LETTRES RELATIVES A L'ÉRECTION DE MA STATUE
Lisez l'histoire ancienne. Que de monumens élevés à la gloire d'hommes puissans, qui après eux ne sont devenus que des souvenirs de leurs turpitudes, qui n'attestent que la bassesse de leurs courtisans, et qui n'ont donné à leurs noms qu'une odieuse immortalité !
Il est possible que les honneurs rendus avant que d'être mérités puissent, quelquefois, contenir le penchant d'hommes aussi puissans que vicieux; mais il est plus probable encore qu'un jour, fatigués de se contraindre, ils ne se portent avec plus de violence vers les excès qu'avec effort ils avoient réprimés. C'est la digue qui s'oppose aux flots, qui tôt ou tard bravent l'industrie humaine en portant partout le ravage.
Les Syracusains, redevenus libres, firent jadis le procès aux nombreuses statues qu'ils trouvèrent chez eux, ou plutôt aux personnages qu'elles représentoient ; toutes furent condamnées, excepté celle de Gélon, homme respectable à tous égards. Les talens honorables et honorés des artistes sont moins sujets à
déchéance, j'en conviens; si après eux leur art se perfectionne de plus en plus, ils méritent la gloire immortelle de l'initiative; ils ont frayé une route sûre à leurs successeurs et à leurs émules.
Les philosophes ont toujours cru qu'à la mort seule de l'homme célèbre on peut juger de sa vie passée ; donc, les monumens publics, en général, ne doivent lui être déférés qu'après décès. Tant qu'il existe, jouissant du suffrage de ses contemporains, il doit lui suffire d'espérer après lui une plus ample récompense; cette émulation le rend plus laborieux, plus utile; sa tranquillité même y est intéressée : moins célébré, il n'existe chez les autres qu'une passive envie. Ceux qui ont obtenu des succès éclatans ont dû remarquer que toujours ils ont été suivis de quelque réaction pénible; c'est l'envie aux doigts crochus qui s'attache à tout ; c'est le monstre qui jamais ne sommeille; c'est l'égoïsme universel qui croit qu'on lui ravit tout ce que d'autres possèdent en mourant. L'homme célèbre contente l'envie; tout est dit, il n'effrayera, n'humiliera plus la médiocrité de ses rivaux; au contraire, tout ce qu'il a fait de bon leur servira pour déprécier l'œuvre et le talent de ceux qui vivent et qu'ils redoutent. De son vivant on publioit le moins possible ses qualités, et l'on proclamoit ses défauts; après lui, on atténue ce qu'il a de faible pour rehausser son mérite.
Quand Pergolèse fiorissoit (à ce que m'ont dit de vieux professeurs de Rome, ses contemporains) on lui reprochoit la scarsena dci passaggi, la rareté des passages; c'est-à-dire qu'il ne sacrifioit pas la vérité dramatique au gosier du chanteur. Après sa mort, c'est cette même vérité déclamatoire, métamorphosée en chants heureux, qui a fondé sa réputation et sa gloire. Soit qu'il s'agisse de l'homme de lettres ou de l'artiste suranné, de son temps, se dit-on, cette faute de goût n'en étoit pas une ; cette élocution étoit de mode; tout ce qui sent la gravelure aujourd'hui n'étoit point indécent alors, tant l'âme de nos pères étoit franche, pure et sans malice; et, soyons-en sûrs, l'apologie que nous faisons d'eux aujourd'hui, ils la faisoienl en se rappelant leur devanciers ; la manie de l'homme est de regretter le passé, d'espérer l'avenir pour déprécier le présent.
Il faut donc opter : n'être grand qu'après décès, si l'on ne veut pas souffrir de son vivant. Mais, que dis-je ? il ne dépend
pas de l'homme en réputation de se cacher aujourd'hui pour
briller demain ; à son insu, ses ouvrages parlent; on se déclare sou partisan, son enthousiaste; on lui fait ainsi trois parti ans ei dix ennemis qui bataillent pour ei contre lui, sans qu'il puisse y mettre obstacle. La réputation de l'homme qui se distingue est une propriété publique qu'il est forcé d'abandonner à qui veut s'en emparer. Dix le proclament, cent le jugent avec plus de rigueur et mille le mettent à sa place, à l'aide ^\u temps qui régularise tout; lui seul est le grand maître qui fait taire les roquets qui ne vivent que de dépouilles, qui calme les exaspérés et qui établit le mérite réel sur des bases inébranlables.
