‹ Réflexions d'un solitaire (volume 2)Chapitre 82 sur 91 · QUE TOUTE CHOSE A SA MESURE · texte numérisé non relu

QUE TOUTE CHOSE A SA MESURE

Outrer le point juste d'une chose, ce n'est plus monter, c'est descendre. Mille faits viennent à l'appui de cette vérité : quelques jours de plus que la fleur du bel âge, l'homme descend de son apogée, et ne peut plus y remonter dans les sciences. S'il se surpasse après cette époque, ce n'est guère en génie inventif, mais scientifiquement, ou c'est par quelque effervescence passagère qu'il exalte et retrouve son génie primitif. Tel que les plantes, il est plus fort en graines après sa floraison, mais souvent cette graine est inodore ; tandis que l'arôme dissipé voltige dans les deux, la graine demande la terre pour s'y reproduire.

L'effervescence ascendante ou du bel âge est remarquable dans les œuvres de l'homme de mérite ; celle descendante peut montrer plus de méthode et d'acquit, mais l'arôme génital a déjà perdu de sa force ; il annonce une décrépitude future. Après sa chute causée par l'âge, rien ne redevient ce qu'il étoit ; c'est une chute mortelle qui marche à la transmigration. Nous qui avons, et avons toujours eu si bonne opinion de notre espèce par amour pour nous-mêmes, nous avons un paradis où, d'hommes que nous étions sur la terre, nous devenons des anges : oh ! que de vilains anges il y a là-haut ! Quelle complète métamorphose

il faut que subissent certains vilains d'ici-bas pour devenir des anges ou des archanges ! Revenons. Oui, « tout a sa mesure », hors laquelle tout change et ne reste absolument pas ce qu'il étoit antécédemment. Dans le bon comme dans le mauvais, l'unité est partout dans la nature ; c'est par nos mélanges que nous la brisons : pour faire double, trop souvent nous gâtons le simple.

A propos des effervescences passagères dont nous venons de parler, et que nous éprouvons hors d'âge en exaltant notre imagination, on peut présumer que c'est de cette manière que l'homme du jeune âge, superficiellement organisé, qui ne produit du bon et du vrai qu'une ou deux fois pendant sa vie, parvient à l'unité. Il est sorti de son être, de son cercle avec l'effort, et c'est, je l'ai déjà dit souvent, dans le temps de l'amour effervescent ou dans quelque crise heureuse d'amour-propre qu'il obtient passagèrement le bonheur de parvenir au-delà de ses facultés ordinaires.

Il faut plusieurs bonnes productions du même homme pour être jugé « bien sentant » ; s'il ne se montre qu'une ou deux fois dans une longue carrière et que tout le reste déroge à ces deux instans de faveur, il peut en être fier (et c'est ce qu'il fait), mais, en même temps, il peut en rougir et se chercher et rechercher inutilement. Concluons sur ce point qu'il est pour l'homme deux sortes d'effervescence : une naturelle, qu'il doit à son être tout entier, et l'autre qu'il obtient par le mouvement de quelque passion éphémère. L'homme bien né est longtemps productive ; mal organisé, il est mort-né, et ce n'est pas de sa faute.

L'homme, le monde et peut-être l'univers semblent être formés de plusieurs unités d'atomes vivans qui se réunissent par sympathie et forment ainsi des êtres plus ou moins organisés : organisés pour sentir et penser, ou pour végéter seulement ; et puisque c'est par amour ou sympathie que ces molécules organiques et principes se réunissent, chaque création est ce qu'elle doit être selon ses substances constituantes et selon le climat où elle a pris naissance : chacune a son entièreté, son unité, d'où elle ne sort qu'à son préjugé. « Comparaison n'est pas raison », dit le proverbe, mais elle est ici nécessaire (la comparaison) ; tâchons seulement d'être clair.

Chaque être intelligentou non intelligent (mais neparlonsque des premiers) a son cercle ; il est petit ou grand selon les facultés de ses substances. Il peut, en montant circulairement, parcourir la moitié de son cercle, mais, s'il franchit un point de plus, il ne monte plus, il descend. Cette hypothèse des cercles n'est pas déraisonnable ; la forme ronde est celle que généralement la nature semble adopter, et c'est d'elle qu'est sortie cette circulaire à laquelle on peut comparer l'existence et la nature des êtres physiques, ainsi que celle des actions morales.

En tout, nos conceptions sont bornées ; dans notre cercle, outrepasser d'un point celui correspondant en droite ligne au point de départ, c'est, je le dis encore, se rapprocher de ce dernier, c'est descendre au lieu de monter, et c'est là l'itinéraire des choses et de nous. Chaque objet petit ou grand a donc son cercle proportionnel à sa nature, et, dans leur amour-propre, quand on voit les hommes aspirant tous au cercle qui leur est supérieur, on croit voir une nuée de zéros combattant dans les airs pour obtenir une suprématie que nul ne veut céder à l'autre.

