DU MIXTE PHYSIQUE ET DU MIXTE MORAL
Nous l'avons dit souvent : excepté Dieu, rien n'est un. Si les hommes étoient décidément bons ou mauvais, la division seroit aisée à faire ; mais non : un peu de bon avec beaucoup de mauvais, ou vice-versà ; quelquefois partage égal ; plus, des variantes d'humeurs et d'opinions à l'infini, produites par ceux qui nous contrarient, par l'influence du ciel qui nous enveloppe et de la terre qui nous porte ; de sorte que rien dans la nature animée ou vivante ne peut être de franche unité. Alors, forcément, les animaux ont divers caractères qui se combattent et forment des caprices dont ils sont les jouets. L'homme surtout, qui est un composé supérieur aux autres créations terrestres, et plus nombreux, plus fourni de détails organiques, est aussi variable que les élémens dont il est fait, et toujours influencé par ses alimens apprêtés de mille manières dont il se nourrit.
Nos occupations habituelles agissent encore sur notre caractère natif, et nul n'est exempt de quelques stigmates de son état. On est étonné que tel homme fasse aisément ou sans répugnance ce qui coûteroit ou répugneroit à d'autres. J'ai vu un enfant de mon pays de Liège percer fort adroitement et fort vite un cheveu, parce que son métier étoit de percer les aiguilles à coudre. A la loupe, le trou étoit juste au milieu du cheveu, et sans déchiremens.
Nos chirurgiens anatomisent avec complaisance. « Est-il possible, disoit-on à l'un d'eux, que vous ayiez disséqué votre femme que vous aimiez tant ? — Oui, répond-il, mais elle étoit morte. » Il avoit sans doute l'habitude de disséquer dés animaux vivans ; mais sa femme « étoit morte », cela change la thèse. J'ai vu disséquer des chiens vivans à l'hôpital du St- Esprit, de Rome ; le fameux docteur Saliceti (1) fouilloit dans les entrailles palpitantes de l'animal si bon ami de l'homme, vêtu en grande robe, parlant ou plutôt prêchant en latin à travers les cris sourds de la victime... Ce tableau est resté dans ma mémoire. L'habitude est une seconde nature : nous devenons pour ainsi dire ce que nous pratiquons de continuité. Il est en nous deux sortes de mixtes principaux : i° celui que la nature donne et qui toujours est contraire à l'exacte unité ; 2° le mixte moral, moitié nature, moitié conventionnel, qui nous oblige à ce que nous nommons politesse, urbanité. Il est donc, en général, autant de mixtes parmi nous qu'il est de caractères divers et d'éducations différentes ; et si l'instruction propre à la condition de tel homme ne se trouve pas en rapports justes avec ses dispositions physiques, il en résulte un métis s'il est timide, ou un monstre social s'il est audacieux et d'une haute naissance.
On ne peut donner à l'adolescent que l'éducation propre à l'état auquel on le destine. Chez notre ancienne noblesse, combien de fois l'enfant ne naissoit-il pas désigné d'avance colonel ou évêque ! Et s'il n'avoit pas les vertus, ou s'il avoit celles contraires à l'état auquel on le destinoit, c'étoit Achille déguisé en fille, ou le prélat des croisades, armé de toutes pièces. Quand les ordres religieux florissoient, combien ne voyoit-on pas de grenadiers sous le capuchon ? La bigarrure de tous les moines réunis en procession, et presque tous ennemis les uns des autres, étoit remarquable. Ceci me rappelle qu'un étranger aux costumes des moi ies, voyant passer un capucin accompagné d'un récolet, demanda si c'étoit le mâle et la femelle.
Il y a contestation partout où il y a association, qu'elle soit céleste ou infernale. L'unité en est bannie sitôt qu'on y impose des entraves à la liberté naturelle; et cependant, il
(i) En réalité, Saliceto, médecin italien du XIIIe siècle, mort en 1280.
n'est point de société sans entraves et sans loix conditionnelles. Revenons à nos caractères mixtes.
