LE NECESSITEUX DE DIVERSES CONDITIONS
Le nécessiteux, homme faible et mal élevé, se soumet à son sort. Il demande, pleure, mendie d'abord par nécessité, puis par habitude. Il paroît tellement fait pour son état, il est si résigné, qu'on ne songe guère à le plaindre. On a de la peine à retirer le mendiant de son état abject ; il dit qu'on le tyrannise quand on le transfère dans un lieu où, en travaillant, il gagne sa vie. Que cet état est vil, puisque le mensonge y est familier comme bonjour; où nous savons qu'on se rit souvent de notre compassion, après l'avoir excitée! L'honnête homme est loin de dégriser la vertu angélique qui vole au secours du malheur ; mais en notant les abus de la mendicité et de la gueuserie, il désire les établissemens salutaires, où l'invalide misérable est nourri sans travailler, où l'estropié utilise encore les facultés qui lui restent. Il voit avec plaisir la société délivrée de son hideux spectacle : l'homme avili, déguenillé, à côté de son frère couvert d'or.
A la suite de la révolution de France, qui a abattu tant de fortunes, il faudroit un établissement destiné, seulement, aux familles ruinées qui auroient reçu une bonne éducation. Cet hospice devroit être régi par des gens du meilleur ton; les mères et les filles de famille y travailleroient au
profit de la maison, l'Etat accorderait avancement et protection à ceux qui, dans cet établissement des plus honnête, iraient se choisir une épouse. Protégeons l'hymen, auquel l'or et l'ambition ne cessent d'être contraires.
Parlons aussi du nécessiteux par infortune, de ces hommes robustes faits pour protéger le faible, donner aux pauvres, et nullement pour demander. Aussi demandent-ils d'un ton brusque qu'il faut comprendre, et quand vous leur avez donné un écu, n'attendez pas de grands remercimens. Tel homme est un joueur qui a tout perdu; un amoureux passionné qui a tout donné à son indigne maîtresse; un fugitif poursuivi par la justice, et qui n'a point d'asile. Dans le temps de la Terreur, vers le soir, sur les boulevards, je fus abordé par un jeune homme grand, bien fait, dont la mise, quoique pitoyable, annonçoit un homme bien né. Il osa me nommer Monsieur, puis mon nom, et, dans ce temps, Monsieur vouloit dire qu'on détestoit la dénomination de « citoyen » ordonnée par la loi. « Vous m'avez souvent vu à Versailles, me dit-il, je n'ai pas un sou pour aller me coucher. » Je lui donnai les assignats que j'avois dans ma poche; il me quitta brusquement en disant : « Nous nous reverrons. »
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