On vient de m'ériger mie statue au théâtre l'cvdcau (qui a succédé au théâtre Italien, pour lequel j'ai composé la majeure partie de mes opéras). Un amateur passionné de ma musique, et de toute bonne musique sentimentale. M. Hippolyte de Livry (1), en a conçu l'idée et en a lait la dépense. La statue de Saint- Vincent Je Paul, vraiment belle, et qui a fait la réputation du statuaire Stouf (2), l'a lait choisir pour exécuter la mienne de mon vivant. Les comédiens du théâtre Feydeau ont agréé l'offre que M. de Livry leur en a faite, en exigeant que lui et Madame son épouse entrassent toute leur vie et sans rétribution à leur théâtre. Voilà de bien grandes faveurs qu'on daigne m'accorder ! Plût à Dieu que l'envie ne me lasse pas payer cher un honneur que j'ai tâché d'éloigner! Je pou vois, dira-t-on. m'opposer formellement au voeu de M. de Livry et des comédiens; on dira que c'est par amour-propre que j'ai cédé. Cependant, ceux qui me blâmeront n'ont-ils jamais été forcés d'accepter, avec reconnaissance, ce qu'ils eussent voulu refuser? De quoi m'eût servi un refus formel aux yeux des critiques? Ne sait-on pas que l'amour-propre, qui tire parti de tout, joue son rôle en refusant un bienfait, comme en l'acceptant? J'ai donc accepté tacitement ; néanmoins, je veux qu'on sache que tout
(1) Voyez, sur le comte Hippolyte de Livry, le tome 1" (chap. 3 du vol. II, et note) Le très curieux portrait que trace plus loin de lui son protégé Grétry vient à propos jeter quelque lumière sur ce personnage obscur et original, dont on ne connaît guère qu'un Recueil de lettres écrites à Gréti y et j son sujet, devenu rarissime.
(2) Grétry a écrit : Stout, par erreur ou par distraction. Jean-Batiste Stouf (1742-1S26), membre de l'Institut, se fit connaître par quelques œuvres de sculpture honorables. La statue dont parle Grétry était en marbre blanc. Le musée Grétry, à Liège, en possède la photographie.
étoit convenu par acte notarié entre M. de Lîvry et le sculpteur, avant que j'eusse connoissance de cette affaire; que deux' de mes bustes avoient servi à Stouf pour prendre ma ressemblance et qu'enfin je n'avois nul droit de m'opposer à ce que l'amateur zélé de ma musique eût chez lui mon portrait.
Quand je sus qu'on me destinoit au public, je réclamai ; on m'opposa mon âge, ma longue carrière dramatique terminée, on voulut me persuader que déjà j'étois au rang des morts de mon vivant et que, n'ayant plus de rivaux à craindre, j'étois à l'abri de l'envie. Mes confrères de l'Institut, que je consultai, pénétrés d'enthousiasme pour les progrès des arts, s'écrièrent que, depuis les Athéniens, aucun particulier n'avoit eu cette louable envie; ils m'obligèrent ainsi d'acquiescer à un bienfait auquel, disoient-ils, je n'avois pas le droit de m'opposer. Pouvoisje résister à des vœux si empressés? Pouvois-je dédaigner les démarches touchantes que M. Rousselin n'a cessé de faire pour accélérer l'inauguration de l'effigie de son vieil ami (1) ?
Je devois ce sommaire historique à ceux qui me soupçonneraient d'avoir recherché l'honneur qu'on a bien voulu me faire, malgré mes sollicitations contraires. Cependant, elles ne diminuent point la reconnoissance que je dois aux artistes du théâtre Feydeau qui ont adopté mon image en donnant des témoignages de générosité à l'amateur passionné de mon art, auquel l'initiative du projet appartient tout entière, et qui regrette sincèrement d'avoir été forcé de partager avec les artisies sociétaires un bienfait dont il auroit voulu seul conserver le mérite.
