‹ Réflexions d'un solitaire (volume 2)Chapitre 69 sur 91 · POURQUOI SOUVENT CEUX QUI DÉCLAMENT JUSTE CHANTENT-ILS FAUX · texte numérisé non relu

POURQUOI SOUVENT CEUX QUI DÉCLAMENT JUSTE CHANTENT-ILS FAUX

Je pourrois citer plusieurs de nos auteurs du Théâtre françois, dont la célébrité est reconnue, qui ne peuvent chanter trois notes justes. Il y a donc une grande différence entre le parler et le chanter? Sans doute, la différence est grande; je l'ai toujours regardée comme triple, respectivement au ton des deux idiomes. Parler ou déclamer (qui n'est autre que la parole exaltée), c'est le plus souvent, il est vrai, monter et descendre; mais c'est frapper trois cordes vocales à la fois. Au contraire, le chanteur n'en frappe qu'une, ou il détone. Il est donc probable que l'habitude de prendre trois tons à la fois rend le déclamateur peu scrupuleux sur l'unité de ton qui lui est inutile, et de cette habitude résulte l'intonation fausse quant au chant, quoique suffisante quant à la déclamation. L'esprit, le bon sens, l'intelligence sont nécessaires pour déclamer avec âme et justesse, puisque le déclamateur compose lui-même sa mélopée ou sa musique ; le chanteur, au contraire, trouve sa musique faite; mais l'art du chant est long et difficile à acquérir. Le déclamateur est donc compositeur du sens des paroles, tandis que le chanteur n'en est que le lecteur. Répondons à cela que la difficulté est partagée, pour l'un par la précision du sens,

pour l'autre par celle de l'intonation. — Le sens ou l'intonation, n'est-ce pas la même chose? Dans notre hypothèse, c'est à peu près, je le répète, comme un est à trois. Remarquons de plus qu'un bon acteur déclame juste toute sa vie et qu'un chanteur ne dure guère que de quinze à vingt ans (i). Dès que son intonation est équivoque, il doit renoncer à son état, ou, tel que le vieux chanteur comique, il fait bien de parler en chantant.

D'après notre raisonnement, il faut donc moins d'esprit pour bien chanter que pour déclamer bien? — Il en faut des deux côtés ; car si le chanteur est stupide, il ne saisit pas les bonnes notes des phrases musicales et appuie sur les mauvaises; son chant est un quiproquo; son discoursa beau être noté, accentué, ponctué, il détruit le sens des paroles par son ignorance.

Il y a des rapports entre la question qui nous occupe, si souvent débattue, et celle-ci : pourquoi les littérateurs et les poètes sont-ils peu musiciens? Parce qu'ils parlent toujours, dirois-je, et ne chantent presque jamais. — Sans exercer soi-même l'art musical, ne peut-on sentir et aimer la musique ? — Si fait : aussi l'aiment-ils, mais avec inquiétude, comme on aime une belle femme dont on n'a rien à espérer. Il ne faut d'autre pourquoi pour aimer la musique, que celui de nos nerfs qui le demandent avec autorité.

Voyons notre question sur une autre face. Faut-il être grand musicien pour bien déclamer ? Je crois que non. Le musicieni habitué à l'exacte intonation, mêle peut-être trop de chant précis à sa déclamation; on n'aime pas le déclamateur qui chante et fait malgré lui du récitatif. Y a-t-il même inconvénient à ce que le musicien soit bon déclamateur ? — Je pense que non ; à la précision de ses tons, il est bien qu'il fasse sentir un peu de l'accent déclamatoire ; c'est un bien que cette teinte de vérité qu se mêle à la métaphysique chantante.

Si vous appelez le chant un idiome métaphysique, vous donnez gain de cause aux âmes dures qui nient la puissance du chant. — Je dis et j'entends une métaphysique à la manière de la

(i) 11 est superflu de remarquer qu'avec les exigences sans limite que le compositeur moderne impose au chanteur, cette moyenne s'est fortement abaissée.

poësie, qui exige un système tout à la fois métrique, harmonique, rhythmique, mélodique et sentimental, et qui s'exprime presque toujours d'une manière exagérée. — Il est une difficulté bien importante que nous n'avons pas développée, la voici. Comment se fait-il qu'il y ait plus de vérité dans les trois sons mêlés qui constituent la parole ou la déclamation que dans les sons uniques du chant ? C'est qu'on parle toujours en société et qu'on y chante rarement. S'il existoit un peuple chantant au lieu d'être parleur, il ne pourrait souffrir la parole simple : il dirait que la locution est fausse et il aurait raison. « Quoi, diroit-il, toujours approcher du ton sans jamais le fixer ! C'est mentir, c'est tromper; l'expression est équivoque. » Vous objecterez sans doute que les peuples les plus dissimulés sont les plus chantans (1). Cela est vrai ; mais ils ne chantent dans ce cas que pour mieux en imposer, pour mentir avec plus de hardiesse et de perfection, et pas du tout pour être vrais. Ceci prouve seulement qu'on peut mentir en parlant simplement, et mieux encore en exagérant la parole. — Encore une question pour finir. Les auteurs déclament-ils bien leurs ouvrages? — Trop bien, en général, ce qui veut dire mal. Chez eux, la part de l'amour-propre est trop expansive. Voltaire déclamoit à outrance et m'a paru fatiguant pour ses auditeurs. Ceci me rappelle quelques saillies du terrible Piron, ennemi naturel de Voltaire, qu'il censurait sans cesse.

Celui-ci lisoit sa tragédie, et M. de la Condamine (2), sourd comme un pot, dormoit profondément à côté de lui. — « On diroit qu'il l'entend », dit Piron. Oui, Voltaire redoutoit Piron, l'emporte-pièce. Il courut, dit-on, un jour chez lui pour lui chanter pouilles et, ne le trouvant pas à son logis, il écrivit sur sa porte : « J...-F... » — mais en toutes lettres. Il rencontre

(1) Allusion aux Italiens.

(2) De La Condamine, mathématicien et littérateur français (1701-1774), dont la surdité légendaire inspira ce quatrain, composé à l'occasion de sa réception à l'Académie française et attribué tantôt à Piron, tantôt au savant lui-même :

La Condamine est aujourd'hui Reçu dans la troupe immortelle ; Il est bien sourd : tant mieux pour lui ; Mais non muet : tant pis pour elle.

Piron le lendemain au théâtre : « J'ai été, lui dit-il, hier chez vous pour vous parler. — Je le sais, dit l'autre, j'ai trouvé votre nom écrit sur ma porte. »

Quand les gens d'esprit cesseront de se déchirer entre eux. on croira qu'ils en ont plus que les autres.

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