DES COMPLIMENS, DES REVERENCES ET DES EMBRASSADES
Il est des hommes durs par caractère qui répugnent aux embrassades, comme les enragés à boire un verre d'eau. Ils n'embrassent point, à moins que l'amour ne les sollicite ; alors les traits de leur visage se décomposent quand ils croyent les adoucir; leur amoureuse grimace fait fuir la jeune beauté qu'ils préfèrent par la raison des contraires, car les contraires se rectifient et se régularisent l'un par l'autre ; c'est une loi de nature. L'amour-propre peut aussi quelquefois les attendrir; mais quand ils veulent flatter, complimenter, ils sont à la gêne, et d'une gaucherie étonnante; ces braves gens ont une secrète horreur de la fausseté et semblent craindre, en toute occasion où il faut être poli, de compromettre leur franchise. Faut-il donc être dur en morale et dans les manières pour être véridique? Faut-il qu'une vertu ne brille jamais d'une pure lumière, et que pour qu'elle excède elle ait toujours à redouter le vice qui l'avoisine? Si c'est là la perfection humaine, hélas! dans notre pauvre allure nous ne marchons qu'à cloche-pied.
Il est des hommes d'une nature tendre et débile qui sont toujours prêts à vous envelopper de leurs maigres et longs bras et qui appliquent de fades baisers à tous ceux qu'ils connois-
sent. En s'éloignant, on a beau leur faire entendre qu'on veut éviter leurs embrassades, il faut en passer par là, quitte à s'essuyer le visage. Cette manie gauloise d'embrasser est surtout ordinaire à ceux et celles qui ne flairent pas comme baume : ils prouvent ce qui est vrai, croyant prouver le contraire.
Les baisers sur la bouche, qu'on dit être fort en usage en Angleterre (ce que j'ai peine à croire), sont d'une telle importance pour notre susceptibilité qu'on a remarqué que les prostituées permettent tout sur leur personne, excepté ces intimes rapprochemens, qui n'appartiennent qu'à deux cœurs qui n'en font qu'un. Ceci me rappelle un bon mot de l'aimable et croustilleux chevalier de Boufïlers (1). Il étoit en Suisse, dans un salon qui réunissoit des dames de divers pays, et dont chacune parloit dans son idiome natal. Une dame italienne s'approche de lui et lui demande ceci : « Che lingua gli piace phi, signor cavalliere, in bocca délie donne? — La mia, signora », rispose colui. Ceci est pis que les baisers d'Angleterre ; c'est une friandise si spéciale qu'il faut être intrépide pour la généraliser, à moins qu'on ne pense comme un certain homme, aussi gourmand que libertin, qui dit hautement :
Dans la femme et dans le cochon.
Tout est bon.
L'auteur qui se prépare un succès embrasse volontiers celui qui vient de réussir : il prête à usure. L'homme faux que l'homme candide embrasse est toujours décontenancé ; il se tortille comme un serpent en mettant ainsi sa fausseté à l'épreuve ; dire qu'il souffre, c'est encore faire son éloge.
Il est autant de genres de sensibilités que d'individus; il en est de bien extraordinaires. Un de mes amis me dit que son frère me désire depuis longtemps, qu'il veut me voir et me donner à dîner ; jour pris, nous y allons, et voici comment il me reçoit : « Te voilà donc, B...; te voilà donc J... F...! Toi qui pourrois dîner à la table de tous les grands de l'Empire, tu viens manger la soupe d'un pauvre homme qui t'aime! » Et
(i) Chevalier de Boufflers ( 1 73y- 181 5). Rivarol le peint ainsi : « Abbé libertin, militaire philosophe, diplomate chansonnier, émigré patriote, républicain courtisan. » Ses Œuvres (poésies et contes) ont été publiées en 1 8 1 3 , en deux vol. in-N".
plus il m'accabloit de caresses ornées de B. et de J. F., plus il pleuroit de joie et de plaisir à me voir chez lui (1).
