‹ Réflexions d'un solitaire (volume 2)Chapitre 65 sur 91 · TOUT EST FAIT, TOUT EST DIT · texte numérisé non relu

TOUT EST FAIT, TOUT EST DIT

Tout est dit, tout est fait : mots désolans qui arrêteroient l'émulation de chacun, si l'on y croyoit. Tout est fait, si l'on veut, mais comme rien n'est parfait, il reste toujours à refaire. Tout est fait est l'excuse des plagiaires, quand on leur reproche leurs larcins. Tout est dit, leur dirois-je, mais, dans quelque matière que ce soit, dites mieux que vos prédécesseurs et vous êtes absous de plagiats.

Dans ma musique (je ne parle pas de mes écrits, qui ne sont que les joujoux de ma vieillesse), j'ai volé mes prédécesseurs comme mes successeurs me voleront : c'est un prêté rendu. Ce n'est pas à dessein que je pille, et ce n'est jamais faute d'idées ; c'est la vérité déclamatoire qui m'entraîne. Cependant, je vais m'accuser de trois larcins faits exprès, et le motif qui me les a fait commettre est excusable. Ce n'étoit ni pour faire mieux, ni pour mettre les choses dans une meilleure place que j'ai volé, mais pour me remémorer les places où étoient les originaux. Le premier dont je me souvienne est un trait d'une vieille contredanse anglaise que ma mère avoit dansé et qu'elle chantoit habituellement. Quelle fut sa surprise et son bonheur lorsqu'elle l'entendit exécuter publiquement par un grand orchestre ! Elle me sourioit, n'osoit me dire que

j'étoisun fripon... « J'ai volé, lui dis-je, pour vous faire plaisir. » Le cas n'est-il pas pardonnable ?

Le second est un fragment d'air qu'on chantoit chez mon père pour amuser les enfans plus jeunes que moi et dont on s'étoit servi pour moi-même.

Le troisième est un trait de basse qui appartient à un motet qu'on exécutoit souvent à Liège, dans le temps de ma jeunesse, aux fêtes de paroisse ; ces traits me rappellent des souvenirs précieux, et je ne les entends pas sans attendrissement (i).

La jeunesse est un état d'extension et la vieillesse d'extinction. On se reporte au passé quand le présent est devenu stérile. La vie se partage ainsi . jeune, on désire l'avenir, vieux, on regrette le passé. Disons encore que souvent un air est retranché parce qu'il fait longueur à la scène ou que le chanteur ne peut l'exécuter : cependant, dans cet air, il est un trait de chant que le compositeur regrette et qu'il place ailleurs ; il se répète, mais il l'a voulu. J'ai placé quelques traits de chant dans mes opéras françois, que j'ai tirés de l'opéra italien que je fis à Rome dans ma jeunesse (2). En musique, Pergolèse ne m'a pas tout appris, mais ne m'avoit-il pas dit dans ses œuvres que l'expression juste des paroles jointe au chant étoit le type vrai de notre art, et ce qui faisoit vivre nos productions ? Chanter sans l'expression juste des paroles est quelque chose, sans doute, mais ce n'est qu'un beau mensonge.

Jean-Jacques Rousseau dit que, de quelque condition qu'on soit, et quelque richesse qu'on possède, il faut apprendre un métier, et dans notre Révolution, l'émigration de la noblesse de ce temps l'a rendu prophète. Eh bien, Solon avoit dit aux Grecs : « Celui qui ne sait pas apprendre à son fils un art quelconque n'a pas le droit d'exiger de lui son existence dans sa vieillesse. » Cette idée première conduisoit à la seconde.

Qui pourroit nous dire aujourd'hui si Homère a imaginé, ou si quelqu'un ne lui a pas conseillé de faire bouder son

(1) Il eût été intéressant de savoir à quels passages de l'œuvre de Grétry ces souvenirs se rapportent.

(2) Il s'agit des Vendangeuses, ïintenne{{0 composé pour le théâtre Aliberti. (Voyez Essais, tome I).

Achille, pendant les deux tiers de son poème, pour en suspendre et prolonger l'intérêt? Combien de fois, dans les romans, ne s'est-on pas servi de cette pierre d'attente, depuis qu'on admire l'Iliade!

J'ai vu un homme dont la passion favorite étoit celle des cloches; il m'apprit beaucoup de choses sur cette matière. Outre ses connoissances physiques sur le choix, la fonte et la quantité des métaux, il sembloit avoir parcouru l'Europe pour connoître les plus grosses et les meilleures cloches.

— La théorie des cloches est difficile à connoître, lui dis-je. Ordinairement, comme dans tous les corps sonores, on entend dans l'air résonner, outre le son principal de la cloche, sa douzième et sa dix-septième ( 1) ; cependant, feu l'abbé Arnaud (2) avoit connoissance d'une cloche qui résonnoit la quarte ou la onzième, et j'en connois une, celle de Groslay (3), village voisin de mon hermitage, qui siffle dans les airs l'octave de sa tierce mineure. Expliquez-vous toutes ces variétés? — C'est de la mixtion dans la fonte des métaux, me dit-il, que dépendent ces variétés. D'ailleurs une paille, une bulle d'air suffisent peut-être, pour changer et donner des aliquotes autres que celles naturelles au son principal, qui sont et doivent être 12 et 17 quand la masse métallique est pure (4). J'aime les cloches mieux que le tambour; il me semble que la cloche invite et que le tambour commande ; l'un est un despote qui ordonne, l'autre un ami qui prie. Revenons à Tout est fait, tout est dit.

