‹ Réflexions d'un solitaire (volume 2)Chapitre 80 sur 91 · FLEUR, FRUIT, STERILITE · texte numérisé non relu

FLEUR, FRUIT, STERILITE

Jeunesse, c'est fleur; âge mûr, c'est fruit; vieillesse, c'est stérilité.

De même que l'arbre est productible ou non; qu'il est de bonne ou de mauvaise famille, dont il tient ses qualités bonnes ou mauvaises, de même l'enfant participe de ses géniteurs. Les moutons ne sont pas des loups. Mille preuves doivent nous convaincre que les enfans tiennent de leur père et mère, dont les substances réelles, incorporées dans le fruit de leurs amours, ne peuvent dégénérer entièrement que par dépendance fortuite et, s'ils y participent physiquement, le moral doit s'en suivre. Il est des familles aux gros yeux, aux gros nez, etc., et, quant au moral, souvent les enfans nous offrent l'aspect aimable de leurs géniteurs, ou la mauvaise charge des belles manières de leurs parens. Quelque jour peut-être, la chimie, la physiologie, guidées par le flambeau de l'expérience, nous diront d'avance le résultat propngatoire de l'union des époux, doués de telles qualités ou affligés de tels défauts. Alors on pourra faire l'amour par calcul, comme on fait presque toutes choses depuis le règne des mathématiques; — mais non, l'amour exaspéré sera toujours un mauvais calculateur, puisqu'il ose dire : un et un font trois. Mille circonstances peuvent, sans doute, modifier le

fruit humain, avant et après sa naissance au monde, de même que les ardeurs brûlantes du soleil ou la rigueur des frimas nuisent à la fleur, fille du printemps; mais ce mal n'est que passager et la récolte suivante profite de la stérilité antérieure. Non seulement le père influe dans son enfant, mais on oseroit croire (et nulle femme ne niera le fait) que l'attraction doit être telle entre les esprits génératifs des deux sexes que, sans conjonction intime et dans telle circonstance, le désir seul, l'admiration d'une femme pour tel homme, non autorisé par les loix de l'hymen, peuvent influencer le fruit du père véritable. Telle étoit l'opinion des Spartiates, enfans de Lycurgue, le premier des législateurs et le plus grand scrutateur du cœur humain ; et si son opinion est fondée en principe, les stigmates, tant physiques que moraux, d'un second ou d'un tiers-homme ne sont pas toujours des preuves d'infidélité conjugale.

Autant que la culture agit sur le fruit, autant l'éducation nous modifie. Modifier est excellent dans ce cas ; c'est nous mettre à la mode de tous, pour former de nous un être moral enté sur le physique, un être bon à tous à ses dépens. Mais ce qu'on perd individuellement, on le retrouve dans la totalité; il n'est pas d'autre moyen de faire correspondre cent mille agens, cent mille pièces différentes qui doivent tendre au même but pour former une seule machine bien ordonnée.

L'éducation, perfectionnée comme elle l'est actuellement, nous rend précoces. Est-ce un bien, est-ce un mal? La serre chaude vaut-elle le soleil? Et le fruit anticipé qui paroît à Noël vaut-il celui d'été? L'éducation telle qu'elle est nous donnera, je crois, plus d'hommes instruits d'après d'autres que d'hommes de génie propres à faire des découvertes en fait de science; il faut labourer soi-même son champ, il faut suer sur une terre en friche ; nos jeunes gens trouvent un peu trop la besogne faite, ils n'ont plus qu'à ensemencer. Quoi ! la graine qu'on leur distribue à pleines mains et qui ne peut reproduire que ce que son germe renferme? Il y aura donc toujours un sur mille qui outrepassera les données communes, parce que la nature l'aura doté particulièrement ; et les autres ne seront que les échos du passé, tandis que lui prophétisera l'avenir. L'âge mûr est celui de la récolte ; celui pour lequel on a consumé sa belle jeunesse;

