‹ Réflexions d'un solitaire (volume 3)Chapitre 11 sur 89 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

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Les hommes sans génie dénigrent ceux qui en ont, en disant qu'ils ne savent pas écrire. Ceux qui ont du génie, des idées philosophiques, et qui connoissent le cœur humain disent: « C'est bien écrit, mais qu'est-ce que cela nous apprend ? » Toutes les pièces de Sedaine sont restées au théâtre ; l'intérêt est tel, il l'amène si adroitement, ou plutôt avec tant de justesse, qu'on reste attaché à la représentation de ses ouvrages incomparablement plus qu'à ceux qui n'ont que du style et peu ou point de fond. Sedaine ne disserte point, il agit et laisse disserter les spectateurs. Il attaque le cœur, les autres n'atteignent que l'esprit. Il a surtout le talent original de nous attendrir en nous faisant sourire : de faire, comme on dit, rire d'un œil et pleurer de l'autre. S'il vivoit encore, je lui raconterois une petite histoire dont on s'occupoit hier, et dont on rioit beaucoup dans une société; il en auroit tiré parti. Voici le fait.

Deux officiers autrichiens sont prisonniers de guerre à Paris. Un des deux, tendrement aimé de ses parens, qui sont à Vienne, vient d'obtenir son rappel par échange d'un officier

(1) Voir t. II. p. 107. note.

françois. Mais notre jeune Autrichien étoit chez nous doublement captif; il adore une danseuse de l'Opéra et pleure sur la liberté qu'on lui accorde de retourner dans son pays. Son camarade et son ami veut en vain le consoler en lui disant bonnement que la belle danseuse ne manquera de rien ; qu'en secret, lui aussi étoit amoureux d'elle, et qu'il va la prendre pour son compte : à quoi l'autre ne paroit pas fort sensible. Ce conflit de malheur dans le bonheur d'une part, et de bonheur dans le malheur de l'autre, ne laisse pas que d'être piquant, et je crois que Sedaine en eût tiré quelques scènes tragi-comiques de son genre.

Oh ! que le monde, que les hommes sont une drôle de chose !

( Il VPITRE XI

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