‹ Réflexions d'un solitaire (volume 2)Chapitre 85 sur 91 · AIME-T-ON LA VIE · texte numérisé non relu

AIME-T-ON LA VIE

Ce chapitre sera-t-il long, sera-t-il court? Je ne sais. Plus une proposition est générale, plus on a de choses à expliquer ; ce qui est simple est bientôt dit. L'homme aime la femme, ï homme a besoin de manger -pour vivre, n'offrent point d'équivoque. Nous ne raisonnons longuement que par comparaison, et plus nous comparons, moins nous prouvons, puisque rien dans le monde n'est pareil à une autre chose. Cest comme telle chose est donc forcément un demi-mensonge. Deux grains de sable, deux gouttes d'eau se ressemblent en apparence, mais à la loupe ils sont dissemblables. Ce n'est que dans les matières difficiles et hors de notre portée que nous sommes forcés de nous appuyer d'une comparaison ; vaille que vaille, elle nous donne au moins une idée comparative de deux choses à peu près semblables, une idée plus identique qu'une seule chose qu'on ne comprend pas, parce qu'elle est unique et ne se rapporte à rien : par exemple, Dieu.

Aime-t-on la vie? Tout prouve que nous sommes vivement sensibles envers nous-mêmes, que nous en sommes idolâtres, quoique, par vertu ou par amour-propre, nous agissions

quelquefois comme si nous ne l'aimions pas. Quand ma montre avance et que je la retarde, ne me suis-je pas surpris à dire : hé bien, cest cela de plus à vivre ; et je parle alors d'instinct et sans réflexion. C'est une chose admirable que l'instinct ou la propriété dont chaque chose est douée. La propriété est pour la nature, que nous disons morte, ce que est l'instinct pour la matière vivante. Propriété ou instinct sont une même chose ; c'est faculté, manière d'être indépendante du moi qui raisonne en nous. On m'a souvent demandé ce que j'éprouve en faisant ma musique ; je me monte la tête, et j'écris sous la dictée de mon âme. Quand j'écris ceci, ma tête seule travaille ; ma musique, je la fais plus avec mon cœur qu'avec ma tête. Puisque l'instinct est le type de toutes vérités, il y a contradiction entre notre amour et notre mépris pour la vie. Nous trouvons ordinairement la force de nos raisonnemens, et surtout de nos preuves physiques dans l'instinct des bêtes, parce qu'il est pur : bel honneur pour nous! Elles aiment la vie, elles ; nous ne sachons pas qu'un seul animal se soit suicidé de propos délibéré. Le chien qui se jette dans une rivière innavigable pour sauver son maître ou son petit, a bonne envie d'en revenir. Sans doute l'amour paternel ressemble à l'amour du chien ; quand j'ai sauté dans la Saône débordée après ma fille qui s'y noyoit, j'ai sauté sans plus de réflexion que l'animal dont je parle, mais mon intention secrète étoit d'en sortir avec elle (1). Nous aimons donc beaucoup la vie, quoique dans maintes occasions nous semblions braver la mort, rarement en face, souvent de profil ; en face, par satiété ; de profil, par amour profane ou sacré, ou par ambition. Tel est l'auteur qui se dessèche à force d'études, la jeune femme qui va presque nue dans un climat tel que est le nôtre, et le guerrier qui chaque jour s'expose à la mort... Les maladies héréditaires, telles que la goutte, la pulmonie, nous montrent des victimes bien dignes de compassion ; mais les gourmands, les libertins qui se tuent à plaisir et avec plaisir, excitent moins notre sensibilité. De l'eau et de l'exercice sauve-

(1) Voyez mes Essais sur la musique, chapitre des Talens précoces. (G.) Il s'agit du dernier chapitre du deuxième volume des Mémoires, dans lequel Grétry évoque, en termes émouvants, la mort successive de ses trois filles. L'épisode auquel il fait allusion ci-dessus se rapporte à la troisième, Antoinette.

roient les premiers ; des mœurs plus régulières préserveroient les seconds du marasme mortel.

La révolte des sens chez les filles honnêtes sollicite les regrets de tous. Ces douces victimes des mœurs et des convenances sociales trop difficiles à combiner avec la nature périssent dans le printemps de leur vie ; c'est la tendre fleur qui sèche faute d'arrosement. C'est ainsi que la belle moitié du genre humain succombe ; ou, si elle résiste à sa rébellion, c'est pour donner une existence dégénérée à l'enfant qui un jour invoquera la mort au lieu de jouir du bienfait de la vie. On peut croire que chez les filles de Sparte la pulmonie étoit peu commune ; l'exercice les fortifiait ; les mariages s'y contractoient sans le préjugé de la noissance, la crainte de voir périr, par effet de la loi, des enfans trop foibles... Tout tendoit à préparer une race vigoureuse de citoyens propres à défendre l'Etat. Quelle différence ici ! Le sexe honnête balance sans cesse entre la mort ou l'infamie : s'il se révolte physiquement et clandestinement, il périt ou languit ; s'il suit la nature en bravant ouvertement les mœurs, il se dégrade cent fois. Heureux notre sexe qui a le privilège d'écarter le préjugé en demeurant honnête. Une femme peut être malhonnête, ayant nos talens et nos vertus. Aussi, à moins qu'elles n'ayent quelque difformité, le bonheur des femmes est d'emprunter nos habits pour participer un instant à notre liberté, tandis que même l'adolescent semble dédaigner les vêtemens sous lesquels il vit rougir la beauté timide ; et si pendant nos saturnales il emprunte le costume féminin, n'allons pas trop le traiter en fille, car, tel "que le jeune Achille à Syros, il réclamerait aussitôt les droits de son sexe méconnu. J'ai soupe avec Mademoiselle la chevalière d'Eon ; je l'ai vue honteuse de ce que la police l'obligeoit de se vêtir en femme, après, comme on sait, avoir parcouru une longue carrière militaire et diplomatique, toujours méconnue et rarement soupçonnée par quelques-uns d'être femme. Au dessert, la dame du logis, et d'une voix douce, lui offrit des confitures. — « Du fromage, Madame », lui dit-elle d'une voix forte. Au moment du départ, elle appelle son valet : « Donne-moi mon éventail ! » C'étoit une canne-à-sabre. Oui, la liberté masculine est le premier des biens ; n'en doutons pas. L'abus n'est que pour les esclaves.