celui où Ton jouit en effet, mais qui n'est plus aussi désirant que le premier âge, parce que la possession afïbiblit l'espérance. On espère à tout âge, sans doute; mais dès que l'état de l'homme est fixé, il ne peut plus occuper que la première place de son état, tandis que le jeune homme, dans son ardeur indomptée, s'élance dans les nues; la terre suffit à peine à ses vastes désirs. Dans le premier âge raisonnable, on prépare donc le second; dans le second, on amasse pour la retraite; c'est ainsi que notre vie se passe en préparations éventuelles. Cependant, l'effectif de l'homme se montre avec l'âge mûr; c'est alors qu'il est au faîte de sa puissance et qu'il peut dire : « Je suis moi dans toute la plénitude de mon être. » Dans sa jeunesse, on espéroit de lui en attendant ses produits nets; dans son âge mûr, on le fixe avec plus de sévérité; on semble lui dire : « Tu es, ou tu ne seras jamais. » Les productions du jeune âge ont, en général, de la chaleur, mais quelque chose de vacillant. Le sentiment, l'envie du plus que parfait dont le jeune auteur est possédé, s'y fait sentir et fatigue celui qui l'apprécie. — On reconnoît d'ailleurs trop distinctement la trace des élémens scientifiques où le jeune homme a puisé; ils n'ont pas encore eu le temps nécessaire pour s'incorporer avec son genre d'esprit ; il manque d'originalité ; il est un peu tout le monde, et pas assez lui ; et s'il est original, on aperçoit des taches d'enfance et des macules scolastiques. Il n'est que l'homme mûr doué de génie qui puisse sortir des règles avec raison ; rien ne pouvoit suppléer à ses écarts, il fait la règle en la violant.

Il est rare que l'homme mûr ne veuille rectifier ses premiers ouvrages; il a tort : ne donnons pas à la violette les parfums et l'étalage de la rose. — « Tu es dans ton mois de mai», disois-je à un jeune artiste qui se fatiguoit pour être mûr. « Produis selon ton âge, mon enfant, et ne devance pas les saisons. Crois-moi, le temps des regrets est proche de celui de notre apogée, et le terrible nec plus ultra que la nature fait entendre à l'artiste expérimenté est pour lui comme un son mortuaire, qui souvent a mouillé ma paupière. »

Le dernier âge de l'homme nous a si souvent occupé dans cet écrit, qu'il nous reste peu de chose à dire à cet égard. Poulie voir dans son jour le plus favorable et le plus flatteur, plaçons

le vieillard qui a mérité l'estime publique par ses travaux utiles, au centre de ses douces réminiscences. « Les plaisirs de l'âge avancé sont les plaisirs qu'on se rappelle», a dit Marmontel. Là, entouré de jeunes gens pour qui ses vieilles productions sont récentes et nouvelles, il goûte encore, dans leurs applaudissement actuels, le bonheur d'avoir été pour un instant ; il se voit en perspective ce qu'il étoit; mais bientôt, comparant le présent au passé (tel que la femme jadis belle regardant la peinture de ses traits printaniers ; ou tel encore que la plupart des plaisirs sensuels, dont on rougit souvent après leurs jouissances éphémères), bientôt, dis-je, comparant le présent au passé, le triste « je fus » lui revient en mémoire et semble lui reprocher sa décadence. Cependant, console-toi, grand homme, nul tort ne t'appartient ; ils sont à la nature impitoyable qui, pour être toujours nouvelle, veut que tout finisse pour recommencer toujours.

Quelle distance entre l'avare octogénaire, qui n'a de plaisir que dans son inutile trésor, et l'homme respectable dont nous parlons ! Non, l'avarice ridicule, fruit de la vieillesse, ne le saisira point. — D'où vient donc l'avarice dans le temps où presque tout devient inutile? Seroit-ce que l'ordre naturel à la vieillesse en est voisin? Seroit-ce, au contraire, que le désordre aussi naturel à la jeunesse en est ennemi? Ses richesses sont à tous; plus on s'en empare, plus il jouit. En vous écoutant, je viens d'être heureux, lui dit l'un. En vous lisant, j'ai réformé ma conduite, lui dit l'autre. Donc, malgré son âge déclinant, il a des jouissances que les talens seuls peuvent donner.

Quelle passion plus noble pour l'homme, en effet, que celle de l'étude des sciences et des arts ! Dans sa jeunesse, la gloire qu'il ambitionne l'éloigné des vices honteux : « En m'immortalisant, dit-il, j'immortaliserois mes vicieuses habitudes ; étouffons-les dans leur naissance. » Parvenu à la renommée, une émulation plus forte encore le fait trembler à la seule idée de s'associer à l'immoralité des grandes villes ; et dans son vieil âge, il se repose sur sa vie passée en se flattant qu'on ne prononcera son nom dans l'avenir qu'avec respect et reconnoissance.

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