J'ai connu en Italie, où toutes choses se développent plus qu'au nord (excepté les pensées secrètes de l'âme), j'ai connu, dis-je, un frère et une sœur extraordinaires par leurs manières d'être. Lui étoit aimant, toujours passionné pour les belles et pour les arts ; son exaltation alloit jusqu'au maximum du délire et presque de la folie; en voyant son enthousiasme, en lui entendant nombrer les qualités magnifiques de ce qu'il aimoit, on eût cru qu'il étoit enchaîné, déterminé pour la vie. Point : son feu n'étoit que celui dune allumette, qui s'éteignoit quand la partie sulfureuse étoit consumée (i) ; il devenoit de glace pour l'objet aimé en s'enflammant subito pour un autre. Alors il étoit honteux de sa décadence sentimentale, il n'osoit plus se montrer, et restoit concentré dans le nouvel objet de ses adorations.
D'où peut provenir un tel caractère, mixte autant que possible? Un caractère tout à la fois si chaud et si mouvant? Je pense qu'il provient d'une imagination vive, agissant suides organes foibles, des organes qui n'ont pas assez d'énergie pour se fixer, et qui sont continuellement poussés par le besoin d'agir : le feu est volatile, autant que la glace est stagnante. C'est la feuille suspendue à l'arbre, que le moindre vent ne cesse d'agiter; c'est comme un grand arbre dépourvu de sève; c'est l'enfance de l'être, avec la chaleur individuelle de l'homme fait; c'est la liqueur laiteuse qui s'échappe du vase en bouillonnant, et qui va se perdre dans le vase qui l'excite.
Combien notre imagination nous trompe, soit pour notre bien ou notre mal ! Par exemple : on voit une belle femme, l'imagination la poursuit, faute de la revoir encore : enfin on la retrouve, mais elle n'est plus la même, elle a perdu tout ce que notre esprit avoit ajouté à ses charmes.
La sœur de notre homme étoit dominée du désir d'obliger un chacun ; elle avoit ce que les Anglois nomment la
(1) Les allumettes sulfureuses étaient déjà en usage, mais elles ne pouvaient s'enflammer spontanément et devaient être mises en contact avec un corps en ignition. Vers l'époque où écrivait Grétry, les allumettes reçurent un premier perfectionnement; après le soufrage, elles étaient enduites d'un mélange qui prenait feu lorsqu'on trempait l'extrémité de la bûchette de bois dans de l'acide sulfurique concentré.
passion de l'obligeance. Mais à ce penchant louable se mêloient les défauts d'être curieuse, jalouse, médisante, toujours agissante, tantôt par haine, tantôt par amour. Je m'explique. Si elle haïssoit quelqu'un, sa langue active autant que son esprit ne l'épargnoit pas. Si elle l'aimoit, c'étoit pis encore ; elle régloit, régentoit sa conduite, se plaignoit à tous venans, versoit des larmes de tendresse pour qu'on l'aidât à décider l'objet de ses affections à agir de telle ou telle manière, selon ses caprices et ses nerfs mobiles. Son frère me disoit souvent qu'il souffroit également, soit qu'il fût haï ou aimé d'elle.
Nombrer tous les caractères et leurs nuances diverses est donc impossible; il faudroit parcourir les individus humains qui couvrent le monde. Tous, autant que nous sommes, nous différons de caractère autant que de physionomie et l'éducation ne sert qu'à diminuer le nombre des originaux pour faire des copies, ou plutôt des singes qui veulent et ne peuvent ou qui peuvent et n'osent agir. Gomment tant de bizarreries ne produiroient-elles pas dans le monde physique et moral, et dans les arts, du bon et du médiocre, du mauvais ou du trop bon, qui ne vaut guère mieux, et (pour ne parler ici que des musiciens) comment cette immense variété, ces différentes manières de sentir, ces mixions, tantôt physiques, tantôt morales, ou de tout pêle-mêle, bouleversé... ne forceroientils pas celui-ci à n'être ni chantant, ni expressif, parce qu'il manque de sensibilité juste, et qu'il pleure ou rit presque toujours mal à propos, cet autre à être vaguement sensible, parce que chez lui rien n'est déterminé? Tel autre à n'être que vigoureux sans charmes, parce que ses nerfs sont grossièrement construits? Tel autre enfin à ne savoir qu'écorner et reproduire ce qu'il a entendu et senti, et le plus souvent mal entendu et mal senti? Le défaut, ou plutôt le malheur des musiciens dramatiques, est de ne pas comprendre assez le sens des paroles ou de n'avoir pas dans l'âme des chants assez nombreux pour les exprimer ; ils ne conçoivent les choses qu'à demi et réussissent toujours mal à les exprimer.