Contentons-nous dans la force de l'âge, soyons prudens dans la vieillesse ; sur cent vieillards amoureux, quatre-vingts sont victimes. Depuis deux ans (1), je me suis fait vieux et depuis ce temps la nature m'a rendu jeune en facultés ; on diroit qu'elle est femme par cet esprit de contradiction : elle veut quand on ne veut plus. C'est aussi depuis que je ne m'assieds plus sur le trépied musical que mes nerfs ont repris l'aplomb qui aide à résister aux sens. L'autre jour, un célèbre artiste de mes amis, plus âgé que moi, et auquel je faisois part de mon régime actuel, me dit qu'il n'étoit pas aussi dupe que moi, qu'il avoit encore trois maîtresses : « Vous mourrez en trois jours », lui dis-je. Il vient de succomber comme je lui avois prédit. Un autre vieil ami me disoit : « Plutôt mourir que de vivre hors du bonheur. — Soit, lui dis-je, fiât poluntas, mais bientôt, n'accusez pas la nature des écarts de votre imagination ». Un autre, plus intrépide, auquel on avoit déjà coupé une cuisse, disoit : « J'en aurois dix, je voudrois les perdre, plutôt que de renoncer à ma divinité favorite. » On ne dispute pas des goûts. En général, c'est après quelque fête bachique ou vénérienne que les rhumes catarreux, les fluxions de poitrine, les paralisies, les apoplexies nous attaquent. Clairvat (2) me dit : « Je viens de faire le jeune homme », et il meurt neuf jours après. Le Kain (3) voulut plaire à une jeune beauté qui savoit à peine lire : il joua Vendôme (4) comme un dieu et périt comme un homme. En soignant et conservant ses vieux jours, on croiroit aisément que c'est contrarier la nature, puisqu'elle donne aux hommes âgés des appétits mortels, et qu'elle retire du monde plus de la moitié des femmes qui ont cessé d'être propres au grand œuvre de la génération. Dans le jeune âge on répare ses excès, ses folies; dans l'âge avancé il n'est plus de réparation totale ; on ne répare qu'à moitié. Tu veux être jeune, vieillard insensé; tu le seras, dit la nature ; meurs et produis un être ou des êtres dans l'enfance de la vie. Rien ne prouve-t-il la volonté de vivre

(1) J'ai aujourd'hui, 11 février 1807, 66 ans. (G.)

(2) Célèbre acteur du théâtre italien. (G.) Voir tome II, p. 104, note 1.

(3) Voir tome III, p. 369, note 2.

(4) Allusion à Vendôme, duc de Penthièvre, général de Louis XIV, plus connu encore par ses débordements que par ses victoires (1654-1712).

comme de voir un vieillard octogénaire supplier à genoux la beauté de quinze ans de lui accorder quelques atomes dévie, contenus dans sa douce haleine? Je m'arrête beaucoup sur le chapitre de l'Amour, parce que c'est lui le plus souvent qui donne la mort après avoir donné la vie, et que c'est encore lui qui nous fait oublier combien nous l'aimons. On pourroit faire une série de combinaisons physico-morales sur les différens genres d'unions amoureuses, d'après les caractères et l'éducation des personnages, qui ne seroit pas inutile à la société. Par exemple :

DEMANDE

Qu'est-ce que l'amour ?

RÉPONSE

L'ordre suprême de se reprocréer.

RÉPONSE

Pourquoi les femmes sont-elles plus constantes en amour que les hommes?

RÉPONSE

Parce que celui qui paye l'écot est le premier à se dégoûter des festins.

DEMANDE

En est-il de même au moral ?

RÉPONSE

Non, au moral, les femmes mettent plus au jeu que les hommes, et c'est elles qui payent en simagrées quand nous payons en deniers comptants. Et c'est une raison de plus pour les rendre constantes.

Si les mœurs sont dissolues, il y a parité entre les hommes et les femmes; peut-être même que le plus de dissolution est du côté des femmes, étant les plus foibles et plus faciles à se laisser entraîner.

DEMANDE

Quelle différence y a-t-il entre le physique et le moral de l'amour?

RÉPONSE

Le physique est aussi vrai que le moral est factice, l'un est le cœur, l'autre, l'esprit, et le cœur l'emporte sur l'esprit, à moins que l'amour-propre ne se joigne au dernier.

DEMANDE

D'où vient l'inconstance générale des femmes, hors en amour ?

RÉPONSE

De la foiblesse de leurs organes et de ce que l'amour seul les gouverne.

DEMANDE

En ce cas, quelle différence y a-t-il entre les sexes ?

RÉPONSE

L'homme commence par le haut et finit par le bas; la femme commence par le bas et finit par le haut.

DEMANDE

Pourquoi les savants sont-ils moins amoureux que les ignora n s 1

RÉPONSE

Parce que l'étude attire tout en haut.

DEMANDE

Quelle idée avons-nous de celui qui fait des folies amoureuses l

RÉPONSE

Celle d'un pauvre diable qui ne sait pas se faire aimer et qui est entraîné par sa passion.

DEMANDE

Pourquoi l'acte vénérien inspire-t-il de la honte à l'espèce humaine, et à quelques animaux ?

RÉPONSE

Les chiens chaleureux bravent la honte, mais rien de plus sot que ces couples infortunés qui ne peuvent se désunir ; on diroit que la nature les punit de leur lascivité déhontée. Si notre espèce participoit à cette malheureuse conjonction, combien plus de femmes perdues ! Quelle augmentation de liste dans la grande confrérie ! N'en doutons point, la nature inspire la pudeur aux fortes espèces pour donner plus de prix à l'amour restaurateur du monde. Nos grands plaisirs sont presque tous imaginaires; ôter le voile qui les couvre, c'est en détruire le charme; il est même dangereux de trop expliquer ce qui ne doit être que senti ; les expressions verbales deviennent si scabreuses aujourd'hui, qu'il n'est permis qu'aux dictionnaires d'histoire naturelle de nommer les choses avec liberté ; cependant, la preuve physique que l'amour est une voluptueuse saleté, c'est que, par antipathie, les odeurs délicieuses donnent aux femmes des syncopes hystériques, et que, par analogues sans doute, elles reviennent à elles par les odeurs fétides.