D'où vient, dira-t-on, cet enthousiasme de M. de Livry? Est-il musicien ? Comprend-il mieux que tout autre les beautés des arts, et le mérite d'un artiste? Ces questions, et surtout l'homme qui y donne lieu, demandent explication. M. de Livry n'est pas musicien; c'est par instinct qu'il sent la musique; en cela, c'est un homme presque unique; du moins jusqu'à ce jour je n'ai pas rencontré son pareil et, ne fût-ce que comme être
(i) M. le consul Rousselin est connu dans le monde littéraire par plusieurs ouvrages remplis de gOÛt, de grâce et d'esprit. (I ;
Le Rousselin dont parle Grétry est vraisemblablement le comte Rousselin d I de Saint-Albin (1773-1847), homme politique et publiciste, tout d'abord ami de Danton, sous la Révolution, pendant laquelle il se taisait appeler Rousselin tout court, plus tard redevenu le comte de Saint-Albin, el l'ami de I ouis-PInlippc.
extraordinaire, il esl digne de l'attention de ceux qui aiment à rechercher les causes dans leurs effets. Je ne trahis point ici les secrets de sa conscience; ses écrits, livrés au public par la voie de l'impression, où il dévoile franchement ses goûts, ses sentimens, son originalité, me dispenseraient de parler de lui, s'il avoit pu en même temps nous entretenir de ses qualités personnelles.
La nature et l'éducation font l'homme; la première donna à M. de Livry l'extérieur aimable, avec l'âme la plus excessivement sensible que, peut-être, on vit jamais. L'éducation ne pouvoit manquer à un homme de son rang; mais, on le sait, l'éducation de l'ancienne noblesse de France consistoit plus à perfectionner l'extérieur du corps, que d'apprendre à l'homme à diriger ses passions. D'ailleurs, je ne crois pas qu'on fût parvenu à oblitérer en lui l'extrême sensibilité de son âme; sensibilité dont il se plaint, dont il reçoit des atteintes cruelles, et qui sont néanmoins pour lui une source intarissable de voluptés.
On croit communément, dans le monde, que c'est pour se singulariser qu'il affecte d'être sensible outre mesure, c'est-à-dire outre la mesure commune; mais pourquoi donc la nature n'auroit-elle pas fait celui qui ressent ce qui échappe à tant d'autres? Nous voyons souvent jouer la sensibilité; mais nous apercevons aussi la grimace qui l'accompagne et la décèle Chez l'homme dont je parle, c'est l'opposé, une contraction d'âme, des larmes qui s'échappent de ses yeux, presque honteux de luimême, il est frappé comme par électricité sans qu'il puisse éviter le coup. A l'aspect d'une belle femme, surtout si elle est malheureuse, d'un bel enfant, d'un bon animal maltraité, d'une fleur profanée,... sa poitrine s'oppresse et laisse échapper des soupirs. Sans être, comme je l'ai dit, nullement musicien, une note, une seule note heureuse (et, je l'atteste, il ne se trompepoint) lui arrache un cri de bonheur qu'il retient avec peine au spectacle public. Sans me connoître autrement que par mes foibles talens, il m'aime, il fait faire ma statue. Après notre connoissance, il se plaint à moi de mon cœur, qui, dit-il, ne lui est pas assez dévoué. Je lui réponds que je redoute les effets de son imagination trop active ; que l'excès en amitié, comme en amour, conduit à l'inconstance. 11 lit mes Essais sur la musique;
le chapitre surtout où je parle de mes trois filles, mortes à l'aurore de leur âge, comprime son âme au point de me reprocher de vivre après un tel malheur. Pour lui, dans certains cas, la sensibilité mesurée sur la raison est monstrueuse. Tout est extrême dans cet homme, excepté la haine personnelle et individuelle, qui n'a point d'accès sur son âme. Tous les genres de sensibilité sont chez lui comme en dépôt. Son épée, sa bourse sont au service du malheur et, par une singularité inconcevable, il hait l'homme en général, qu'il place au-dessous du chien, qui, comme lui, est aimant par instinct de nature.