Ne peut-on en musique être bon juge et produire foiblement? Oui, comme en toutes choses nous avons dans l'âme deux sortes de justice, sollicitées par l'égoïsme : une qui
réfère droit à nous, et une qui nous sert à juger les autres. La seconde est un peu moins, si notre personnel n'y est pour rien. Oh! qu'il faut être hardi pour être juge d'affaires importantes! Quand nous dépendons du jugement de quelqu'un, il semble qu'il nous juge pour lui ou pour nous, ou au moins d'une manière mixte, moitié pour l'un, moitié pour l'autre. Heureusement que le grand tout, je veux dire la voix publique, juge l'un et l'autre en définitif et applique sur nos productions le sceau approbateur ou réprobateur que la postérité seule a le droit de modifier.
Ce n'est pas à nous à parler des substances hétérogènes qu'on nomme mixtes ; ces recherches sont du ressort de la physique, et les mixtes moraux occasionnés par la différence des conditions et des états sont si nombreux qu'on peut regarder cette matière comme inépuisable.
C'est entre deux amis véritables, plus qu'entre amans, que se trouvent les rapports intimes qui les unissent. Mais si l'un des deux parvient aux places éminentes, dira-t-on, tandis que l'autre reste dans son état médiocre et primitif, qu'arrivera-t-il ? — Si l'on me le permet, je me prendrai pour exemple, car j'ai vu vingt de mes amis s'élever aux dignités de l'Etat; et voici, le plus communément, ce que j'ai remarqué dans les mutations de notre amitié expirante. C'est bien ici qu'on trouve toute l'influence du moral sur le physique : du moral qui ment et du physique qui ne peut mentir. Après avoir vécu intimement avec quelqu'un dans les rapports convenables d'esprit et de fortune, si l'un des deux s'élève tout à coup, l'autre en est charmé, mais il éprouve en même temps les sensations pénibles que donne une séparation forcée, telle que celle d'un voyage lointain. En quittant ma chambrette, c'est dans un palais que je retrouve mon ami. Avant d'arriver jusqu'à lui, ses nouveaux laquais m'arrêtent et me demandent ce que je veux, où je vais? — C'est presque les larmes aux yeux que je parviens jusqu'à lui ; ces larmes, Dieu le sait, ne sont pas celles de la jalousie, c'est notre amitié fugitive qui mouille mes paupières. Mon ami m'embrasse, mais ses vêtemens sont si riches que je n'ose croiser mes bras à l'entour de lui. A peine sommesnous ensemble qu'on annonce un duc, un marquis; je fais un
tour à droite et je m'esquive. Que pareille aventure arrive deux ou trois fois, nos liens sont rompus, ou du moins sont relâchés. Ose-t-on demander une faveur à ce puissant ami? Oui, sans doute, dira le commun des hommes. Eh bien, jamais je n'ai pu m'y résoudre; il me sembloit qu'il devoit me deviner et me prévenir. Enfin, la chance tourne, l'ami est destitué (c'est encore ce que j'ai vu). Alors, il revient comme d'un rêve, et tout étourdi du bateau. Que faire alors? Oublier le sommeil de l'amitié et reprendre, s'il est possible, l'un pour l'autre les senti mens antérieurs.