DEMANDE

Qu'est-ce que l'amour entre adolescens?

RÉPONSE

Une excursion sur l'âge futur; un jeu d'enfans qui indique la direction des sexes. Deux enfans mâle et femelle qu'on ne laissoit pas libres, et pour cause, résolurent de fuir ensemble tel jour par la diligence, mais ils n'avoient pas songé qu'il faut de l'argent pour voyager; ils furent tout bonnement et sans préambule se placer à côté l'un de l'autre dans le carrosse public. Cependant, le père du garçon et la mère de la fille étant informés de leur escapade, ils furent les trouver, leur donnèrent le fouet et ils rentrèrent chacun chez eux en pleurant (1).

DEMANDE

Qu'est-ce que l'amour entre vieil homme et jeune femme ?

(i) Rousseau, dans ses Confessions, nous a dit (à en juger par lui-même) combien il est dangereux de fesser les enfans. Je pense comme lui. et je crois qu'un enfant souvent fustigé de cette manière devient à coup sûr un libertin, parce que le fouet irrite et attire l'humeur peccante. (G.)

RÉPONSE

Une lettre de change à court terme, payable à l'épouse à la mort du mari.

DEMANDE

Entre une vieille et un jeune?

RÉPONSE

Encore pis : c'est comme une mère et son enfant mâle : prépondérance d'âge du côté de la femme, empire du sexe du côté de l'homme ; c'est un attelage ridicule.

DEMANDE

Entre riche et pauvre?

RÉPONSE

Si c'est un homme qui est riche, tout est bien. Si c'est la femme, l'homme devient maître d'hôtel; il joue un rôle secondaire, peu convenable à son sexe.

DEMANDE

Entre une noble et un roturier? Un roturier avec une noble?

RÉPONSE

A moins que la femme noble n'ait assez de sens et d'esprit pour ne reconnoître de vraie noblesse d'amour que dans les hautes facultés viriles, elle croira déroger en se livrant à un époux roturier. Mais l'amour se plaît à la dérogation, à niveler les races, à étouffer les prétentions et à ramener l'équilibre moral. Alors la noble baronne à quatre quartiers, fixant son époux roturier, se rappelle qu'il est constamment son vainqueur nocturne. C'est ainsi que la nuit, éteignant les fatuités du jour, humanise la sottise; c'est ainsi que, tremblante devant la force motrice, la foiblesse d'un préjugé factice cède à la force de la nature incorruptible.

DEMANDE

Entre dévot et dévote? Entre un mondain et la dévote?

REPONSE

Le mélange des devoirs religieux et matrimoniaux, se succédant l'un à l'autre, doivent être, pour autres que les dévots, d'un contraste assez singulier. Faire tout pour l'amour de Dieu, pour l'amour du prochain : plus, le plaisir physique que nul en certains cas ne peut se dissimuler, c'est, à coup sûr, réunir les trois essences du plaisir. Oui, l'amour légitime combattu par l'amour divin doit être d'un délice indéfinissable pour l'homme amoureux, c'est un exorcisme à rebours, ce n'est pas le démon qu'il faut chasser, c'est une idée exaltée du Créateur, qui lui-même ordonne souverainement la reproduction des espèces. Si ce que je dis a une face singulière et plaisante, c'est bien autre chose quand l'homme pieux veut accorder la décence avec les besoins physiques. On se rappelle le bon curé qui par pudeur recevoit des lavemens des mains de sa gouvernante par le trou ou tonsure de sa perruque, qu'il plaçoit sur son postérieur. Le mondain doit avoir des jouissances des plus voluptueuses en épousant une jeune et belle dévote; il a le double avantage de com battre deux obstacles à la fois : la dévotion et la pudeur. Si la pudeur s'apprivoise chez la femme qui cède aux plaisirs permis, les scrupules n'abandonnent jamais la femme pieuse. Sa retenue naturelle, ses craintes de se compromettre, son trouble après avoir résisté vainement à la force, son chagrin de se voir obligée à des refus qui ne font qu'irriter son vainqueur, ses prières à Dieu qu'elle croit secrètes et qu'on aperçoit, ses exclamations mystiques quand ses sens la forcent d'être femme, ses expiations après avoir joui pour rejouir encore... tout est volupté pour l'homme heureux qui possède un ange de chair qu'il voudroit dérober au ciel. Mais deux amours ne peuvent durer longtemps d'égale force; et si l'époux amant se fait aimer, si le fruit de l'hymen vient ajouter l'amour de mère à celui d'épouse, ces deux amours, qui ne font qu'un, pourront bien rompre l'équilibre et l'emporter sur le sentiment mystique.

DEMANDE

Qu'est-ce que l'amour entre l'homme doué d'une vive imagination et la femme passive ?

REPONSE

C'est le supplice de Tantale, direz-vous... Oui et non. On regarde l'amour réciproque comme le plus désirable, mais peut-il l'être au même point? Non. L'amour comme la haine assortissent des tempéramens entre lesquels il n'est point d'égalité parfaite. En amour, il faut que l'un supplie et que l'autre accorde, sans quoi le mouvement, la chaleur nécessaire se perdroient dans une harmonie trop uniforme. Deux flammes égales en vivacité produiraient un désordre ridicule, une combustion qui brûleroit l'amour même, et le mèneroit au néant. Toute passion s'apaise étant parvenue à son terme; alors on est sans amour et sans désirs de part et d'autre; ce n'est plus qu'une tendre réminiscence du passé qu'on regrette. Tel est l'effet que produiroit l'intimité imaginaire entre deux êtres également passionnés d'amour.

