une pauvre femme qui venoit de mendier à une porte y laissa tomber une pomme ; le maître du logis, voyant ce fruit maléficieux , l'envoya bien loin d'un coup de
pied, mais aussitôt, ne pouvant plus marcher, il appela du secours : il s'étoit démis le pied, ce qui étoit très naturel; mais la sorcière prétendue (qu'heureusement on ne revit plus) et sa pomme maudite fournirent à l'entretien des bonnes gens du quartier pendant tout un hiver. Les temps sont-ils changés? Oui, mais pas totalement, ni généralement, si nous en croyons ceux qui rapportent comme certain le fait suivant, qui vient de se passer sous nos yeux.
Une vieille dévote aime, par-dessus toute chose de ce bas monde, les chiens et les chats dont sa maison est remplie. Son domestique, voulant se délivrer de cette compagnie ordurière, imagine le moyen suivant. Sa maîtresse étant allée en campagne pour quelques jours, il frappe à coups redoublés les pauvres bêtes en criant : Au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit! Après quelques leçons pareilles, les coups devinrent inutiles et les paroles saintes suffirent pour les faire décamper à toutes jambes. On prévoit ce qui en arriva. La bonne dame de retour, son domestique demande son congé. — « Pourquoi donc? — Madame, vos chiens et vos chats sont possédés du démon. Chaque fois que je me mets en prière, ils s'enfuient comme des enragés. — Que me dis-tu là? Est-ce croyable? » Le soir, la dévote se met à genoux, et au seul nom du Père et du Fils, toute l'engeance s'échappe par les portes et les fenêtres; il fallut s'en défaire.
Nous avons plusieurs fois parlé du rapport des sensatiorrs complexes. Deux sensations reçues à la fois sont pour nous inséparables, souvent pour toute notre vie; et toujours, dès que les organes des sens ont été frappés d'une idée, elle se reproduit avec la cause qui la fit naître. En tout, l'effet suit la cause comme l'ombre suit le corps, à moins qu'une cause nouvelle ne s'interpose en produisant un nouvel effet. Le bruit du canon annonçant l'événement le plus heureux rappelle au guerrier les terribles combats de Mars où il se trouva et se retrouvera au risque de sa vie. L'air qu'on entend, l'air favori de la femme chérie qu'on a perdue, cet air fût-il gai, devient une complainte qui nous oppresse et nous arrache des larmes. Ce n'est pas l'effet de l'air qui dans ce cas agit sur nous, c'est la complicité de deux sentimens dont l'un rappelle l'autre et l'emporte sur lui par la
force de son impression antérieure. En entendant aujourd'hui mes opéras, composés dans un laps de temps de quarante années, ils retracent en moi les lieux où je les composai, l'état juste de mon âme, quand je trouvai tel trait de mélodie : tout repasse dans mon imagination, comme des objets passant devant un miroir (1). Oh! combien la musique bien employée pourroit influencer l'être humain dès son berceau ! Un jour cette science protectrice et bienfaisante sera connue, je ne puis en douter.
(1) Grétry avait déjà développé cette idée du « rapport des sons avec nos nerfs » au chapitre XXXIV. ci-dessus, p. 166. « L'air favori de la femme chérie qu'on a perdue », c'était le duo de Pierre-le-Grand dont il parle dans le même chapitre; voir p. i65.
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