C'est avec raison qu'on dit que celui qui étoit bon dans sa petite sphère a périclité dans une plus grande. On cite avec éloge un bon distique et l'on parle avec dédain d'une mauvaise tragédie. Ceci revient au grand dicton qui dit : « Connois-toi. » D'ailleurs, rester dans son cercle ou en sortir imprudemment apprend aux autres ce que nous pensons et présumons de nousmêmes ; nous donnons ainsi notre mesure, celle de notre esprit fixe ou errant dans le vide où souvent il se perd sans retour. Mais l'homme est ainsi fait : l'émulation et l'ambition le poussent ; le cercle supérieur au sien est celui qu'il convoite : c'est un bien s'il y parvient et s'y maintient avec honneur ; c'est un mal s'il n'y atteint pas ou s'il y déroge ; car descendre de ses prétentions est un supplice ; montrer ne fût-ce qu'une espérance, conforte. C'est par des exemples que nous allons tâcher d'établir encore plus solidement notre proposition.

C'est en voulant pénétrer où, vivant, il nous est impossible d'aller qu'on devient athée. Ne demandons pas le statu quo, qui n'est pas dans la nature de l'homme né actif par essence, mais qu'il ne franchisse pas les bornes de son intellect sous peine d'aliénation d'esprit.

J'ai lu tous les livres qui renient Dieu; en terminant cette lecture, je sentois en moi une croyance, une espérance en Dieu plus forte qu'auparavant. Je me disois : l'auteur auroit dû se taire, puisqu'il n'avoit pas de preuves suffisantes à me donner pour me convaincre. Si l'existence de Dieu est incompréhensible, pourquoi chercher à la prouver ? Quoique incompréhensible pour nous, ne peut-elle pas être évidente dans d'autres planètes majeures à la nôtre, telles que Saturne, Jupiter, que peut-être nous habiterons spirituellement un jour? Tout exige donc que nous restions dans le doute le plus respectueux.

Chaque pays a son langage ; chaque science, chaque art a son dictionnaire ; celui des choses célestes nous manque totalement ; ce n'est qu'en lunettes que nous pénétrons au-delà de notre atmosphère, et peut-être elles nous trompent. Puisque les choses sont ainsi, qu'elles seront toujours de même et que nous ne pouvons rien changer, la croyance en Dieu est assez d'ancienne date pour que nous nous y rattachions. Elle est plus favorable aux mœurs que l'incrédulité à ce dogme. Si l'idolâtrie, le fanatisme, l'hypocrisie et la superstition nous sont funestes, il est des maux plus sensibles encore, parce qu'ils nous atteignent dans l'âme, parce qu'ils ont des rapports plus directs avec tout ce qui nous est cher et dont la croyance en Dieu peut seule nous consoler. Sans ce dogme, l'isolement nous environne et nous désespère; avec ce dogme sacré, il reste quelqu'appui au plus malheureux ; le dernier soupir du mourant est une antienne à l'espérance.

Il est tant d'êtres heureux par la religion, qu'il est barbare de leur ôter ce bonheur ; en est-il beaucoup qui le soient par l'incrédulité? J'en doute. On abuse de leur foiblesse, dira-t-on; eh bien, que les fourbes soient punis, le crime de lèse-divinité est le plus capital des crimes. Sont-ils plus heureux ceux qui, outremesure, veulent nous faire entendre que l'univers se doit à lui-même? A-t-on jamais vu l'athée sans que l'idée du charlatanisme d'homme présomptueux ne l'accompagne? Ne pensonsnous pas qu'il est des cas où, sans Dieu, l'athée nous semble plus redoutable qu'un autre homme? Il est donc prouvé que l'antique dogme de l'existence de Dieu, qui traversa les siècles, est salutaire aux hommes. Tenons-nous en à l'instinct qui, dans la

détresse, dans un désert, nous fait regarder en haut pour invoquer un maître, comme la nuit, dans nos villes, nous crions au secours quand l'assassin nous poursuit.

Il reste des doutes au plus incrédule ; malgré lui, l'athée Silvain Maréchal (1), après avoir rassemblé toutes ses preuves contre l'existence de Dieu, finit par ce quatrain dans son livre De la Vertu :

Loin de nous décider sur cet Etre suprême, Gardons en l'adorant un silence profond. Le mystère est immense et l'esprit s'y confond : Pour savoir ce qu'il est il faut être lui-même.