Quelle tactique piquante et tentatoire, au contraire, d'épier, d'espérer sans cesse un plus grand développement de sentiment dans une jeune beauté dont le cœur voudroit s'épanouir, et qui reste malgré ses doux efforts dans les bornes d'une pudeur enivrante! Telle la fleur printanière se renferme en bouton quand le souffle de Borée dispute encore la victoire aux doux zéphyrs. Les amours, quels qu'ils soient, ont donc un terme fixé par la nature ; et si l'ardeur de deux êtres qui s'idolâtrent peut durer deux ou trois printemps (en passant par les dégradations qu'on feint de ne pas éprouver pour ne point s'affliger, mais qu'on sent très bien), celle d'un être de feu avec la femme sensible sans trop d'explosion, doit se prolonger fort au-delà Si l'on parvient à électriser un jeune cœur avant l'âge de sa maturité, c'est comme une plante hyperboréenne portant un fruit de la zone torride. Les monstres piquent la curiosité, mais déplaisent bientôt après par leurs irrégularités mêmes. L'homme est avide de prémices, il aime à faire éprouver les premières sensations d'amour, il est cruel comme le dieu qui le possède ; mais dès que le tendre objet de son délire a subi sa réformation sensuelle, dès que ses premières larmes de sentiment ont mouillé le sein du cruel sacrificateur, il se repent, il est honteux d'avoir offensé la nature.

DEMANDE

Qu'est-ce que l'amour entre une femme savante et un bon-homme?

RÉPONSE

C'est l'union la plus discordante, la plus monstrueuse qu'il y ait entre les sexes. Un de ces mariages suffit pour décider cent célibataires à ne pas sortir de leur état. Il y a peu de femmes d'esprit qui en aient assez pour rester dans les bornes prescrites par le bon sens; leur plus forte inclination est vers la coquetterie et la domination; c'est par la flatterie que nous les séduisons; c'est par la domination qu'elles sont ridicules. Elles sont donc enveloppées de prestiges qui les empêchent de saisir le point si délicat, même pour les hommes d'esprit, ce point juste qui repousse toute espèce d'exagération en toutes choses. Dès qu'une femme est réputée pour avoir de l'esprit, et que par convenance elle épouse un bon-homme, pris dans le sens vulgaire, elle est ridicule par l'empire même qu'elle possède, quoique mérité. Il faut changer le vers qui dit : du coté de la barbe est la toutepuissance, et mettre à la place : du côté de la cotte... On devroit envoyer à la porte, je veux dire à la Sublime Porte, ces sortes de femmes pour y faire un apprentissage de quelques années. Si du côté de la femme se trouvent l'esprit, la force et le talent, qu'elle reste libre; pour s'unir à l'homme il faut être femme, et celle-ci n'en a pas les attributs C'est une bonne solliciteuse d'affaires, une belle parleuse qui dédaigneroit les devoirs véritables de son sexe, et son mari même. Toute femme qui commande à son chef est, par le fait, une sotte qui n'a ni cul, ni tête ; de plus, elle renonce au droit de plaire : on peut considérer son talent, s'il n'est pas exagéré ; mais elle reste sans tendresse de notre part, et sans confraternité avec les femmes en général. Celui qui a dit : dès qu'on admire on aime, n'a pas dit juste pour tous les cas; il vaudroit mieux dire : dès qu'on aime on admire. Osons jeter les yeux sur le mari d'une telle femme ; le pauvre homme ! il n'a pour lui que sa barbe et sa culotte ; encore semblent- elles empruntées. Quand il vous invite à dîner, il faut se dire : fort bien, si ta femme me prie. Molière a si bien décrit les pauvres maris, et en même temps les sottes femmes, qu'il est inutile de

s'appesantir sur leur compte ; on ne feroit que redire ce qu'il a dit mieux que nous.

DEMANDE

Et si c'est l'homme qui est fort et la femme foible?

RÉPONSE

Telle union est plus dans l'ordre; la force est du côté où elle doit être, et la ruse de même, car la ruse n'est que foiblesse déguisée. Cependant l'homme d'esprit devine le motif et les pourquoi des finesses et des caresses de sa compagne ; il en jouit sans mot dire, et les paye ; il sait qu'elles ont trois objets finals : plaire, dominer, et être bien servies. Le mari sans tact fait apercevoir qu'il devine tout; celui qui a plus de finesse s'en garde bien, il laisse à la femme son domaine. Ainsi les meilleures unions ne sont que semblant contre semblant.

En général, le sot se vante et se laisse duper; l'homme accorte joue la dupe et marche à ses fins.

DEMANDE

Qu'est-ce que l'amour entre coquin et coquine?

RÉPONSE

Ce n'est pas amour, c'est besoin physique, plus rebutant que l'amour entre les bêtes ; c'est pis encore ; c'est une association qui n'a pour but que le brigandage. Comme on doit plaindre l'enfant qui naît d'un tel couple! Le baptême peut-il laver l'innocent qui est le produit de la semence de tous les crimes? On rougit de dépeindre les mœurs de telles gens : sans religion, sans conscience, escroquant tant qu'ils peuvent, remplissant les voûtes des tribunaux de leurs noms odieux; la femme toujours en délire, inventant les projets les plus iniques, le mari livrant sa femme à qui veut le servir... 11 y a cent ménages pareils dans cette grande ville, et leur fin commune est de tomber dans la plus sinistre misère, ou de s'empoisonner, ou de se noyer quand ils sont las de vivre. Disons encore un mot des amours déréglés et dénaturés.

Le caractère indicatif de l'amour est le dérèglement. Dès que l'amour règne sur nous, toutes choses lui sont secondaires ;

il rompt tout équilibre, ou plutôt il est la seule passion qui, à la fois, s'empare de tous nos sens pour ne former en nous qu'une faculté déterminante, une seule volonté. Aussi les poètes le nomment-ils le tyran des cœurs. Ce Métastase, en parlant de l'amour, a dit : e se ragione intende subito amor non e. Ce calorique-amour échauffe, pris à petite dose; il brûle lorsqu'elle est forte. Comment rester d'aplomb quand une force aussi vive nous entraine £ 11 le faut pourtant, ou la moitié du globe se consUmeroit pour se doubler, ce qui réduiroit le produit à zéro. Dans les forêts, il n'est plus d'amour dès que le besoin a cessé; dans nos sociétés, où l'amour est toujours , fomenté par des obstacles, il faut une règle austère pour le contenir ; il faut des pompiers moraux qui éteignent l'incendie toujours prêt à éclater; ces pompiers sont les voix qui protègent la pudeur, en punissant les réfractaires voluptueux.

