Homme de probité excepté au jeu
1 1. Excepté, avec les jolies femmes ;
12. Excepté, enfin, en tout ce qui a trait à notre passion favorite. On n'en verroit pas tant de ces métis insignifians, si chacun étoit ce qu'il doit ou ce qu'il peut être après sa rectification. Rectifier l'homme comme on cultive une plante, ce n'est pas le changer, c'est l'améliorer, lui et son fruit ; c'est seconder la nature, et non la violer. Nous sommes bons restaurateurs et nullement créateurs. Jadis, on crioit à l'anathème sur ceux qui osoient approfondir le physique de l'homme pour épurer son moral ; les physiciens ont donc fait un détour ; ils ont analysé les animaux et les plantes pour parvenir à l'homme quant à ce qu'il a de commun avec eux, laissant le surplus aux théologiens, plus que personne familiarisés avec le ciel. Si on ne réussit pas à rectifier certains caractères, c'est que chez eux la nature est trop fortement déterminée; laissons là ces êtres, ils ne ressemblent point à la majorité, ils sont autres. Mais que de connoissances acquises et expérimentées, que de finesse, de tact il faudroit aux instituteurs, pour pressentir à quoi tel ou tel enfant est disposé ! La paresse est en nous, à moins que le besoin ne nous pousse. L'enfant aime d'abord à ne rien faire que pour son
compte : c'est notre instinct natif; puis à essayer ce qu'il voit faire aux autres : c'est l'instinct de l'homme comme celui du singe. Puis, enfin, réussissant dans une chose et échouant dans l'autre, il se fixe, à moins qu'on ne lui dise que son père veut absolument qu'il lui succède dans sa charge ; alors, adieu l'instinct natif, ou il se révolte pour poursuivre sa course. C'est ce qu'on a vu communément chez presque tous les hommes supérieurs, et voici ce qui en résulte. D'abord le père boude son fils, et souvent l'abandonne ; mais quand il a obtenu l'assentiment et l'éloge général, le papa se calme et se trouve heureux et glorieux d'être le père d'un tel fils.
Il y a peu de chose à faire pour l'instituteur quand l'élève travaille d'instinct, et beaucoup trop quant il faut le pousser hors de sa direction. C'est par l'émulation, l'appât des récompenses qu'on nous appelle aux succès ; après cela, peut-on être étonné que toute sa vie l'homme soit si bien fourni d'amourpropre ? Notre éducation première nous y conduit ; c'est nous caresser à l'endroit sensible que de nous dire : « travaillez, vous serez un grand homme. » A dire vrai, le pronostic ne se réalise pas toujours : après avoir forcé la nature, le grand homme devient souvent un grand benêt. Mais l'amour-propre, qu'on a inculqué en nous et éveillé dès notre enfance, ne s'endort plus ; ce sont des taches de soleil qu'on ne peut enlever qu'avec notre peau. Résumons-nous, en attaquant directement notre question. L'énergie et la sensibilité sont peu compatibles, mais il y a du plus ou du moins de modification dans ces deux manières d'être organisé.
On ne peut être énergique jusqu'à l'insensibilité, puisque énergie est puissance vitale à son maximum. On ne peut non plus être sensible jusqu'à l'absolue mollesse, puisque sensibilité vive, c'est essence de vie. La vie est dans un rosier comme dans un chêne, mais l'un est délicatement vitalisé, et l'autre l'est de la plus grande force. Il faudroit supposer l'énergie et la sensibilité hors de toute mesure et telles qu'elles ne sont jamais, pour que l'une existât sans l'autre. Ce sont les extrêmes d'une même faculté, dont le milieu est préférable aux deux bouts, comme dans mille autres choses physiques et morales. D'ailleurs, il est dans l'homme une force morale qui modifie et commande
souvent à sa force physique. L'homme musculeux, touché de pitié envers son semblable, devient énergiquement sensible en se dévouant pour lui. Sa puissante protection est plus efficace que celle de l'être dépourvu de forces actives; et ce dernier, révolté contre son ennemi, trouve souvent une énergie d'autant plus mâle qu'elle est l'effet du désespoir. Le désespoir d'une mouche rend souvent un cheval furieux. On se rappelle ce tranquille musulman qui, insulté impitoyablement et pendant tout un jour sur une de nos barques publiques, entra en fureur, jeta dans la rivière hommes, femmes, enfans, et fut lui-même frappé à mort d'un coup de feu par les gardes-côtes, qui ne purent autrement faire cesser le carnage qu'il fit lui seul contre tous.