Quelle pitié que le monde moral, toujours en opposition avec le monde physique ! Quel dédale inextricable ! N'être jamais franchement ce qu'on est ; se cacher pour paroître, ou paroitre pour se cacher, c'est l'occupation de l'homme, et c'est mentir dans les deux cas. Pour paroître ce qu'on n'est pas, il faut se tromper, se dissimuler soi-même : bel emploi pour la reine des créatures! Ne peut-on tromper sans se tromper, dira-t-on? Ce seroit le comble de l'avilissement de notre espèce; mais non, pour éviter les plus grands remords, et pour duper avec plus de perfection, le trompeur, après quelque temps de cet exercice infernal, parvient à un revers de conscience tel, qu'il se persuade lui-même en persuadant à faux ceux auxquels il en impose. La même opération ou proposition a d'ailleurs tant de faces! Il adopte celle qui cadre avec ses intérêts et croit qu'elle est la plus raisonnable. Notre machine est ainsi faite, et c'est un droit de nature : il y a toujours au moins deux tiers pour nous dans tout ce que nous partageons avec nos concurrens.
Paroître pour se cacher est ce que font tous ceux qui ont des charges dans lesquels il est nécessaire d'imposer. Il n'y a que le maître à tous qui ait le droit d'être en négligé, quand l'or et la broderie brillent sur tous les habits : briller alors, c'est servage.
Ainsi que le vieux Romain qui ne fermoit pas sa fenêtre, qu'il est rare celui qui ne craint pas qu'on le voie tel qu'il est depuis la tête jusqu'aux pieds, depuis le matin jusqu'au soir et de même toute l'année! Plus nous avons de choses à dissimuler, plus nous sommes suspects, si nous ne sommes que cela.
Cependant, pour leur tranquillité, il faut quelquefois tromper les hommes, les mener au bien par des chemins détournés; il faut tromper leurs passions qui les trompent. Cela seul prouveroit combien une sociabilité nombreuse est et sera toujours imparfaite, ou parfaite, au mensonge près : un gros mensonge en requiert dix à l'appui du premier, et le tout n'est que mensonge.
Se cacher pour paroître, ou paroître pour se cacher est un synonyme moral.
Le faux dévot montre un cilice pour cacher ses appétits mondains. Le riche avare cache son trésor sous des haillons. L'avarice est une de nos passions qui fournit le plus à l'épi gramme : tout le monde haït l'avare, parce qu'il n'aime que son trésor. « Souffre si tu veux, dit-il aux autres, puisque moi-même je me prive de tout. » Une baronne riche et avare s'arrête dans une auberge : « Que désire Madame pour déjeuner? lui dit l'hôte. — Un œuf frais. — Oh! pour lui, Madame, ce n'est pas assez. — Donnez-lui-en deux et qu'il crève ! » Certain médecin est toujours courant, quand il va lire le moniteur dans un café borgne. Le musicien force d'accompagnemens pour dissimuler son peu de justesse d'expression et de chant; mais le temps débrouille son chaos harmonique; le bruit cesse d'en imposer et la nullité paroît (1).
En toutes choses, l'amour-propre a beau user de détours ; ses pourquoi vrais ou dissimulés paroissent au grand jour. Dans le monde, il n'est point d'égalité ni physique ni morale, tout est mixte, tout est différent; il y faut donc compensation, condescendance ou compassion. Les associations fraternelles de maçons et autres rappellent à l'homme de douces vertus ; mais en général, les foibles crient égalité, les forts inégalité.
Parlons des femmes, qui ordinairement servent de conclusions à nos entretiens. — Pardon, beau sexe, si en faisant votre éloge je dévoile vos petites ruses, qui sont d'une si grande importance pour les mœurs.
Les femmes, autant et plus que nous, font-elles autre chose que se cacher pour paroître, ou paroître pour se cacher ? La
(1) L'alinéa qui précède est rendu incompréhensible par d'évidentes lacunes dans le manuscrit.