Chaque sens donne aisément dans l'excès lorsque, après une abstinence forcée, il reprend ses fonctions. 1. Non sans risque, le prisonnier grimpe à sa fenêtre pour contempler la campagne ou la mer à travers ses tristes barreaux. 2. L'homme accoutumé et privé de tabac en savoure une prise avec délice, qu'il demande au premier venu. 3. Avec quelle voracité le gourmand engloutit les mets succulens qu'il attendoit avec impatience des régions éloignées! 4. Avec quel transport l'amant retrouve dans celle qu'il aime les accens d'une voix plus mélodieuse que la lyre d'Orphée! Avec quel saint ravissement la tendre mère entend la voix de l'enfant dont elle fut longtemps privée ! Avec combien de plaisir j'entends de nouveau la musique, presque oubliée, que j'ai composée dans ma jeunesse! Je retrouve, je ressens alors mon être antérieur. Les sensations chaudes du bel âge veulent encore s'emparer d'une imagination plus calme; c'est, pour ainsi dire, un autre soi-même qui revendique ses droits auprès du vieil homme; c'est un plaisir que j'éprouve, mais un plaisir passif et mêlé de regrets. 5. Avec quelle impatience l'enfant touche à tous les objets qu'il peut atteindre ! C'est ainsi que de ses autres sens il acquiert la confirmation. Donc le sixième sens (l'amour en action, qui semble être la réunion de tous les sens) doit excéder au sextuple d'un sens solitaire. De même que l'exil nous fait regretter notre patrie, c'est avec ardeur qu'on

jouit d'un ou de plusieurs sens après une longue privation; il semble juste alors de réparer ses pertes antérieures, et souvent on tue, dans l'excès, le plaisir à venir dans le bonheur présent. Si l'on demandoit aux gens d'esprit ce qu'ils aiment le mieux dans le monde, c'est ce qui tue, diroient-ils. Si l'on ne redoutoit l'avenir, on se livreroit aux plaisirs des sens, à ses passions, mais à la mort. Je n'ai parlé que des gens d'esprit; quant aux gens bêtes, ils ont l'avantage de se tuer avec plaisir et sans regrets : en tout il est des compensations. Les amours dénaturées sont des appétits déréglés. Le besoin, les écarts d'imagination y conduisent souvent; souvent aussi c'est une cause physique, extraordinaire. Dans des promenades éloignées, j'ai vu des affamés brouter l'herbe, et mâcher l'écorce des arbres. J'ai vu des preneurs de tabac, tourmentés de ce besoin factice, broyer des feuilles sèches qu'ils humoient en attendant mieux. Les amours factices, déréglées, dénaturées ou monstrueuses indiquent (dans l'un et l'autre sexe) une inclination physique insurmontable, ou devenue telle par habitude, foiblesse d'organes ou d'éducation, ou force de caractère qui brave les préjugés nécessaires.

Souvent on dit que tel a des goûts bizarres, et c'est comme si l'on disoit qu'il a la fringalle, ou qu'il a des organes doubles qui demandent beaucoup de nourriture et des sécrétions proportionnelles. Les anciens Grecs étoient sages; ils ne jugeoient les hommes que par leurs vertus, leurs actions, leurs talens et non d'après leurs goûts dépravés, qu'ils regardoient comme des besoins factices, des appétits, des caprices momentanés qu'on irrite par les punitions. Combien de fois les questions indiscrètes faites par nos confesseurs n'ont-elles pas ouvert les yeux de la jeunesse en lui apprenant ce qu'elle ignoroit! Combien de fois les punitions publiques et scandaleuses n'ont-elles pas conduit aux abus qu'on croyoit réprimer ! Un voile prudent doit être jeté sur mainte et mainte chose pour qu'elles n'excitent pas de tentations ; tels sont les goûts contre nature, l'explication des mystères, qu'il est inutile de nommer incompréhensibles. — Mais enfin, si tels excès se multiplient jusqu'au scandale? — Alors la loi doit punir sévèrement le coupable comme perturbateur, sans s'expliquer davantage ; et je pense que les tribunaux

doivent être fermés au public quand on y instruit de telles procédures, et qu'on y juge de tels coupables. Ajoutons à ceci que tel climat agit prudemment en tolérant ce que tel autre climat condamne. Si, né dans le nord, tu portes en tes entrailles les feux dévorans de l'Afrique, cours au climat que requiert ton être, et ne trouble pas la quiétude, la presque stupide insouciance hyperboréenne. — C'est recourir à l'extrême, dira-t-on. — Eh bien, si tu crains l'exil, raffraîchis ton sang par la vertu des plantes salutaires, et par un régime moral qui te mette à l'abri des excès.

Que de chagrins, hélas, préparent l'immoralité de toute espèce! Une femme remplie d'esprit et d'ardeur (c'est la même chose), et qui haïssoit notre sexe, s'est confiée à moi, m'a dépeint sa déplorable existence. « Je suis lasse de vivre, me disoit-elle, le tombeau où je saurai descendre est ma seule ressource. — Servez-vous plutôt, lui dis-je, de la force de votre esprit pour dompter un penchant que, hors vous, chacun doit réprouver. De quoi vous plaignez-vous? La société n'est-elle pas en droit de vous fuir? Est-il un père, une mère, un amant, une amante qui ne doivent vous repousser avec horreur dès que vous vous êtes fait connoitre ? Je sais que vous êtes bonne, généreuse, loyale ; mais de quoi servent ces belles qualités, si vous rompez l'harmonie sociale ; si, dans le point le plus capital, vous troublez l'ordre comme un monstre échappé des forêts? Croyez-moi, ne vous livrez pas au désespoir : une mort volontaire vous condamneroit encore aux yeux de tous. On diroit : elle s'est tait justice. Songez que bientôt l'âge vous tempérera; en attendant, lisez de bons livres, invoquez la nature à laquelle vous faites violence ; continuez d'écrire ; que votre morale soit saine et vous serve de règle et de régime. Faites comme moi : je n'écris que pour apprendre à me conduire; tant mieux si, après moi, d'autres y trouvent leur compte. Fuyez votre ennemi : gagnez huit jours, quinze jours, un mois, deux mois; au troisième, c'est victoire gagnée, je réponds de vous; avant de succomber encore, les tourmens que vous souffrez, que vous avez soufferts, effrayeront votre imagination par la crainte de les renouveler, et ils vous donneront la force de vous vaincre. — Vous le croyez, bon ami ? me dit-elle, en fondant en larmes et en se jetant dans mes bras. —