L'amour est surtout le grand niveleur des deux facultés dont nous parlons. C'est là que le foible commande au fort, et que l'homme le plus énergique s'étonne lui-même en versant des larmes (larmes de rage plutôt que d'amour , en demandant merci à la beauté enfantine. De même qu'Alcide aux pieds de la reine de Lydie, il sent qu'il faut filer doux devant le plus petit, mais le plus puissant des dieux. Amour pour amour est son axiome favori. Il permet la ruse; mais il veut qu'on supplie avec ardeur, pour prouver d'avance qu'on est digne de la victoire qu'on médite, et non qu'on attaque à main armée un doux ennemi qui, lorsqu'il aime, ne se défend que pour être vaincu.
On voit, par tout ce que nous venons d'énoncer touchant le sujet qui nous occupe, que la nature établit un balancement entre ses facultés, ses forces et ses foiblesses respectives; qu'il y a presque toujours une compensation entre les objets forts et foibles, soit au physique ou au moral. La Fontaine l'a dit : pendant la tempête, le roseau plie et le chêne se brise; et dans le monde des affaires ce n'est pas souvent l'homme robuste qui l'emporte : c'est le vieux serpent cacochime, faisant sa cour aux grands et souriant à propos, qui obtient leurs faveurs. Peu de savoir bien employé ; beaucoup d'intrigues et peu de travail de cabinet, voilà l'art de parvenir; c'est celui des hommes médiocres.
Au physique, on voit qu'il meurt plus d'hommes par la
pléthore que de faiblesse; elle nous laisse le temps de nous soigner et de nous guérir; mais la force pléthorique est la foudre apoplectique, à laquelle peu de remèdes peuvent parer. Revenons à l'amour : il veut l'égalité, il sait rompre tous les liens et les préjugés sociaux, associer le sceptre à la houlette ; ennemi des amours-propres, sans lui l'homme seroit le tigre de son espèce. Dans le commerce vital des époux, l'amour (ou la nature : c'est tout un) veut rapports exacts et parité de forces, et non l'invalidité d'une part et vigueur de l'autre. Ou il y a déchet pour le produit, rarement ils se bonifient par échange. J'ai vu l'enfant d'un octogénaire et d'une femme de vingt ans ; c'étoit un fruit mûr, ou plutôt perdu dès sa naissance. C'est surtout quand il veut manifester sa triste joie, quand il rit, que les rides paternelles défigurent son visage enfantin. Rien de si pitoyable que ce mélange de jeunesse et de vieillesse dans un corps de six ans : c'est la vie et la mort qui se combattent, et l'on voit déjà laquelle des deux sera vainqueur.
Si nous appliquons à la musique l'intitulé de notre chapitre, nous dirons que l'énergie scientifique n'est bonne qu'à sa place. Trop souvent aujourd'hui on veut remplacer le vrai par le savant; c'est cacher sa nullité sous des habits d'or. Tel que l'enfant dont nous venons de parler, c'est unir la vieillesse à la puérilité. La musique vocale doit dire ce que comporte le sujet, sans quoi c'est du pathos déplacé. Laissons à la musique instrumentale la fugue et la complication harmonique; dès qu'il y a des paroles à exprimer, disons-les, chantons-les au juste, et croyons que c'est ignorance que de compliquer, instrumenter, rendre abstrait tout autre langage que celui d'un ambassadeur. Hors la dissimulation et le mensonge, les passions ont une marche franche ; rien ne peut les rendre éloquentes que la vérité de leur idiome. Mais qu'il est difficile d'emprunter leur langage !
Trop ou pas asseç nous tourmente quand nous voulons les exprimer. On sait qu'un ivrogne, entendant jurer contre lui un malheureux sur sa roue, lui dit : « Mon ami, ce n'est pas tout d'être pendu, il faut encore être honnête. » Je parodierois volontiers ces mots, pour dire au musicien savant outre mesure : « Mon ami, ce n'est pas tout d'être savant, il faut encore être
aimable. » J'aime mieux deux quintes de suite qui disent vrai que deux tierces qui ont menti.