Le contraire de l'homme dont nous venons de parler, ne seroit-ce pas M. Philinte qui, en gants blancs, et avec toute la grâce possible, prie son ennemi de lui faire l'honneur de se couper la gorge avec lui? Ce M. Philinte désigne le caractère françois par excellence, caractère qu'on ne trouveroit pas chez d'autres nations. Ici la politesse, la bravoure sont de la même famille et c'est en France qu'est né le dicton populaire qui dit : « Ce n'est pas tout d'être pendu, il faut encore être honnête. »
Après tant d'autres qui ont presque épuisé le sujet, nous ne dirons rien des complimens, baisers, embrassades entre courtisans ; ni de ceux de la nouvelle année, qui tous peuvent être mis dans la catégorie de la fausse monnaie.
Qu'allons-nous dire à présent des caresses entre hommes et femmes? Je connois un sage vieillard qui évite les baisers du sexe le plus aimable comme chose très malsaine, dit-il En plaisantant il refuse, en disant qu'il n'aime que les grands-mamans.
Entre les sexes il y a attraction, sans doute, si pas des deux parts, au moins d'une. La vieille recherche le jeune, comme la jeune fuit devant le vieux. Les substances fraîches répugnent à se mêler avec les vieilles, symbole de caducité. La jeunesse flaire la vie, la vieillesse sent la mort. Pour ceux qui le désirent, je ne sais qu'un moyen de se faire rechercher, caresser par la jeunesse : c'est de lui être utile, de n'en rien exiger et de s'en tenir éloigné; elle croit alors qu'on ignore le charme qui lui appartient et par amour-propre elle veut vous le faire connoître. Aimables petites dupes! Comment pouvez-vous douter de votre empire? Ne le voyez-vous pas écrit dans tous les yeux? J'ai dit quelque part que l'enfance ne recherchoit la vieillesse que pour ses bonbons : ajoutez que le vieillard a recours à elle, quand il se voit abandonné de tous.
(1) Ceci me rappelle la harangue d'un grenadier à Louis XIV. Il lui dit : « Sire, César, Alexandre et Pompée n'étoient que trois J... F... auprès de Votre Majesté. » Et je parie que le roi trouva que cette harangue étoit belle. Que dire et que faire en pareille circonstance? Avalez doucement la pilule, ce qui n'empêche pas de remarquer que l'amourpropre est le plus grand farceur qu'il y ait dans ce monde. Il y possède autant de modulations que la musique : dans ce cas-ci, par exemple, il vous glorifie en vous traitant comme un goujat; c'est mettre l'antidote à côté du poison. (G.)
Entre hommes et femmes à peu près du même âge, la connexion est complète, mais la beauté recherche la beauté; souvent le fort aime le foible pour le dominer. Reste après cela le labyrinthe immense des moralités amoureuses-: tantôt c'est la rage de soumettre ce qui nous résiste ; tantôt on dédaigne ce qui nous est offert avec trop d'abandon : voilà le monde moral presque tout entier soumis à l'amour, et qui est un vrai dédale inextricable.
Il nous reste à parler des caresses de femme à femme. C'est le nœud gordien à dénouer. Les hommes s'aiment ou se haïssent plus franchement que les femmes; celles-ci savent dissimuler jusqu'au moment décisif, celui où leur intérêt et la passion l'emportent sur la dissimulation. Dans une fougue passionnée, la femme, dit-on, est plus exaltée, plus entreprenante, plus terrible que l'homme; c'est, comme nous venons de le dire, parce qu'elle renferme plus longtemps son secret, que l'explosion est plus forte chez elle que chez nous. Rien de plus affreux, de plus redoutable dans ses mouvemens désordonnés qu'une machine détraquée. Le volcan prépare sa lave pendant des siècles ; mais quel ravage'ne fait-elle pas quand, après avoir franchi le centre de la terre, elle parvient à sa surface !
Placez ensemble une vieille coquette avec la jeune fille semblable au bouton de rose ; chaque qualité, chaque grâce naturelle, chaque parole, chaque mouvement de la jeune, sont pour la vieille comme autant de coups d'épingle qui la criblent à la journée. Les regards furtifs des hommes qui se portent vers la belle jeunesse disent à chaqueunstant à la surannée de quel côté est le doux printemps qui réchauffe et ranime, ou le triste hiver qui nous glace. « Soyez sage, ma chère enfant, » veut presque toujours dire : « Ne soyez pas o.ussi aimable ; n'attirez pas les regards à mes dépens. »
Placez ensemble deux vieilles coquettes ; il n'est peut-être pas un mot de vrai dans leur dialogue d'une heure.