4ii

J'en suis sûr, et maintenant que je vous observe, je crois voir que déjà vous pleurez la perte bienheureuse des malheureuses habitudes qui vous ont coûté tant de pleurs. — Pourquoi vous ai-je toujours aimé, vous, malgré mon aversion ? — Parce que vous avez lu dans mon âme; parce que vous avez remarqué mon dégoût pour toute espèce de dépravation ; parce que je ne vous ai jamais vue comme femme, mais plutôt comme un homme d'esprit ; vous n'avez donc pu me ranger dans la classe de ceux que vous haïssez, quoiqu'ils soient plus réguliers que vous. »

La confiance de cette demoiselle à mon égard prouve aussi qu'elle aimoit la vie, quoique, chez elle, elle fût irrégulière; auroit-elle sans cela cherché des consolations dans autrui ? Je la questionnai sur la cause de son penchant anti-sexuel ; on ose à peine révéler de telles monstruosités : dans un âge encore tendre, celui qui devoit protéger son innocence en avoit voulu abuser, et de là cette secrète horreur pour notre sexe. Parvenue au temps où elle éprouva le besoin d'aimer, la nature, qui ne renonce pas à ses droits, lui avoit inspiré un échange approximatif, un biais secourable pour tromper sa passion.

Disons et répétons, pour clore ce chapitre, que notre amour pour la vie se décèle en toutes nos actions, même dans les élans d'amour ou d'amour-propre qui nous la font exposer. C'est toujours pour la rendre plus douce, plus fortunée ou plus importante que nous agissons. L'amour ou l'intérêt que nous avons pour les autres n'est que la réaction de celui que nous avons pour nous-mêmes. Quel que soit notre amour, notre compassion envers autrui, il y a entre leurs maux et les nôtres la même différence qu'entre un rêve et la réalité. J'excepterois volontiers de cette règle les amans, les époux tendres, et surtout l'amour maternel. La sensibilité de l'homme dépend de son physique et des circonstances morales qui la modifient, comme la nature du son d'un instrument de musique dépend de sa structure et de la matière dont il est fait.

l^^J^no^T^IJ^Z: ^^r^^rr^^r:.

'Vf.-VV \< \/ v v v .

GLUCK N'AVOIT PAS UN AUTRE SENTIMENT QUE MOI RELATIVEMENT A LA MUSIQUE DRAMA- TIQUE (i).

Le jour que nous parlâmes de notre art, il feignit cependant de douter si le chant étoit la partie capitale du musicien compositeur, et cela pour me faire parler. J'aperçus la finesse de mon Allemand, je feignis à mon tour de le combattre, quoique nous pensassions l'un comme l'autre et que, franchement, j'eusse pu le lai dire. D'ailleurs, deux musiciens exécutans et un amateur nous écoutoient avec intérêt, et je crois que nous ne prolongeâmes notre conversation que pour eux, et pour la petite satisfaction de notre amour-propre. Quand deux hommes instruits dans une science et qui ont fait leurs preuves se communiquent, ils n'ont pas besoin de longues narrations, ils savent d'avance quelle doit être leur opinion, ils se connoissent par leurs ouvrages. Si Gluck et moi nous nous étions parlé tête à tête, notre entretien n'eût été qu'un bref résumé trop substantiel, trop serré pour le commun des auditeurs. J'ajouterai à ce préambule que, par son âge, Gluck se crut autorisé à cette sorte d'examen de mes principes. Il avoit alors soixante ans, j'en avois trente (2).

(1) Ce fragment a paru dans la Revice de Paris (avril 1845, page 620), sous ce titre : ce Fragment curieux copié sur le manuscrit autographe même de l'auteur ».

(2) Gluck se trouvait, en effet, à Paris en 1764. Il dirigeait les répétitions à'Iphigénie en Aulide, dont la première représentation eut lieu le 19 avril de la même année. En réalité, Grétrv avait alors trente-trois ans.

Gluck. — L'harmonie, mon cher enfant.

Moi. — La mélodie, mon cher papa.

Gluck. — L'une enchaîne l'autre.

Moi. — Non, c'est l'autre qui entraîne la première. Selon moi, la mélodie n'est pas plus dans l'harmonie plaquée, que Vénus Médipis n'étoit dans le bloc de marbre dont elle est sortie, mais l'harmonie est forcément dans un beau chant.

Gluck. — Je me doutois que vous pensiez ainsi.

Moi. — Remarquons que les musiciens chantant composoient sur un violon ; tels furent et sont Mondonville (1), Laborde (2), La Garde (3), Exaudet (4) et M. de Monsigny (5).

Gluck. — Si l'on adoptoit votre système, l'harmonie y perdroit.

Moi. — Qu'importe, pourvu que la mélodie y gagne. Est-ce l'érudition qui rend les vers de Racine si véritables? Non, c'est le mot propre, le mot du cœur, le charme consonnant des paroles qui font admirer ce grand poète. Les licences harmoniques, les modulations hardies n'appartiennent qu'aux maîtres qui n'en abusent point; si vous rendez un élève harmoniste avant d'être mélodiste, il abusera de la science et ne sera jamais chantant.

Gluck. — Mais peut-être ne sera-t-il jamais un grand harmoniste.

Moi. — Tant pis pour la tête des érudits, tant mieux pour le cœur des gens sensibles. Selon moi, il faut d'abord être mélodiste, et harmoniste autant que possible.

Gluck. — Donne-t-on le chanta qui ne l'a pas dans l'âme?

Moi. — Celui qui ne l'a pas doit rester professeur,

(1) Jean-Joseph Cassenea de Mondonville, violiste et compositeur (171 1-1772). 11 fut pe ndant quelques années directeur des Concerts spirituels.

(2) Laborde (Jean-Banjamin), né en 1784, guillotiné en 1794.

(3) 'De Lagarde, attaché à la musique de chambre de Louis XV. Il composa l'acte d'Eglé^daas l'opéra des Nouveaux Fragments, représenté en 1 73 1 , des cantates, des duos de table, etc. On ignore la date de sa naissance et celle de sa mort.