J'ai toujours senti que lous les mauvais bons mots qui ont rapport à la divinité font mal ; nos anciens gens de lettres étoient sujets à cette manie, que jamais je n'ai pu partager. J'étois un jour chez un curé de campagne avec un incrédule auquel le confiant pasteur expliquoit le mystère de la Trinité. « Ah! Monsieur! lui dit notre homme, avant de nous prouver qu'il y en a trois, prouvez-nous qu'il en est un. » Passons à d'autres faits où la mesure est toujours de rigueur.

Trop de dévotion mène à l'intolérance ; il est difficile de pardonner aux autres ce qu'on se défend à soi-même. La religion dit de nous aimer : comment le pieux outre-mesure peut-il aimer l'impie? Il prie pour lui, soit : preuve qu'il lui fait honneur ou pitié. L'intimité, l'égalité, l'amitié sont donc rompues entre elles. Il n'est point d'unité entre deux âmes dévouées, l'une aux cieux, l'autre aux enfers. La juste mesure de la dévotion est d'être tolérant, de prêcher d'exemple et de se montrer si bon, si juste, si heureux dans son état qu'on donne envie à chacun de l'embrasser par l'intérêt de son propre bonheur.

Qu'est-ce que la conscience? Pour le savoir et frémir en l'apprenant, demandez-le à celui qui n'en a point. Selon lui, c'est l'habitude contractée du bien et du mal qui la constitue. Mais qu'il tombe dans un gouffre et que l'intrépide vertueux vole à son secours, il apprendra d'une seule leçon quelle est la différence entre l'égoïste qui ne songe qu'à lui et l'homme dévoué à ses semblables. Il est, dira-t-on, des hommes à large conscience

(1) Sur Sylvain Maréchal, voir t. III, pp. 206, 208 et 225.

qui ne sont pas sans humanité. Oui, voler d'une main et donner de l'autre est chose qui se pratique chez l'escroc; c'est une manière de rentrer dans l'ordre qui n'empêche pas de filer sa corde, mais la conscience publique n'entend rien à ce subterfuge. J'établis ici la conscience de l'homme sur son égoïsme, parce que je crois que c'est uniquement pour nous favoriser que nous nous faisons une conscience, bonne pour nous et dépravée pour les autres.

Il est des êtres trop consciencieux (j'en ai parlé ailleurs), comme il en est qui se font une conscience à leur guise; la bonne est celle qui se forme et se fonde sur la généralité des intérêts. L'homme doit regarder l'homme comme son frère, c'est le premier précepte de l'orthodoxie ; mais quand on voit un étourdi, un fou, un ignorant, une bête... il est difficile de dire : « Voilà mon semblable, c'est un autre moi-même. >> Du reste, nous cheminons à grands pas vers l'instruction générale, et voici pourquoi : on croyoit jadis sur parole ce qu'on ne pouvoit concevoir ; on ne croit aujourd'hui que ce que l'on conçoit ; ce point mathématique doit régénérer le monde moral. On parcourrait ainsi toutes les bonnes qualités de l'homme, et même ses vertus, qu'il faudroit qu'elles se présentassent sans excès, que la juste mesure s'y trouvât, pour qu'elles fussent vraiment salutaires et exemptes de suspicion.

La politique est nécessaire aux gouvernans, mais si elle excède les bornes que prescrit l'humanité, si le bien général n'a pas l'avantage sur l'intérêt particulier, la politique effraye la vertu, la sagesse et la probité. La coquetterie est inhérente au sexe ; s'il en abuse, de même que le politique astucieux, la femme trop coquette fait quelques dupes et devient odieuse au lieu d'être aimée. Trop riche, l'homme devient dur et avare. Trop pauvre, il s'avilit. Trop érudit, il devient bavard et pédant. Trop aimable, il devient fade. Trop vertueux même, on le soupçonne de foiblesse ou d'hypocrisie... Puisqu'on peut excéder en tout, il est pour tout une juste mesure que le sentiment seul du vrai et du beau empêche d'outrepasser. Dans les arts, le goût, une certaine voix intérieure s'interpose entre le bon et le trop bon, qui avertit les âmes bien nées d'arrêter à ce point, de ne pas tout dire, tout révéler, afin de laisser quelque chose au désir.

Mais que ce point est délicat et difficile à saisir ! C'est le privilège de bien peu d'hommes et le désespoir de beaucoup d'autres. Quoi, un peu moins que le bien, c'est presque le mal ! Un peu plus que le bien, c'est plus mal encore! Heureux le grand artiste qui a vécu ! Ses fautes ne lui sont pas attribuées; son école, ses élèves, ses réparateurs inhabiles ont seuls faibli en retouchant ses ouvrages. L' Apollon est parfait; la Vénus pudique est parfaite ; la Transfiguration est inimitable. S'ils faillent dans un pied, dans une main, si le possédé n'est pas digne de Raphaël, ce ne sont pas ces artistes créateurs qui ont pu se méprendre, c'est le réparateur chétif qui a prouvé que nul n'est digne de toucher ou retoucher à de tels chefsd'œuvre.