Placez ensemble deux jeunes coquettes ; idem : pas un mot de vérité ni de sincérité, à moins qu'elles ne parlent chiffons. Encore dirois-je ceci : femmes, si une femme jalouse vous dit que ce bonnet vous sied bien, consultez-en deux autres.
Sans compter ce qui va suivre, combien de foiblesses et de défauts dont notre sexe est exempt ! - Pour faire place à d'autres, dira-t-on. — J'en conviens. Poursuivons.
Observez plusieurs femmes ensemble : vieilles, jeunes, belles et laides, spirituelles ou bêtes ; toutes les ruses d'un conclave romain sont là réunies. Faux respect, respect affecté de la part des jeunes et jolies à l'égard des vieilles et surtout des femmes sur l'âge qui n'ont pas renoncé à toutes prétentions, ce qui veut dire : « Vous êtes une maman. » J'ai vu une petite espiègle qui couroit donner le bras à une femme de moins de quarante ans, mais bien fournie d'embonpoint, chaque fois qu'elle se levoit de son siège, ce qui rappeloit que la dame avoit fait une chute dangereuse l'année précédente. C'étoit une vengeance, car j'appris ensuite que la dame avoit refusé son fils en mariage à la petite masque. Rien de plus amusant, mais rien de plus dangereux que le caquet des petites filles ; elles révèlent les secrets des familles sans y songer. Un jeune homme taciturne par caractère disoit, l'autre jour, ceci à sa petite sœur : « Sac à malice, veux-tu te taire ! » Sur le champ elle lui répondit : « Sac à bêtises, veux-tu parler ! »
En général, il paroît que l'amitié est plus du ressort de l'homme que de la femme, et qu'il doit cette qualité à sa raison plus forte. Il faut, en effet, plus de force pour aimer que pour se laisser aimer ; telle est la destination des sexes : plus pour être l'actif que le passif. La fable nous donne des notions d'amis véritables dans Castor et Pollux ; rien de semblable pour le sexe, au moins que je sache.
Entre femmes décentes, l'amitié a trop de penchant à l'amour, dont le cortège se compose des soupçons et de la jalousie. Entre femmes dont les mœurs sont moins pures, l'amitié est quelquefois si tendre qu'elle dégénère aisément en passion et, dans des êtres foibles, de l'amitié passionnée à l'amour, il n'est qu'un pas. Je l'ai dit : on vante l'énergie excessive du sexe qui se montre plus fort, plus déterminé que nous dans certaines occasions ; mais c'est précisément parce que cette énergie est excessive qu'elle est monstrueuse. En quoi que ce soit, et par ordre de nature, la femme ne peut être homme; elle veut l'être cependant en aimant trop sa semblable. L'amour exagéré des
anciens étoit, dira-t-on, aussi bestial, aussi inepte que celui dont par pudeur on n'ose lever le voile ; non, pas autant, à reproche égal ; il est encore plus aisé à l'homme de supposer une femme qu'à elle de se faire homme.
Laissons l'amour et ses dérivés désastreux et répétons ce que nous avons déjà dit : espérons que la bonne nature, qui fait tant pour nous en faisant tout pour elle, rectifiera de plus en plus nos jugemens en toute chose et qu'un jour, par notre intelligence acquise et perfectionnée, il deviendra impossible, entre gens d'esprit, de se tromper ; et que tromper un imbécile, n'être fin que pour les sots sera regardé comme une bassesse méprisable. Alors, moins qu'aujourd'hui, l'on dira avec Racine:
Eh ! ne devroit-on pas, à des signes certains Reconnoître le cœur des perfides humains ?
Et Métastase aura moins de droits pour dire :
Se a ciaseum l'interno affanno, Si leggesse injronte scritto, Quanti mai che invidia fanno, Ci jarrebbero pietâ.
Oui, les imprudens et les finaux une bonne fois évincés, ils feront pitié avec leur politique et leur logique astucieuses, et les charlatans de tous genres seront enfin connus et reconnus avant que l'histoire les dévoile. Avec plus d'instruction générale et d'intelligence acquise, un jour, un mois, une année tiendront lieu d'un siècle pour développer les plis tortueux des consciences abstraites, si contraires à la dignité de l'homme.