(4) '< Exaudet; je ne connois de lui qu'un menuet, que j'aimerois mieux avoir fait qu'un opéra à tapage, sans expression véritable. (G.) Exaudet (vers 1710-17(0), violoniste à Rouen, puis à l'Opéra, auteur de quelques morceaux de musique de chambre, dont un menue célèbre.

(5) Pi erre- Alexandre Monsigm (1729-181 /) avait été violoniste et intendant de la maison du Duc d'Orléans, avant d'être compositeur. 11 donna aux Italiens Aline, Reine de Ciolconde, le Déserteur, le Faucon, etc.

composer des solfèges, des fugues, en renonçant à l'art dramatique, à l'art de peindre.

Gluck. — En ce cas, il y aura beaucoup de professeurs et peu de grands peintres.

Moi. — C'est ce que nous croyons. Il ne faut choisir, pour être compositeur dramatique, que ceux qui chantent naturellement, qui ont un ample foyer de sensibilité qui s'exhale dans leurs chants; ceux-là seuls sont destinés à notre art. N'est-il pas extraordinaire qu'un musicien savant compose toute sa vie sans laisser un menuet, une contre-danse, qui passent en proverbe à la postérité? C'est ce qu'on voit cependant

Gluck. — Vous tenez donc bien aux airs qu'on retient avec plaisir?

Moi. — Je les mets sur la même ligne que les proverbes mis en vers excellens par Boileau, Racine, Molière et autres. Vous savez comme moi que nous pouvons, quand il nous plaît et avec de la patience, faire un morceau savant, mais que la fortune et l'inspiration nous sont nécessaires pour produire un de ces morceaux chantans que chacun aime.

Gluck. — Que faire donc pour donner à l'élève l'inclination vers le chant?

Moi. — Maître, vous le savez aussi bien que moi.

Gluck. — Mais encore?

Mol — L'élève bien choisi, il faut d'abord lui faire composer des chants suaves sur des paroles de difïerens genres. Deux ans à cette étude ne sont pas trop. Il modulera peu dans les airs agréables, parce qu'il a du goût, et plus dans les morceaux d'expression et passionnés, qui exigent et parcourent naturellement plusieurs gammes.

Gluck. — Mais il ne saura pas les règles qui l'ont fait moduler.

Moi. — Que n'importe, pourvu qu'il le fasse par sentiment, en respectant la vérité déclamatoire et la prosodie. Le maître n'a donc que ceci à lui dire : « Ce chant ne se retiendra pas », ou « Ce n'est pas ainsi que parlent un amant, un jaloux, un fourbe, un valet » ; ou (car il faut encourager l'élève, l'admirer même, quand il le mérite) : « Ce chant est à merveille, chacun le retiendra ; d'ailleurs, c'est bien ainsi que parlent

l'amant tendre, le jaloux furieux, le fourbe méprisable qui parle toujours faux, le valet sans principes... » Après cette éducation, croyez vous que l'élève, devenu maître, puisse cesser detre chantant?

Gluck. — Maître, dites-vous? Il ne sait pas même la règle de l'octave.

Moi. — Non, mais en attendant qu'on la lui apprenne, il sait mieux, il sait subordonner un chant à l'expression des paroles, et il respecte la prosodie.

Gluck. — Il sait lire la musique sans doute?

Moi. — Oui, puisqu'il faut qu'il écrive ses chants.

Gluck. — Sans basse?

Moi. — Lui ou moi, nous la ferons. J'aime la basse, et vous savez que ceux qui sont nés musiciens, ou pour l'être, font aisément une basse.

Gluck. — Je suppose qu'après deux ans il chante bien, très bien, et je ne puis disconvenir que c'est un grand avantage; après cela, que ferez-vous?

Moi. — Je lui apprendrai ou je lui ferai apprendre l'accompagnement, la composition et la fugue, mais, je le dis encore, jamais il n'oubliera son éducation première, jamais il ne fera parade de science en se rendant inchantable et baroque.

Gluck. — Mais, plus ou moins, tout le monde chante

Moi. — Oui, comme chacun fait des vers, mais il n'y a que les excellens qui vaillent.

Je me rappelle encore qu'il me dit : « Que pensez-vous de notre gamme de deux pièces et de nos réponses au sujet des fugues (1), si difficiles à faire? »

Moi. — Je pense que pour chanter il faut se servir de la gamme

et que notre gamine de deux pièces est très convenable aux imita-

(\) Sujet, thème principal de la fugue, exposé au début ; Réponse, répétition du même thème à la dominante, ou cinquième degré, dans une autre « voix ».

tions. Rien ne ressemble plus à

que

Si l'on ne composent les

sujets de fugues véritables que dans le système de ces deuxtétracordes, les réponses aux sujets seroient aisées et jamais contestables.

Telle fut à peu près la conversation que j'eus avec Gluck. Son sourire me disoit souvent qu'il étoit de mon avis et qu'il ne discouroit, comme je l'ai dit, que pour me faire parler. Si je n'eusse été pleinement de son avis, il fût revenu au mien. J'ai souvent dit dans mes Essais sur la musique que tout étoit dans le chant, à bien peu de chose près, qu'il étoit le régulateur de l'harmonie qui lui sert de base. Je dis à présent aux compositeurs trop savans, forts d'harmonie et maigres de chant, qu'ils renversent l'ordre naturel des choses, en mettant la statue dans l'orchestre, et le piédestal sur le théâtre.

^ytxJfyjfxyxyxirYïYyxxïr

rXXXTY-x ilimiïtlfll» YYTT>

PENSEES DETACHEES (0

Le contradicteur n'est de l'avis de personne, pas même du sien, puisqu'il nie souvent aujourd'hui ce qu'il affirmoit hier par effet de l'habitude de contredire.

Rousseau dit que Montaigne, en révélant ses défauts, a soin de ne s'en donner que d'aimables. Il fait mieux, lui : dans ses Confessions, il s'appelle bête, balourd, maladroit, et ne cesse de s'accuser de gaucherie ; on n'a plus rien à reprocher à celui qui se traite ainsi lui-même. Je crois encore plus à la véracité de Montaigne qu'à celle de Jean-Jacques, parce que ce dernier a plus d'imagination et de poétique de style, qui peuvent l'égarer; l'autre est rond comme une boule, on ne lui croit pas de malice.

