AUXQUELS NOUS EN AVONS FAIT. POURQUOI
Donner, c'est se mettre en première ligne. Recevoir, c'est se soumettre et se mettre à la seconde, ou plus bas encore ; c'est le majeur ou le mineur des choses, voilà tout le mystère. Il est cependant manière de donner pour recevoir; c'étoit celle des capucins d'autrefois, qui donnoient le moins pour avoir le plus. Etre dépendant ou indépendant sont les deux attributs extrêmes de l'amour-propre ; aussi, celui qui reçoit quelque don considérable, manque-t-il rarement de dire qu'il vous le rendra s'il lui est possible ; c'est une manière peu délicate d'exprimer sa reconnoissance envers celui qui donne généreusement que de lui faire entendre que le don qu'il fait n'est qu'un prêt. Si le receveur est assez heureux pour rappeler vers lui la fortune, qu'il aille chez son bienfaiteur lui dire que sa situation actuelle est une suite des bienfaits qu'il reçut de lui dans sa détresse, benesit. « Oui, monsieur, j'ai lois me noyer quand vous me rendîtes service », disoit un homme à son bienfaiteur, << et tout ce que je possède aujourd'hui est plus à vous qu'à moi; disposez-en ». Voilà comme parle la reconnoissance. A propos de noyade, je me rappelle qu'un harpiste rempli d'expression dans ses œuvres
charmantes, et malheureux par tempérament, Krumpholtz (1), vint me faire ses tacites adieux le jour qu'il se noya. Dans notre conversation, je lui répétai combien j'aimois sa musique; il m'objecta qu'il ne savoit pas la composition. — «Que m'importe, lui dis-je, puisque chaque note de vos sonates réveille en moi une sensation délicieuse. Soyez sûr, ajoutai-je, que vos productions ne périront point et que votre nom vivra autant qu'elles ; les hommes faits comme vous sont les seuls qui doivent composer; que les autres fassent des grammaires. » Il seroit bien singulier qu'en sortant de chez moi, cet esprit mélancolique se fût dit : « Puisque je suis immortel, au dire d'un artiste que j'honore, je puis mourir dès à présent », et que là-dessus il eût pris le funeste parti de se détruire. On ne peut tout prévoir avec des têtes volcaniques et atrabilaires telle qu'étoit la sienne; si j'eusse critiqué son talent, c'eût été bien pis, je me serois reproché sa mort.
Revenons à notre question, qui change de face quant à notre progéniture. Il paraît, en effet, que c'est parce qu'ils nous ont procuré un plaisir vif, en temps et lieu, que nous aimons plus nos enfans qu'ils ne nous aiment; ils sont peu reconnoissans envers ceux qui leur ont donné la vie ; ils semblent croire qu'ils ne sont qu'un résultat de notre égoïsme, et que, pour nous imiter, ils gardent leur amour pour ceux qu'ils procréeront un jour. Ils sont des seconds nous-mêmes, disons-nous, et nous sommes pour eux au moins en sixième ligne, en comparaison de l'amour que nous leur portons. Boire, manger des friandises, posséder des joujoux dans leur enfance, tout cela passe avant nous ; puis, quand chez eux l'amour s'en mêle, et qu'ils aiment leur production comme nous aimons la nôtre, nous ne sommes plus bons que pour la cession. Il faut que l'enfant soit vertueux pour songer, sans plaisir ou avec déplaisir, qu'il sera riche après son père. Lisez le chapitre VIII du second volume de Montaigne, vous verrez ce que dit ce roi des penseurs de l'Affection des pères aux enfans.
(1) J.-B. Krumpholtz, célèbre harpiste virtuose, né à Zlonitz, près de Prague, en 1745. mort en 1790 à Paris, où il remporta de véritables triomphes. Il avait épousé à Metz une de ses élèves, M,le Meyer. L'infidélité et l'abandon de sa femme le mirent dans un tel désespoir qu'il s'alla jeter dans la Seine.