Que dirons-nous de la musique après en avoir parlé si souvent? Art plus difficile que les autres arts, parce qu'il est plus métaphysique et que les sons, plus volatiles que les formes, rendent l'expression musicale plus vague et plus difficile à saisir. C'est là qu'il est aisé d'errer. 11 faut du chant, sinon point de musique aimable. Mais, hélas! exiger du chant d'un musicien, c'est lui demander du génie : la demande est-elle proposable? Néanmoins, c'est l'exorde que chaque jour on lui répète, s'il ne chante point ou pas assez.

Un chant quelconque suffit pour la symphonie, mais il doit sortir de la déclamation juste des paroles. Si on les met en chant, et je le répète pour la centième fois, si les bonnes notes du chant ne rencontrent pas les principales syllabes des vers, la musique gâte la parole et celle-ci ne s'entend plus.

Il est une mélodie vague que bien des gens préfèrent à celle qui dit les paroles; laissons ce plaisir aux âmes errantes, exaltées, qui n'ont point de fixité; d'ailleurs, cette mélodie n'a rien de répréhensible à l'égard des paroles, puisqu'elle n'exprime rien de positif, ou bien peu de chose. Mais dans tous les cas, soyons simples dans les procédés des arts; n'outrons pas la mesure que requiert chaque genre et chaque chose. La musique est un art très délicat, si délicat que beaucoup n'y entendent rien. On excède souvent en musique, soit en détruisant l'expression mélodique par des ornemens ridicules, soit en surchargeant les accompagnemens de science harmonique plus

ridicule encore. Au reste, ce ne seroit pas la première fois que trop de science auroit failli dans ses labyrinthes inextricables et auroit nui à l'art qu'elle doit embellir et protéger. Les philosophes d'Athènes et les théologiens du monde, en sophistiquant, ergotant sans cesse, ont jeté jadis le trouble dans les sciences, qu'il a fallu débrouiller ensuite. De même, trop de science en musique, trop de complication entre les parties accompagnantes du chant, détruisent la mélodie, point capital de l'art. J'aimerois mieux le chant seul (s'il est bon) qu'avec de nombreuses parties d'orchestre qui l'étouffent et me font le chercher comme un diamant perdu dans les broussailles. Terminons ce chapitre par une anecdote probante.

Dans une société," Caillot (1), chantant un air de Mozart sans aucune espèce d'accompagnement, fit pleurer son auditoire. Les musiciens accompagnateurs arrivent; on l'invite à recommencer le même morceau avec orchestre : Caillot ne produit plus aucun effet. C'est lui-même qui raconte ce fait. Expliquons-en les raisons. L'expression, la vérité déclamatoire, la physionomie du chanteur avoient ému l'auditoire; sans orchestre, il avoit suppléé à tout en laissant cependant quelque place à l'imagination des auditeurs, point essentiel dans les arts d'agrément. L'orchestre arrive, le chanteur se trouve dépossédé de la moitié de la besogne, on ne le reconnoît plus parce que l'effet est partagé, mutilé entre quatre ou cinq parties d'orchestre.

Compositeurs, gardez-vous de trop diviser l'attention de votre auditoire par de nombreux accompagnemens : les effets doubles sont ennemis de la sublime unité. Un orchestre parlant, trop expressif, ne convient qu'à la danse et à la pantomime, auxquelles on a ôté la parole.

J'aime à terminer mon chapitre par une anecdote, comme on a pu le remarquer en lisant cet ouvrage; en voici une seconde qui a trait à celui-ci et qui est en plein rapport avec la musique surchargée.

Une dame jeune, belle, riche, ayant le genre nerveux fort

(1) Excellent chanteur dramatique qui, au Théâtre italien, a chanté et, plus encore, joué presque tous les rôles importans de mes premiers opéras dans leur nouveauté. (G.) — Voir t. III, p. 871, note.

susceptible, pleure comme un enfant (et ce qu'il y a d'aimable, pleure en souriant) lorsqu'elle entend les trois notes d'un cor qui, la nuit, accompagne les orgues des rues. Je lui ai demandé si un orchestre nombreux, si celui de l'Opéra lui produisoit quelque effet semblable. « Jamais », m'a-t-elle répondu. Donc, trois bonnes notes d'un cor vulgaire affectent plus cette âme délicate que les instrumens de 80 musiciens et d'environ 200 exécutans, quand le chant se joint à l'orchestre. Ceci peut donner à réfléchir sur les avantages de l'unité.

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