‹ Réflexions d'un solitaire (volume 2)Chapitre 7 sur 91 · DES VERTUS HABITUELLES ET DES VERTUS PASSAGÈRES · texte numérisé non relu

DES VERTUS HABITUELLES ET DES VERTUS PASSAGÈRES

Les vertus habituelles sont l'effet des contentemens de l'âme. L'homme malheureux, de quelque manière qu'il le soit, ne peut jouir du bonheur des autres, encore moins y contribuer. L'homme instruit, l'homme occupé, qui met de l'ordre en tout, en commençant par lui, jouit de la paix intérieure qui mène aux bonnes œuvres; il a toujours quelque superflu à donner. D'abord, il donne son exemple qui est sans prix. Il apprend aux autres à être heureux en se contentant de peu de chose.

Où voit-on de tels hommes? Qu'est-ce qui les rend indulgens, bienfaisans? C'est l'instruction, c'est l'étude continuelle de la nature. Prenez dix hommes instruits et dix ignorans, pesezles : il y aura neuf contre un chez les premiers, si ce n'est la totalité. Il est, dira-t-on, tant de bonnes gens fort ignorans. Je le nie : ignorans dans les termes, mais non pas dans les choses. Partout où la conduite est irrégulière, la tête l'est aussi, et c'est par la tête que la régularité a commencé. Quand un homme proscrit le savoir, je crois toujours que sa mauvaise conscience et son amour-propre cherchent des excuses. — Mais, dira-t-on encore, il est tant de demi-savans qui assomment par leurs prétentions ridicules! — Eh bien, un ridicule n'est pas une iramo-

ralité. D'ailleurs, ne faut-il pas être à demi-savant, avant de l'être tout à fait?

En arrivant dans une de nos provinces, j'entends nommer un homme dont la bienfaisance m'est connue « Quoi, dis-je, vous possédez Monsieur un tel?» — « Oui, sans doute. » — «Je veux le voir, c'est un bien digne homme. » On se met à rire. « Je l'ai vu, continuai-je, au sortir du Spectacle des Italiens, donner sa bourse à un malheureux Savoyard qu'une voiture avoit à moitié écrasé. » — « Quelle pièce avoit-on représenté ce jour là?» dit un plaisant. — « Si je m'en souviens, c'étoit dans la nouveauté du Comte d'Albert, une des pièces les plus morales de Sedaine, auteur qui n'a jamais manqué son coup. » — « Eh bien, le cher marquis que vous désirez connoître est un joueur, un libertin... L'humanité du Comte d'Albert et la reconnoissance du porteclefs l'avoientsans doute frappé.» — « Hé ! Messieurs, de quelque source que provienne une bonne action, elle est louable. Je veux connoître votre marquis, vous dis-je, et lui dire que je ne fus pas le seul attendri de son humanité. » — « Vous le verrez probablement ici ce soir ». Il vint effectivement; dès qu'on l'annonce, je cours à lui, il se fait un grand silence; je lui demande la permission de l'embrasser. Pendant le souper, je lui témoigne des égards, de la considération ; la maîtresse de la maison et les convives suivent mon exemple, et je suis sûr qu'en se retirant chez lui, M. le Marquis se disoit en lui-même qu'une bonne action n'est jamais perdue.

Combien de dévotes, au sortir du sermon, n'ont pas été aussi charitables que mon joueur !

« Il fait un froid excessif », disoit une de ces bonnes âmes, en revenant de la messe ; puis, s'adressant à ses gens, elle leur ordonne de distribuer du bois à ses pauvres paysans. — Trèsbien, Madame ! Elle entre dans son cabinet, où elle trouve un bon feu. Quelque temps après, elle sonne : « Ne distribuez pas encore mon bois, je trouve que le temps est considérablement radouci. » Voilà, sans contredit, une vertu, ou plutôt une bonne intention des plus passagères qu'il soit possible.

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