J'ai dit, ci-devant, qu'être dépendant ou indépendant étoient les deux attributs extrêmes qui déplaisent ou plaisent le plus à l'amour-propre de l'homme. On objectera que l'indépendance absolue n'existe nulle part, et je suis de cet avis ; mais il est une dépendance volontaire qui nous flatte, parce que nous recevons plus que nous ne donnons (c'est encore ici l'histoire des capucins); par exemple, c'est un commerce lucratif que d'obéir à un seul qui vous délègue l'empire sur cent autres. Oh ! la bonne aubaine que cela ! L'amour-propre est un juif qui, en fait de calcul et de commerce, ne le cède à aucun des enfans de Jacob. C'est à peu près dans le même esprit que nous avons imaginé que nous ne mourrons que pour ressusciter dans une vie éternellement heureuse : il y a mille pour un à gagner. Il faut que nous soyons bien infortunés sur cette terre pour que nous étayions ainsi et toujours le présent sur l'avenir, pour qu'aucun plaisir ne soit réel pour nous s'il n'est circonscrit d'espérance ; ce que Rabelais ou La Fontaine appelleroient tout bonnement « manger son bien en herbe ».
Jouissons du plaisir
Que l'instant nous livre ; L'instant qui va suivre
Peut nous le ravir,
dit Anacréon, et voilà le vrai sage.
Le plus heureux est celui qui compte le moins sur l'avenir ; il aime son présent ; et, d'après ce raisonnement, on pourroit dire d'un homme qu'il est heureux sans espérance, comme on dit malheureux sans espoir.
La générosité et l'ingratitude, qu'on explique si difficilement dans leurs motifs presque toujours intéressés, sont, comme je l'ai dit au commencement de ce chapitre, des modifications de l'amour-propre, qui se range en première ligne, ou qui se contente d'être à la seconde, et plus bas encore. Mais, depuis que les sciences sont dans la main de tous, les mœurs ont changé du tout au tout. Tout se calcule aujourd'hui, excepté tout au plus l'impossible et le secret des arts d'imagination. Jadis, les foibles étoient trompés tout platement par les forts; aujourd'hui, on a la finesse de se laisser duper en apparence, pour ainsi tromper
les trompeurs. Chez nos bons ayeux, la science, qui étoit rare, ne tenoit pas lieu d'esprit, excepté quelques finauds par nature ; on étoit généralement ce qu'on naissoit : seigneur ou vassal, bête ou spirituel ; les belles femmes étoient des idoles d'amour qui se laissoient presque mystiquement adorer ; les hommes avoient la maladresse de mettre les faveurs de leurs dames à si haut prix, qu'elles renchérissoient encore par-dessus l'estimation ; encore quelques degrés d'exaltation de plus de notre part, tel que le grand Lama, elles nous eussent présenté leurs dragées, et les soupirs de ces charmans Don Quichotte eussent fait tourner les moulins à vent. Mais nos amoureux ont réformé tout cela ; depuis deux siècles, la chevalerie a perdu quinze et bisque (1) : à mesure qu'un sexe s'élève, l'autre s'abaisse, c'est la règle. Redisons donc que depuis que les connoissances scientifiques sont dans la main de tous, la grossière et franche bonhomie existe peu. C'est aujourd'hui, par des rapports éloignés de la chose même, que nous jugeons les hommes et les femmes; et la manière de donner et de recevoir contribue beaucoup au jugement que nous portons des uns et des autres. D'abord, celui qui consent à recevoir un don, de quelque manière qu'il lui soit offert, est connu dans l'instant ; c'est un homme de peu d'étoffe, sans délicatesse ; poussé aux limites du besoin, il a renoncé à la noblesse de son être ; subjugué par ses passions, le jeu, les femmes, ou plutôt l'un à cause des autres, le rendent tour à tour dupe et fripon. On connoît aussi, du premier abord, certains hommes dont la manie est de toujours demander, ne fût-ce qu'une prise de tabac ; on fuit cette triste engeance qui ne sait que tendre la patte.
L'homme honorable est rarement abattu par l'infortune ; il calcule avec le sort ; riche ou pauvre, il est lui ; il jouit ou sait souffrir avec dignité. Si le sort l'accable, il descend d'un pas ferme aux travaux les plus vils, qui cessent de l'être dès qu'il les exerce. S'il est infirme ou vieux, l'hôpital ne l'effraye point, il y porte son honorable misère, il se fait respecter de la foule qui l'entoure et de ceux qui régissent l'asile de la charité.