Cependant, ce noble chevalier a son côté foible, et j'ose ici l'interpeller, lui demander si l'on pourrait lui confier sa femme, sa fille ou sa maîtresse? Non. Quoique la probité et l'honneur soient ses idoles, on devroit craindre que, malgré lui, il ne fût entraîné, trahi par son excessif penchant pour le sexe, et que, même en respectant le dépôt de l'amitié, il n'incendiât, par ses rapports, le cœur de l'objet confié. Il ne faut pas jouer avec la nature, et mon chevalier est très naturel. Si tel être ainsi fait, prévoyant vos craintes, vous rassurait par ses protestations, vous pourriez y compter ; mais, nouveau Tantale, il brûlerait, périrait de vos mains près de l'élément salutaire dont l'honneur lui défend d'approcher. Quoique la vertu ne joue pas ici son plus grand rôle, convenons qu'il est peu d'hommes capables de le remplir plus exactement. Les procédés d'honneur et de probité sont d'institution morale et faciles à observer ; mais il faut une vertu surnaturelle pour triompher du penchant le plus impérieux qui soit dans l'homme. D'où viennent tant de singularités énoncées dans les écrits de M. de Livry '? Parce qu'il est ainsi fait, et qu'il dit tout ce qu'il sent, tout ce qu'il pense. Tout autre voilerait en partie ses sentimens; c'est ce que chacun fait, pour ne choquer ni l'usage, ni les mœurs reçues, et l'on trouve plus singulier que M . de Livry convienne de ses opinions, qu'on ne trouve étrange qu'il éprouve les sensations qui les lui donnent. C'est un défaut, si c'en est un, qui provient de l'éducation chevaleresque qu'on donnoit à nos gentilhommes ; franchise et loyauté étoit leur devise; mais le préjugé de la naissance, des instituteurs serviles, gâtoieni leur naturel en les plaçant trop an dessus du commun des
hommes; alors, ils franchissoient les bornes raisonnables qu'un
se fait, en général, une loi de respecter.
Revenons à mon chevalier. Il peul n'être pas fait comme
tant d'antres; il soutire trop des actions ordinaires et basses pour pouvoir dissimuler son ressentiment; enfin, s'il se singularise, il ne lait tort qu'à lui. « .le puis avoir une tète fort extraordinaire, m'écrivoit-il un jour, mais mon Lojur et mon âme sont bien plus extraordinaires encore. »
C'est l'étude de la nature et du cœur de l'homme qui peuvent seuls le rendre plus heureux et moins susceptible. En lisant les bons ouvrages de physique, il verroit que nous apportons tous, de même que lui, des dispositions à tel caractère ; et que tel être, malheureusement né, qui se soustrait de moitié à ses inclinations vicieuses, remporte une plus ample victoire que celui qui n'a presque rien à l'aire pour être supérieur aux autres. Quand on a bien conçu ce principe des principes, alors l'indulgence descend dans le cœur, et l'on regarde un homme affligé d'immoralités comme une malheureuse plante vénéneuse qui ne peut être autre que ce qu'elle est. Fuyons-la, fuyons un tel homme, mais plaignons-le. M. de Livry ne plaint personne, il aime ou abhore; et, né timide, il ne manifeste que son amour et retient en lui la haine particulière qu'on lui inspire. J'ai souvent pensé qu'il lui faudroit un monde fait pour lui ; des anges, des hourris ne respirant qu'amour; et, pour comble de grâce, une aimable éternité qui ne laissât pas présager la fin d'un tel bonheur. Où trouver dans notre amas de matière cette perfection chimérique?
La religion et ses mystères eussent peut-être été l'aliment le plus convenable à l'âme exaltée de mon chevalier; elle lui promet tout, il l'auroit espéré, et vivroit tranquille, mais je me trompe p>eut-être ; si son extrême sensibilité se fût portée vers la dévotion, il eût été fanatique, ou tout au moins trappiste.
La mort, l'horrible mort, l'idée de la destruction de tout ce qu'il y a de beau et d'aimable est pour lui plus qu'insupportable. 11 me hait quand j'ose dire que je regarde la mort comme une conséquence de la vie, que j'y pense sans peine, qu'elle apporte même en moi une quiétude qui me plaît. — « Quelle horreur », dit-il ! — « Mais, lui dis-je, expliquons-nous; ce n'est
que respectivement à moi que je supporte l'idée de la mort; car pour ceux que j'honore, que j'estime et que j'aime, leur destruction m'affecte vivement Est-ce amour-propre pour ce qui me regarde personnellement? Est-ce l'espoir d"ètre regretté qui donne ce sentiment dénaturé? Je ne sais; mais l'homme des arts enchanteurs, applaudi, est capable d'engendrer involontairement en lui cet instinct surnaturel. Si du moins le doux avenir dont il se flatte embellissoit pour lui le temps présent. Mais non, l'homme d'un vrai talent jouit timidement; il n'est que la médiocrité qui sache se pavaner dans ses succès éphémères : la nature, juste distributrice de ses dons, laisse jouir beaucoup ceux qui ne doivent pas jouir longtemps.
