OU CELUI QUI SE LAISSE ADMIRER
C'est ainsi qu'on posoit cette question, dans une société où l'on comparoit, avec emphase, nos productions à celles des temps antérieurs. Je ne fus pas de l'avis des moqueurs, car je crois que l'homme, né parmi des ignorans et dénué de secours, qui s'élève par son génie au-dessus de son siècle, mérite autant et quelquefois plus d'éloges que ceux qui perfectionnent ses essais. C'est la nature et les circonstances qui font les hommes à talens. Au physique, l'attraction existe, et l'équilibre s'établit entre les substances aériennes, de même que celles terrestres s'unissent par homogénéité. . De même aussi, la perfectibilité des sciences cherche à s'établir en niveau commun parmi les hommes. Cependant, tel a plus d'esprit, il subdivise et compare. Tel a les sens plus étendus, il généralise. Tel a l'imagination exaltée, il franchit les bornes de l'espace à nous données, et n'aime que les créations de son délire. Enfin, tel n'aime que l'exactitude mathématique et sourit de pitié aux connoissances
qu'il croit superficielles Peu importe que ce dernier et tous les autres se croyent au faîte de la grande échelle qui comprend tout, excepté Dieu qui la domine et l'environne. Peu importe, pourvu que chacun dans sa sphère perfectionne la part d'intelligence que la nature et sa nature lui inspirent, et hors desquelles il ne peut être qu'imitateur.
Toutes ces parties réunies forment le grand tout encyclopédique précité. Si, dans les siècles ignorans, tel homme voit au-delà des autres, c'est à juste titre qu'on l'admire; il arrive même qu'on le persécute, parce qu'il dérange l'équilibre mensonger des préjugés reçus : mais enfin il triomphe s'il l'a mérité. Sa découverte est loin de la perfection, on ne fait pas tout d'un élan ; mais elle sert d'échelon pour aller plus loin.
On ne songe plus à celui qui a créé l'alphabet pour faire des mots et des phrases qui rendent nos idées : il fut néanmoins le grand faiseur, le prototype de tout ce que nous traçons par écrit, et tous les grammairiens lui doivent hommage. Il ne fut pas l'inventeur de la parole; c'est la nécessité de s'entendre qui en fut l'inventrice. On parloit avant d'écrire; toujours le génie et le hasard ont devancé la règle, comme les peuples ont précédé les rois.
Celui qui divisa la gamme des sons fut aussi le premier maître en musique.
La musique est-elle une langue, une langue proprement dite ? Non; elle indique l'intonation des mots et non les mots. Pourroit-on en faire une langue? Je pense que oui. Il est évident que chaque syllabe parlée devient un son, si elle est soutenue et prolongée par la voix : parler, c'est chanter brièvement ; chanter, c'est prolonger le son des syllabes en monosyllabes : or, voici le moyen que je pressens pour que la musique soit une langue, et langue universelle si tous l'adoptent. Le télégraphe el l'abbé Sicard (1) peuvent-ils tout dire et tout faire comprendre par des signes? Oui. Eh bien! substituez autant de groupes de sons, différens par les intervalles ou par leurs rythmes qu'ils ont de signes convenus, et l'affaire est faite. Et les accens ? Ils
(1) L'abbé Sicard (Roch-Ambroisc Cucurron) (1742-1822) succéda en 17X11 à l'abbé de l'Epée comme directeur de l'Institut des Sourds-muets de Paris; il se dévoua à l'œuvre avec un talent et un enthousiasme remarquables.
Seront les mêmes que ceux de nos langues, depuis la virgule
jusqu'au point final.
Revenons à notre question. Dans le temps que fiorissoh
Athènes, le plus sage des Gn hommes disoit qu'il en
savoit assez pour croire qu'il ne savoil rien, (l'est un aveu bien sage dans celui que chacun révère pour son savoir et sa vertu; plus il s'abaisse, plus on l'exhausse. Mais Socrate étoit homme et devoit être flatté d'obtenir les éloges qu'il repoussoit. L'amour-propre (que j'ai nommé le levain de la pâte humaine) est tel qu'il nous laisse jouir même de l'admiration de l'ignorant; on se dit, in petto, qu'il n'est pas si sot, puisqu'il nous admire.
Combien d'ignares en musique me citent tel ou tel de mes ouvrages qu'ils sont incapables de sentir! Irai-je les rebuter? Non, il vaut mieux croire qu'ils sont l'écho de quelque connoisseur véritable, c'est autant de pris pour le pauvre amour-propre, l'animal le plus vorace et le moins « rassasiable » qui soit sur la terre, dans la mer et dans les cieux. Si l'on dédaignoit les complimens de la classe ignorante et ceux des hommes à moitié instruits, que resteroit-il ? L'approbation de nos rivaux et de nos maîtres, qui aiment mieux s'occuper et qu'on s'occupe d'eux que de nous.
Concluons : celui qui admire mal à propos donne, il est vrai, la mesure de son intelligence, mais il ne tait de mal à personne et fait du bien à quelqu'un. Celui qui se laisse admirer joue son rôle d'homme. On a beau lui dire :
Un sot trouve toujours un plus sot qui l'admire.
ce vers est fait pour son voisin, et pas pour lui. Plût à Dieu que dans mille ans nous ne soyons pas, en mainte et mainte chose, les sots qu'on admira et qu'on n'admirera plus que comme les défricheurs d'une terre promise dont l'abondante récolte appartenoit à nos successeurs ! Seront-ils plus heureux que nous? Je crois qu'on jouit plus en espérant qu'en possédant. Mais ils auront de quoi faire, la nature est sans bornes. L'homme, limité dans ses facultés, mais illimité dans ses désirs, pousse sans cesse en avant; souvent il rétrograde quand il croit
avancer, mais alors ses erreurs lui servent de leçon ; il recommence sur nouveaux frais et se corrige, en attendant que d'autres viennent encore le corriger. Où est la perfection ? Ce n'est pas ici-bas. Je le répète encore avec Montaigne : « On ne sait le tout de rien. »
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