(i) Bisque, avance de quinze points accordés par un joueur à un autre. Les exprès, sions ce donner quinze et bisque », « avoir quinze et bisque sur quelqu'un » sont donc des tautologies. Le sens de la phrase est ici que la chevalerie a perdu l'avance qu'elle avait sur nous.
La bassesse ne sert à rien qu'à nous dégrader et l'homme avili à ses propres yeux l'est aussitôt à ceux de tous ; on fuit le misérable qui s'abaisse et l'on admire, on envie souvent le sort de celui qui supporte noblement sa détresse ; on cherche à le soulager, mais dans un mode non humiliant; on se croit son égal en force, en mérite, en vertu, en l'obligeant sans le faire rougir.
Un émigré françois, portant un des noms les plus imposans de l'ancienne France, vient de me dire ce qui suit; c'est lui qui parle : « Mes talens en musique, dans l'escrime, pour la danse, m'ont été d'un grand secours pour vivre. J'ai rencontré peu de gens qui sachent compatir au dénuement de l'homme errant sans patrie. Cependant, j'en ai trouvé deux ; ou peut-être étoit-ce le même qui s'est présenté deux fois : un que je n'ai pu connoître et l'autre qui m'obligea comme je le dirai. En sortant d'un café de Londres, je trouvai dans ma poche un portefeuille sans nom renfermant plusieurs billets de banque. Quelques temps après, je fus invité par un lord (c'étoit peut-être l'homme au portefeuille). J'arrivai le premier, il me proposa une partie de billard ; il perdit très naturellement plusieurs parties et me remit autant de guinées. Je lui observai que nous n'étions pas convenus de jouer de l'argent ; il me répondit qu'il étoit convenu une fois pour toutes entre lui et ses amis que chez lui, sans conventions ultérieures, chaque partie était de vingt-cinq guinées ; j'essuyai mes yeux et le remerciai. »
Qu'il est noble, celui qui sait donner de la sorte ! Après l'infortuné qui sait souffrir sans bassesse, il est le modèle de la grandeur d'âme. Le bienfait anonyme étonne tellement les hommes ordinaires qu'on dit que la comédie qui porte ce titre (1) a été faite pour célébrer une bonne action de ce genre exercée par Montesquieu. J'ignore si cette pièce fut faite de son vivant; mais si ainsi est, il ne fut pas la voir deux fois, j'en suis sûr. Quel plaisir, pour l'anonyme bienfaisant, de jouir de l'inquiétude de son protégé cherchant à découvrir son bienfaiteur ! Le voile une fois déchiré, tout le charme de l'action cesse. Un des traits qui caractérise le mieux la sémillante nation
(1) Le Bien/ait anonyme, comédie de Pilhes, mettant en scène un épisode de la vi i M intesquiea. RiprJ-;en'ée à la C omédie-Française le 21 août 1914.
françoise est celui-ci, qu'on assure avoir eu lieu entre deux jeunes gens de Paris. Voici leur dialogue et le dialogue qui s'en suivit : « Tu as beau chercher celui qui vient de t'obliger sans se faire connoître, je te dis que c'est un tel. — Non, il n'a rien fait de ce genre en sa vie, il n'en est pas capable. — Je te dis que si. — Je te dis que non. » De propos en propos, les têtes s'échauffent et ils se battent... « Gela suffit, je suis blessé », dit le soi-disant croyant à l'incrédule... On devine que lui-même, que le blessé étoit le bienfaiteur. Est-il rien de plus aimable, de plus étourdi, de plus généreux que cette action singulière ? Etre à la fois homicide et protecteur ! Tuer peut-être celui auquel on vient de sauver la vie ! Cet épisode de scène seroit sans effet dans une comédie. Combien de fois le fond d'une affaire s'oublie, quand les paroles offensantes s'en mêlent! Tel est le François ; tels sont les descendans du chevalier sans reproche et sans peur.