nature nous donna la force; c'étoit dire à notre compagne de la déjouer par l'adresse. Par le besoin que l'homme ressent de vous aimer, ô femme! vous êtes souveraine en obéissant; mais conservez, vivifiez cet amour, car vous n'êtes plus qu'esclave, si par ce moyen unique vous ne lui commandez. Cachez-lui tout ce qui peut déparer votre être ; soignez, vantez, fardez vos charmes et vos attraits; ne craignez rien, il est bon prince, il croira que c'est pour lui que vous prenez tant de peines. La tromperie lui plaît quand elle flatte sa passion et son amourpropre, et l'instant où il commence à vous aimer moins est celui où vous vous montrez telle que vous êtes. « On ne veut plus me plaire, semble-t-il se dire, car on ne me trompe plus. » On diroit que, exprès, la nature a mis grosse franchise d'une part et fine dissimulation de l'autre, pour que du mélange de ces deux facultés opposées il résultât une juste compensation ; mais elle ne l'est pas encore; nous dominons et vous régnez; à nous le sceptre, à vous la couronne :
Ce que nous méditons, vous l'avez deviné ;
Et la raison qu'en nous l'on vante
Est bien plus tardive et plus lente Que cet heureux instinct, qui chez vous est inné.
(Marmontel.)
Un homme ennemi des femmes, nous chercherons peut-être dans un autre chapitre quel doit être cet homme. On en compte à peu près un sur dix mille qui les aiment ; dans lesquels dix mille, moitié sont leur dupe sans le savoir; un quart qui le savent et qui ne les aiment pas moins : il semble même qu'un peu de rage d'amour le rend plus productible. Un homme ennemi des femmes, qui faisoit un éloge apologétique de notre sexe, disoit qu'il faudroit trois femmes pour faire un homme. « Au lieu de trois, lui dis-je, mettez-en dix, et plus vous en mettrez, plus l'homme sera efféminé. » Mais pour vous en tenir à votre proposition de trois, votre homme auroit donc triple coquetterie, triple finesse d'esprit, triple force centrale, avec aussi peu de correspondance avec les parties supérieures?... Vous voyez que vous augmentez le mal au lieu de faire le bien. Trois bâtards ne font pas un enfant légitime. Trois ne peuvent
former un tout supérieur à un, qu'autant que l'on triple une chose bonne et de même nature.
La femme n'est à l'homme, respectivement à la force, que comme un est à dix; mais plus l'homme a de force, moins il a de souplesse. Quand le tigre bat le lion, ce doit être par adresse. Plus la force est vive, plus la fatigue s'accélère, et une force moindre, soutenue et souvent répétée, l'emporte presque toujours à la longue sur celle qui cesse après l'élan, si vigoureux qu'il soit. « Douceur vaut mieux que violence, » a dit La Fontaine.
Le mixte moral doit donc être plus délié, plus subtil et plus abondant chez la femme que chez l'homme, et il l'est en effet, quoique le physique du dernier soit supérieur en force.
La moralité du monde est presqu'entièrement dans les mains de la femme. Nous dépendons d'elle par séduction plus qu'elle ne dépend de nous par notre force; l'homme est aussi matériel en fraudes que la femme y est spirituelle. Nous avons beau être sur nos gardes, l'instinct leur révèle plus intelligiblement qu'à nous leur côté séduisant et notre partie foible, par laquelle elles savent nous prendre. Il y a égoïsme de part et d'autre; mais il semble que nous aimons tout en elles, et qu'elles ne nous prisent que partiellement. Presque toujours en guerre pour en venir au raccommodement, elles sont nos chères ennemies et nous sommes leurs chers tyrans. Je le répète, il y a de l'égoïsme dans les deux sexes; mais chez la femme il y a plus d'instinct de conservation de l'espèce, et chez nous plus d'orgueil et d'amour-propre de subjuguer la femme. En nous l'appropriant, nous tournons tout à notre avantage. Est-ce une femme d'esprit que nous épousons? Par la dépendance générale et reconnue de son sexe envers le nôtre, nous croyons participer à son mérite, qui cependant nous écrase. Est-ce une beauté rare? Hélas! hélas! Tout le monde l'aime et tous l'emportent aisément sur un seul. Est-ce une beauté non spirituelle qui nous tombe en partage? Elle est toute candeur, dit l'homme, et je suis peut-être le seul de la ville qui puisse marcher la tête levée.