Une réponse m'a frappé, la voici. Un homme en manteau noir demande l'aumône à quelqu'un qui lui dit : Dieu vous assiste. — Je suis athée, répond le manteau noir.

En parlant d'une partie mystérieuse du beau sexe, partie qu'on ne nomme point quoiqu'on en parle toujours : C'est l'endroit, dit quelqu'un, où il y a le plus de cœur humain.

(1) Ce fragment se trouve à la section des manuscrits de la Bibliothèque Royale de Belgique sous la cote 11/646, avec l'indication : « Copie par Flamand Grétry du chapitre XXX, 8me volume. » (Le manuscrit du 8e vol., appartenant au Conservatoire de Liège, ne contient que six chapitres, et la table des matières n'en indique que dix-neuf.)

La musique est bien plus le langage du sentiment que celui des idées, a-t-on dit. Il me semble que c'est le sentiment qui donne les idées.

L'affectation est une espèce d'émétique qui donne la nausée. En lisant les ouvrages de certaines gens, le mot que vous attendez n'est jamais celui qui arrive; on diroit qu'ils ont parié de faire entrer tels mots dans leurs phrases (i).

(i) A ce feuillet est jointe la lettre suivante, (copie ou brouillon), de Flamand Grétry : (c A M. Daniel de St- Aubin (ou Aulens), membre de plusieurs sociétés savantes, place Vendôme n° 16.

ce L'Ermitage, 20 octobre 1834.

« Monsieur et honorable collègue,

« J'espère que vous voudrez bien excuser le retard que j'ai mis à satisfaire à la demande que vous m'avez faite d'un écrit autographe de Grétry, qui me prouve toute la vénération que vous portez à la mémoire de mon illustre parent. Je m'estime heureux de pouvoir y répondre en vous faisant parvenir une feuille (dans la marge de laquelle j'ai arraché sa signature) extraite de l'œuvre de l'homme célèbre intitulée Réflexions d'un solitaire, 8 volumes in-quarto. Attendu que cette feuille ne contient que des pensées, j'ai pu l'en détacher (dans la marge, sans nuire à l'ouvrage d'ailleurs). J'en ai gardé la copie ; j'y ai joint une note qui indique qu'elle est en votre possession pour servir en cas de besoin de vérification avec la copie. Je crois vous faire plaisir en joignant à cet envoi le portrait de Grétry gravé d'après Isabey. Je me suis permis d'y joindre encore un prospectus de mon ouvrage. Recevez, Monsieur et honorable collègue, etc.. »

C'est ainsi que la famille de Grétry respectait l'œuvre du grand musicien ! Il ne faut pas s'étonner que cette œuvre nous soit parvenue si cruellement mutilée.

PENSEES DETACHEES 0)

Peut-on rêver ce qu'on n'a jamais vu ni éprouvé? Certainement qu'on le peut. Quand les fibres de notre cerveau agissent d'elles-mêmes et sans notre participation, elles créent des monstres, tout est mêlé.

On proposoit à d'Alembert, atteint d'une rétention, de résoudre un problème qui, disoit-on, lui feroit beaucoup d'honneur dans l'Europe savante. Mais, ayant éprouvé combien l'application lui étoit contraire, il répondit : « J'aime mieux pisser que penser. »

Oh ! que nous, sommes savants ! Nous ne savons pas encore pertinemment si c'est nous ou le soleil qui tourne.

On l'a dit, l'amour-propre est, hélas! le plus fort des amours.

Le génie crée, l'esprit perfectionne, le talent dispose et le goût apprécie. Rarement un seul homme réunit toutes ces qualités; souvent, il en faut quatre.

(i) Ce fragment se trouve à la Bibliothèque Royale de Belgique, manuscrit II 534; »' porte l'indication : « Je déclare que la présente est écrite entièrement de la main de mon oncle, l'illustre Grétry. » (s) Flamand Grétry. — Le papier est de même format que celui des Réflexions d'un solitaire. Il est probable que c'est la seconde partie du chap. XXX du 8e v .lume, mutilé et déchiqueté par l'héritier de Grétry. (Voir la note des Pensées précédentes.)

On ne se dégoûte jamais de soi, quelque vilain, quelque sale qu'on soit. Cependant on se dégoûte de sa vie... Oui, parce qu'elle n'est pas à nous, et que nous n'en sommes que les usufruitiers.

On oublie toute espèce de talent factice et artificiel, quelqu'adroit qu'ait été l'artiste pour se faire valoir, et, pour me servir d'une expression de La Bruyère, bientôt on ne parle pas plus de lui que des mouches de l'année passée.

Le besoin de parler semble être une conséquence de la difficulté de penser : témoin les femmes malades, les convalescens et les vieillards.

Il est beaucoup d'ouvrages dont on aime mieux la préface que l'ouvrage même, ce qui prouve qu'il est plus aisé de promettre que de tenir.

Je ne connois rien de si bête qu'une bête qui se moque d'un homme d'esprit.

Comment le musicien sans esprit placeroit-il la bonne note sous la bonne syllabe, quand il ne connoît ni l'une ni l'autre?

Quand nous avons été en Egypte, les naturels de cette région nous demandoient ceci : « Y a-t-il du pain dans votre pays? — Excellent. — Y a-t-il de l'eau? — Parfaite. — Y a-t-il des femmes ? — Charmantes ! — Que venez-vous donc chercher ici?... » — Réponse s. v. p.

Les idées, longues ou courtes, marquent les différences entre les hommes.

Cet homme n'est pas un beau parleur, mais un grand parleur.

Une des plus fortes contrariétés qu'on puisse éprouver, c'est d'être forcé de mépriser l'artiste dont on admire le talent.

Il semble qu'il est toujours en nous un peu de manie. Par exemple, Voltaire est souvent athée en prose et très bon catholique pour faire quelques vers ronflans.

Ne nous chagrinons pas trop tôt ; tel vous écrit des sottises qui, bientôt mieux instruit et désabusé, vient vous demander pardon, avant que vous ayez reçu sa lettre.

Page 1