Nous avons parcouru notre proposition sur deux faces : i° l'ascendant ordinaire de celui qui donne sur celui qui reçoit; 2° la dépendance volontaire de ceux qui obéissent pour commander. Il nous reste une troisième face à examiner, sans compter les ramifications sans nombre de ces trois propositions; c'est ce qu'on appelle « le don de sa main ». Que de mystères sacrés et profanes, que de moralité bonne et mauvaise, que de mensonges et de vérités renferment ces paroles magiques! Le mariage, en effet, qui devroit être une union céleste, et qui n'est le plus souvent qu'une désunion infernale, a besoin d'une réforme dans son institution. Le divorce facile le rend scandaleux; difficile, il est le désespoir des époux. C'est là qu'une main habile peut opérer le bonheur des hommes, dont n'a pas même joui le peuple de Solon, dont nous parlerons tantôt. Les diverses modifications que reçoit l'hymen chez les différens peuples prouvent assez qu'il en est peu susceptible; que, si l'on en juge par les infractions continuelles, la bonne et véritable loi matrimoniale n'est pas encore connue; et que c'est avec cette institution surnaturelle que la société a le plus de peine à s'accorder avec la nature, que nulle loi humaine ne peut arrêter. Les hommes ont dû remarquer que, quand il y a biaisage ou plusieurs faces à une chose, elle est suspecte et produira tôt ou
tard ses mauvais effets.
Il paroît aisé de croire que nous présumons trop de nos forces quand nous osons enchaîner notre volonté d'aujourd'hui, qui sera toute autre demain. Se donner corps et âme est d'une témérité qui, souvent même au pied des autels, fait pâlir les plus hardis comme les plus amoureux. Gela seul, je le répète, dit que nous osons trop quand nous jurons de l'avenir par le présent. Que faire donc pour accorder la décence, l'utilité et le bonheur? Lycurgue avoit-il dénoué le nœud gordien? Devonsnous nous comparer à une poignée d'hommes idolâtres de leur liberté, qui vivoient en état de guerre continuelle? Adopterons-nous les harems, les sérails des Ottomans, qui présentent les deux extrêmes du système de Lycurgue et de Mahomet, ou de Sparte et de Constantinople? Non, ces loix ne conviennent ni à nous, ni à nos belles. Cependant, liberté de se prendre et de se quitter ne peut être une loi proposable. Que faire donc encore une fois? Faudra-t-il toujours lire cette épitaphe au frontispice du temple de l'hymen : Ci-gît le court bonheur et le long malheur du genre humain?
Les anciens Romains, et avant eux les Athéniens, avec plus d'esprit et non moins d'intérêt personnel, netoient que des tyrans à la manière des Turcs quand ils prônaient si haut la vertu de leurs femmes délaissées, tout en érigeant des statues à la beauté de leurs célèbres courtisanes. Est-ce là le me\iotermine qu'il faut prendre? Ces grands maîtres en voluptés de tous genres avoient-ils trouvé le mode du bonheur autant que possible dans ce monde? Les hommes seront tentés de le croire, mais les femmes? Leur vertu peut-elle suffire au sacrifice? Non, ce n'est encore là qu'une pierre d'attente, puisque le bonheur général de cet état y est toujours douteux et le malheur certain; puisque la moitié et la belle moitié du genre humain y est en souffrance, tandis que l'autre jouit avec usure.
Observons les femmes honnêtes quand elles se trouvent au spectacle avec celles galantes et reconnues pour telles; leur air dédaigneux, leurs soupirs étouffés disent assez qu'elles exècrent ces conquérantes du cœur de leurs époux et de leurs fils. L'improbation est dans leurs yeux; la rage, la jalousie est dans leur âme. « C'est une fille » est bientôt dit; mais les conséquences de ce mot sont terribles à concevoir. Que de larmes
solitaires se répandent dans ie boudoir charmant qu'un époux volage fit ériger pour ses noces! Que de larmes nocturnes viennent sillonner les traits en mouillant la couche déserte de la jeune épouse! Vertu et bonheur devroient être synonymes, mais, d'après l'institution matrimoniale, qu'ils sont loin de se concilier !