Mais M. de Livry n'entend pas raison sur l'article de la destruction. Quand il parle de ma musique, il ose me dire que je rends la mort encore plus horrible, en embellissant la vie. Il veut, parce que son âme est infiniment aimante, il veut l'infini dans tout ce qui le charme ; il voudrait l'éternité dans ce monde périssable et, pour comble de ses maux, il n'espère pas d'avenir. Si l'âge n'apporte pas de réforme dans sa constitution physique, il est né pour souffrir; mais il en apportera : l'excessive sensibilité diminue avec le dessèchement des nerfs et l'endurcissement des organes ; c'est ce qu'on nomme vieillesse. Ses belles qualités seront alors moins troublées ; il verra, sera plus juste envers lui-même, se fera moins de mal, étant plus indulgent pour les irrégularités d'autiui ; et, sans s'affecter de ce qui est, et ne peut être autrement chez les hommes rassemblés en foule dans un même lieu, qu'il sache que ceux qui le fréquentent ont su l'apprécier à travers le nuage de perfectibilité imaginaire qui l'environne; et qu'ils lui reconnoisseni honneur, franchise, loyauté, noblesse et probité, avec une sensibilité extrême qui trouble le repos de sa vie, quand ses amis, et moi particulièrement, ne désirent que son bonheur.
Après avoir, dans ce chapitre, témoigné ma gratitude à M. de Livry, il étoit de mon devoir de remercier Messieurs les artistes du théâtre Feydeau : c'est ce que j'ai fait en leur écrivant la lettre suivante, qui, dans ses rapports avec l'art dramatique, m'a paru devoir être conservée :
Messieurs,
L'honneur que vous me fail an! lujourd'hui iij chez vous
mon image, <.jn i vous a été offerte par M. de Livry, et que vous n'avez acceptée qu'à condition qu'il jouirait, lui et Madame son épouse, des gi entrées de votre spectacle : cet honneur, dis-je, Messieurs, m'est d'autant plus précieux, qu'il rappellera aux artistes qui vous succéderont votre amilié poui moi, et mon attachement pour vos personnes et pour la prospérité de votre théâtre.
Si j'ai contribué à vos succès, Messieurs, vous avez étendu ma réputation ; l'ouvrage conçu dans le cabinet d'étude a besoin du secours de votre art pour qu'il produise l'effet que l'auteur s'en étoit promi d'encouragemens de ce genre n'ai-jc pas reçus de VOUS et de vos prédécesseurs depuis mon entrée dans la carrière dramatique !
Caillot, Clairval, M. Laruette m'avoient frayé les chemins qui mènent aux succès ; vous les avez doublés, Messieurs, en associant vos talens aux miens. L'honneur que vous me faites aujourd'hui dira à vos successeurs que je suis un des pères de votre théâtre, nom chéri que vous me donnez depuis longtemps. Ils conserveront de moi l'idée précieuse que vous m'aimiez, que vous estimiez mes ouvrages, ils suivront votre exemple, et mon nom leur sera cher.
Ne craignons pas, Messieurs, que la mode, si puissante sur le cœur des François, nous fasse tomber dans l'oubli; nous avons été fidèles à la nature en la respectant dans les règles dramatiques : c'est là la semence de vie dans les arts d'imitation ; malheur au peuple et aux artistes qui s'en éloignent ; tous leurs efforts sont éphémères. Le poème est l'étoffe que la musique doit broder avec discernement; si elle n'ajoute à sa beauté, elle est inutile; si elle la surcharge, elle est nuisible. C'est dans ces principes que vous et moi nous avons constamment travaillé à l'avancement de notre art. Conservez-les, Messieurs, ces principes, quand je n'y serai plus, et croyez aux sentimens d'estime et d'amitié véritables avec lesquels j'ai l'honneur d'être
Votre très humble et très obéissant serviteur,