L'amour-propre fait tout dans le monde moral, le bien et le mal. C'est lui qui fait tous les mauvais mariages; qui nous lait violer la nature, quoiqu'il soit lui-même naturel à l'homme. C'est par lui qu'on s'unit par intérêt, qu'on se trompe récipro-
quement, que l'homme farde ses actions comme la femme son visage, pour faire croire que tout lui ressemble. Mais la prépondérance sur nous appartient à la femme, aussi accorte la nuit que le jour. « Si tu me désires, dit-elle, plie le genou » ; et désirer avec passion, c'est se soumettre à celui qu'on supplie. Au reste, plus une passion est violente, moins elle est durable : l'un et l'autre nous sommes vainqueurs un moment, pour être bientôt vaincus. L'habitude à jouir détruit le charme des beautés les plus parfaites, et l'on remarque que le charme de l'esprit, une aimable coquetterie ont plus d'empire sur nous que tout autre avantage. Comment, dit-on souvent, tel homme peut-il préférer une maîtresse si commune de figure à son épouse si belle? C'est l'esprit, la gentillesse qui prévaut dans ce cas (sans compter l'attrait originel du vieux péché défendu). C'est un moral sans cesse varié dans ses modes qui l'emporte sur le physique toujours le même.
Les bêtes semblent être indifférentes sur la beauté de leurs coopérateurs en amour. Cela doit être ainsi : elles sont sans amour-propre dans ce qui est d'institution physique. Mais chez nous, l'amour-propre règne et gouverne toutes nos actions : il faut que l'homme soit doublement amoureux pour qu'il sacrifie l'amour-propre à l'amour, et cet amour n'est jamais que passager. Dès qu'une belle femme se montre dans le monde, mille cœurs, disons-nous, vont courir au-devant d'elle, et je veux l'emporter sur tous. M'aime-t-elle ? m'aimera-t-elle ? Il n'importe, c'est déjà donner une haute idée de moi que d'entre. en lice avec tant de concurrens, sur lesquels je dois l'emporter.
Nos preux entroient dans l'arène, se battoient à outrance, et le prix du vainqueur étoit une femme présente au tournoi. Nos dames aimeroient-elles qu'on renouvelât ces institutions de hasard ? Non, l'amour-propre a fait autant de progrès que l'instruction ; elles rougiroient d'être le prix de la force d'Hercule ou de l'adresse d'Ulysse ; elles ne veulent plus, pour ainsi dire, être mises en vente au profit du plus fort enchérisseur. De même nos chevaliers diroient que celle qui se donne au hasard d'un combat ne vaut pas la blessure à laquelle on s'expose pour la conquérir. Nous voulons être aimé seul, quand nous prenons le monde à témoin de nos sentimens amoureux. On a beau dire
qu'être trompé par sa compagne est peu de chose quand on le sait, et rien si on l'ignore ; La Fontaine étoit un bonhomme qui ne voyoit que fables et contes et qui comptait le reste pour rien : c'est ainsi que sont communément, et chacun dans son genre, les grands enfans qu'on nomme poètes. Tous ceux qui répètent son dicton poétique :
Quand on l'ignore, ce n'est rien ; Quand on le sait, c'est peu de chose.
semblent se tenir pour battus : ce sont gens qui cherchent à se consoler et qui rient jaune.
C'est le ciel qu'être aimé de ce qu'on aime; c'est l'enfer que d'en être trompé ; il suffit même, pour être à moitié dans la fournaise, de la crainte de l'être. Comment peuvent-ils jeter les yeux sur leur lit nuptial, ceux qui disent à leur femme : « Arrange-toi de ton côté, je m'arrangerai du mien ? » C'est la manière de vivre la plus infâme qu'on connoisse. Aimer ou haïr est dans la nature ; vivre bien ensemble ou se quitter l'est de même; mais feindre d'être insensible à ce qui nous touche de si près, feindre d'ignorer le mépris dont on sait être chargé, c'est le sublime de l'immoralité. Je dis donc, et j'en appelle au cœur de tous les gens de bien, que c'est quelque chose si on l'ignore, car on s'en doute et quelques-uns le savent à merveille ; et que c'est beaucoup si on le sait, puisqu'on est un objet de mépris pour tous ceux qui voyent à la même table le mari et sa maîtresse, la femme et son amant, rire, chanter et boire réciproquement à la bonne santé les uns des autres.