Entre époux, le partage des devoirs devroit être égal; mais du côté de la femme, les conséquences des infractions au devoir sont telles qu'elles détruisent toute sociabilité, tandis que celles de l'homme (les infractions) ne sont le plus souvent qu'un libertinage éphémère, qui affecte plus la sensibilité et l'amour-propre des femmes qu'il ne nuit à leurs enfans, si tant est que l'hymen a prospéré. Du reste, si l'homme se prévaut des avantages de son sexe, il a la maladresse, la manie et le malheur de se croire et, par conséquent, d'être la victime souffrante des moindres dérèglemens de sa compagne; il en répond corps pour corps; il reçoit tous les coups qu'on porte à sa réputation, dans le monde ou dans sa famille ; et plus il s'y montre sensible, plus la malignité se plaît à lui tourner le poignard dans les entrailles. Il souffre, il sait qu'il mérite sa peine, qui n'est que celle du talion; il est injuste s'il se plaint. C'est ainsi que les compensations et la vengeance se trouvent partout où il y a injustice et tyrannie. Il n'y a que le choix : s'il est susceptible, s'il a de l'âme, il éprouve des déchiremens que nous venons de tracer; s'il est indifférent, il n'est rien qu'un fantôme d'homme, qui marche au gré des préjugés et de la mode.
Ceux qui rient de leur cocuage personnel sont peu sincères; ils rient jaune, dit le proverbe; leurs plaisanteries sur cette matière annoncent qu'ils voudroient généraliser le mal qui les étouffe.
Nous avons mis tantôt la femme honnête près de la courtisane, mettons un instant le mari libertin avec le redresseur de ses torts envers sa femme ; quelle figure y fait-il? la plus triste du monde. Si l'amant lui demande : « Comment se porte madame? » il a beau répondre : « Tu le sais mieux que moi, » il a toujours mauvaise grâce en convenant gaiement de son déshonneur. La morale publique a un aspect sévère qu'on ne brave pas impunément. Si madame se pare, le mari sait que ce n'est pas pour
lui; si elle est triste, il y a de la brouille avec l'amant; si elle est gaie, la paix est faite. Passe encore pour un amant honnête et discret, dira quelqu'un. Oui, mais écoutez le propos que j'ai ouï de mes deux oreilles : « Tu te perds, disoit une femme à son amie, tu as trop d'amans. — Mon mari est trop fier pour en souffrir un seul, répond l'autre; il faut que je l'embrouille. »
M. de Caylus, dans ses œuvres plus grossières que badines (1), a beau nous vanter les avantages et les prévenances que reçoit le cocu débonnaire, toujours fêté, caressé par sa femme et par ses amans ; à qui l'on sert les meilleurs morceaux quand il est à table ; qu'on laisse absolument libre avec d'autres femmes, pourvu qu'il cède la sienne... Pour compléter ce tableau, ou plutôt pour faire son pendant, il eût pu convenir des déboires que nous venons de noter et y ajouter que trop souvent il frémit aux doux mots de père et de fils, qu'il n'ose prononcer franchement. J'ai vu un honnête homme pâlir de douleur près de son enfant, qui lui disoit les bras ouverts : « Mon papa, pourquoi ne m'aimes-tu pas? »
Préjugé ou non, ce n'est pas par ce qu'en disent quelques auteurs, qu'il faut décider la grande question de l'honneur des familles. La Fontaine ne regardoit le cocuage comme nul que parce qu'enveloppé de fictions poétiques; il avoit contracté l'habitude de mettre toutes choses au rang des fables, et l'on croit généralement que Molière ne s'en moquoit que pour se conforter contre les angoisses du mal dont il souffroit. Combien sa compagne, peu digne d'un tel homme, ne nous a-t-elle pas volé de chefs-d'œuvre, qui ne peuvent sortir que d'une âme satisfaite! Les récompenses, la critique décente enflamment l'émulation de l'artiste; mais les chagrins, domestiques surtout et qui touchent à l'honneur, la tuent. Il n'est point de génie qui résiste au serrement du cœur ; toutes facultés sont nulles sans l'épanouissement de l'âme.
(1) Le comte de Caylus (1692-1765), archéologue français, se délassait de ses études sérieuses en écrivant des contes et des poésies légères qui ont été réunies sous le titre d' Œuvres badines (1787, 12 vol. in-8°). Son caractère peu agréable lui valut cette épitaphe, attribuée à Diderot :
Ci-git un antiquaire acariâtre et brusque.
Oh ! qu'il est bien logé dans cette cruche étrusque I
Bénissons d'avance le législateur qui régulisera l'hymen; il sera le vrai restaurateur des mœurs et le consolateur de la grande partie de l'humanité, la plus souffrante, dont le doute et le silence augmentent encore le tourment rigoureux.
CHAPTRE IV