Aura-t-on jamais tout fait en chimie, en physique, en

(1) Les sons 3 et 5 de l'échelle harmonique. Inutile de taire remarquer combien ce principe, formulé d'une manière aussi absolue, est faux. Les harmoniques accompagnant un son fondamental varient essentiellement dans les divers instruments, dont les différents timbres n'ont d'autre origine que la nature, le nombre et l'intensité relative des sons harmoniques.

(2) L'abbé François Arnaud (1720-1784) a publié d'intéressants articles sur diverses questions d'art, de littérature et de philosophie, et notamment sur la musique ancienne. Il fut un gluckiste passionné, et surtout un grand ennemi de Marmontel et des piccinistes, qu'il cribla d'épigrammes.

(3) Groslay, joli village de Seine-et-Oise, situé sur le flanc oriental des hauteurs de Montmorency.

(4) La production des sons 3 et 5 constitue naturellement la résonance idéale des cloches, puisqu'ils forment avec le son fondamental l'accord parfait. La résonance harmonique est le problème le plus difficile qui se propose au fondeur, ce phénomène étant plus caractérisé, plus complexe et plus capricieux dans les métaux percutés que dans tous les autres corps sonores.

médecine, et dans tous les arts d'agrément? Aura-t-on jamais tout dit dans ceux qui disent éloquemment ce qu'on fait dans les autres? La nature, qui combine et opère sans cesse, s'arrêtera-t-elle, à moins que Celui qui de toute éternité lui a commandé d'être ne révoque son immense décret : chose incompréhensible? Et la société, cet amas de facultés et de volontés infinies, peut-elle jamais s'accorder et se réduire à l'unité? Non, jamais. Donc presque tout est encore à faire, à refaire ou à dire. Et puis la mode! Il ne faut qu'observer le passé et le présent pour nous convaincre que la grande roue qui amène et détruit tout, tourne sur son pivot, et fait trouver aujourd'hui détestable ce qui étoit bon autrefois pour des hommes qui, au moins, valoient autant que nous. Chaque siècle a sa manière d'envisager les choses pour les haïr ou les aimer; je n'en veux pour exemple que la manie des disputes q u'avoient les savans de l'ancienne Grèce sur la plupart des sciences et des matières. Si l'on entendoit aujourd'hui leurs sublimes jeux de mots, leurs marivaudages (je n'en excepte pas même ceux du divin Socrate), ils feroient pitié. Si l'on écoutoit nos ergoteurs théologiens des derniers siècles, ils nous sembleroient du dernier ridicule. Quel dommage, disons-nous aujourd'hui, qu'un Pascal ait usé son temps et une partie de son génie à disputer sur ces vaines subtilités! En sera-t-il de même un jour de celui dont les Essais sont des coups de maître, de Montaigne, mon homme par excellence? Non, je pense ; il y a là force, raison, vérité et bonhomie ; il répand le charme à foison jusque sur son style, quoiqu'il ait vieilli. « Quel présent vous m'avez fait, me disoit un de mes amis, en me faisant connoître Montaigne, que je médite continuellement! » Et quand, en lisant quelques-unes de ces rapsodies, il me dit : « Ma foi, c'est du Montaigne! — Vous me faites trop d'honneur », lui dis-je en lui ôtant mon chapeau ou mon bonnet. Revenons et finissons ceci. Tant qu'il y aura de l'amour-propre chez l'homme (c'est-à-dire toujours), de l'imagination et des femmes pour l'exciter, on parcourra sans cesse les mêmes choses en se répétant, et sans se répéter absolument, puisque toutes choses sont et seront modifiées et appropriées aux temps et aux lieux. Ainsi que les chiffons des femmes, qui ne sont pas

les mêmes pendant un mois, toutes choses se plient et se ressentent des circonstances qui les font naître. Est-ce de notre part lassitude, inconstance, envie de plaire ? C'est tout ce qu'on voudra, mais tout change, et nous aussi, donc tout n'est pas dit et ne le sera jamais. Telle que la nature créatrice, qui recommence toujours avec ce qui finit, ce qui est jeune devient vieux et le vieux redevient jeune. « Les femmes mettent sur leur tête tout ce qu'elles ont dedans », disoit un mauvais plaisant en observant la variété de leurs coiffures; et nous autres auteurs, nous confisquons à notre profit tout ce qui a rapport à ce que nous traitons. Rien d'absolument neuf, il est vrai; mais tout est nouvellement modifié, qui bien, qui mal, voilà la différence. Le véhicule de l'amour-propre ne manquera jamais à l'homme, je le répète; il est capable de dire : « Je consens à mourir, pourvu qu'on parle de moi. » Témoin celui qui disait : « Si dans dix ans je ne suis pas de l'Académie, je me fais sauter la cervelle! — Taisez-vous, cerveau brûlé », lui répondit quelqu'un.

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