Voyons encore notre proposition sous d'autres faces. Communément, l'énergie produit l'incrédulité, comme la sensibilité incline à la foiblesse trop crédule, et, presque toujours, au moral l'une abuse de l'autre. L'astucieuse énergie des Cagliostro et des Mesmer a, jadis, presque fait autant de dupes à Paris qu'il y avoit de femmes et d'hommes attaqués de maux de nerfs. Singulier régime pourtant que de vouloir rétablir l'équilibre des nerfs par les convulsions ! Cependant, on couroit au baquet de Mesmer et aux fantasmagories de Cagliostro, qui connaissoit le passé, le présent et le futur, avec avidité ; c'étoit la guerre entre les fourbes et les crédules, dont les derniers ont payé les frais. Cependant, l'un a laissé les maux de nerfs dans toute leur intégrité; et l'autre, par sa forfanterie ultramontaine, a laissé nombre de prosélytes qui racontent encore ses hauts faits comme des merveilles. Voici ce qu'un de ses apôtres vient de m'assurer; c'est lui qui parle.
« Dénué de ressources, je me trouvois extrêmement gêné dans mes affaires. Je vais chez Cagliostro et lui fais part de ma position critique. Il rêve et ne répond rien. Le lendemain j'y retourne dîner ; je vois à sa glace quatre numéros tracés sur une carte ; j'y fais peu d'attention, de même que les jours suivans. Huit jours s'écoulent et la loterie se tire à Paris et amène les quatre numéros susdits. « M. le comte, lui dis-je, savez-vous que ce quaterne vient de sortir? — Oui, je le sais : l'avez-vous gagné? — Non, je ne l'ai pas mis. — Imbécile, réplique-t-il d'un ton imposant, ne m'avois-tu pas dit que tu étois dans la peine? » Pourquoi, dira-t-on, ne pas mettre son élève un peu plus sur la voie du bien qu'il vouloit lui faire? Pour plusieurs raisons sans doute; d'abord, parce que les faiseurs d'almanachs ne pronostiquent que vaguement, de peur de se tromper; et puis, que diroit le gouvernement à l'homme qui posséderoit le talent de le ruiner?
Autre fait mémorable : « J'étois à Strasbourg (c'est encore lui qui parle), Cagliostro y étoit aussi; je vais chez un de mes amis, que je trouve dans un état déplorable, faisant des cris horribles et souffrant de maux de tête insupportables. Je cours
chez Cagliostro et le supplie de voir mon ami. — « Quel étoit sa vie, me dit-il, quand il étoit bien portant? — Amant des prêtresses de Vénus, il en fut quelquefois maltraité. » Il passe en son cabinet de pharmacie, en ordonnant qu'on mette les chevaux à sa voiture. Nous arrivons chez le malade ; il le fixe, lui flaire la tête ; nous crûmes qu'il l'embrassoit. (Silence) — « Vous viendrez dîner avec lui, dit-il, ou vous serez mort dans deux heures. Déterminez-vous. — Monsieur le Comte, lui dit mon ami, plutôt mourir cent fois que de souffrir plus longtemps les maux que j'endure. — Apportez un bain de pieds sur le champ. » On l'apporte ; il y jette une poudre noire qu'il avoit dans sa poche. « Trempez vos jambes dans cette eau, qu'on la réchauffe de temps en temps, et restez-y deux heures. Je vous quitte; adieu, Monsieur, j'espère vous revoir. » Et il sort. Le malade ne fut pas une heure sans s'apercevoir d'un mieux très sensible, et au bout de deux heures il fut absolument débarrassé. On trouva plus d'une once de mercure dans l'eau où il avait trempé ses jambes : nous fumes ensemble dîner chez son sauveur. » Autre merveille. « On supplie Cagliostro d'accorder une visite à un prélat expirant; il y va. Il observe le malade, il examine ensuite plusieurs abbés, ses grands vicaires, qui entouroient le lit du moribond ; il fait signe à l'un deux, jeune et beau garçon, de le suivre dans un coin de l'appartement. « Votre, prélat, lui dit-il, ne passera pas la nuit, à moins que vous ne fassiez ce que je vais vous dire. — Ah ! Monsieur le Comte, commandez, nous donnerions tous notre existence pour sauver les jours de notre digne chef, qui possède toutes les vertus : la bienfaisance, la chasteté d'un saint!... — Et voilà ce qui le tue, interrompt Cagliostro ; cette fièvre ardente, cette face rubiconde, cette léthargie suffocante, annoncent l'excès de sa continence. (Après un silence.) Vous n'êtes pas aussi chaste, vous, Monsieur l'Abbé... Prêtez-lui votre maîtresse, qu'elle se couche près de lui ; si la nature n'opère pas, je vous l'ai dit, demain il est mort. — Mais, Monsieur le Comte !... — Arrangezvous, dixi. » Et il s'en va. Le reste est inutile à dire, ou trop difficile à raconter; mais, à ce que dit l'adepte de Cagliostro, la nature opéra et Monseigneur fut guéri.