CHAPITRE XXIV
SUR LE DANGER D'ÊTRE RICHE ET PUISSANT, QUAND ON N'A PAS REÇU D'ÉDUCATION
La fortune dans les mains de l'ignorance est comme la beauté de la femme sans esprit; l'une et l'autre dispensent leurs dons s;ins discernement ; on les recherche, on les séduit, on profite de leurs bienfaits, et on les abandonne sans reconnoissance, parce qu'elles ont prodigué leurs faveurs maladroitement, et sans en connoître le prix.
Il est aussi difficile de bien donner que de bien recevoir. Celui qui donne en exigeant reconnoissance ne fait que prêter. Celui qui paye la noble générosité par l'ingratitude est digne de mépris ; mais cette ingratitude est-elle possible si le donateur est véritablement désintéressé? La reconnoissance de celui qui reçoit est proportionnée au prix que le donateur attache au don qu'il fait. Celui qui donne un trésor sans en connoître la valeur, ne requiert pas de reconnoissance, quoiqu'on lui en doive.
Que de femmes, douées de charmes parfaits, en perdent les fruits, parce qu'elles ignorent l'art de les faire apprécier ! Que de femmes, en plus grand nombre encore, savent, par une coquetterie enchanteresse, rehausser le prix de leurs faveurs! Comment, se dit-on, cette très ordinaire l'emporte-t-elle sur
tant de beautés? C'est qu'elle sait faire apprécier ses faveurs et que, nous autres hommes, nous n'estimons que ce qui est rare et difficile à obtenir.
Attirer pour repousser (1) est le grand art des coquettes, et sur dix hommes, neuf y sont pris.
En général, il est en nous un instinct qui nous avertit du degré d'estime que nous devons à chacun, par le prix qu'il attache lui-même à sa personne. Qui se prise est prisé ; qui s'abandonne est abandonné; qui se prise trop est un héros de parade ; qui, avec du mérite, ne se prise pas assez, est rétabli par ses juges compétens ; et cette vertu n'est pas rare dans ceux qui possèdent les talens naturels.
Quand la nature donne à l'homme un bon esprit : celui d'ordre sans pédantisme ; quand il est économe sans lésinerie ; riche et généreux sans faste ; prudent sans trop de défiance ; brave sans fanfaronnerie ; politique en affaires sans fausseté ; religieux sans bigotisme et, ce qui est plus difficile, amoureux sans foiblesse ; enfin, quand il sait faire en lui respecter la dignité de l'homme : quelle que soit son extraction, il est digne de tous les emplois ; la nature même l'appelle à tous les biens de la fortune et à toutes les dignités. Si le contraire de ces vertus ou d'une partie de ces vertus se rencontre en lui, de quoi se plaint-il, s'il ne réussit qu'à moitié ? S'il en est dépourvu absolument, pourquoi lutter contre le sort? Pourquoi, en se servant d'outils contraires à la construction de l'œuvre qu'il médite, prétend-il l'amener à terme? Je sais bien que l'envie de faire ne lui manque pas ; souvent l'amour-propre lui a soufflé dans l'oreille pendant la nuit, et il a rêvé qu'il faisoit des miracles; mais ils ne sont que vapeurs comme ils sont presque tous ; les premiers rayons de l'aurore, la première étincelle de raison les détruit, comme le roi du jour dissipe les brouillards vaporeux. Alors, il se retrouve inepte comme s'il n'avoit pas dormi. Quand l'ignorance saura-t-elle rechercher celui qui a fait ses preuves, pour lui dire : « De quoi suis je capable? .l'ai envie de faire telle chose » ; mais alors l'ignorance sauroit douter ; elle seroil sagesse, celle de Socrate.
(1) L'an M sur .1 vrai lemblablem ml voulu dire l'inverse : « repou ;ei poui mieux attirer ». 11 lui échappe souvenl de o di: trai I ■
Quand elle consulte les doctes, c'esl pour en recevoir quelques idées qui lui manquent, el nullemenl pour '.avoir s'il faul renoncer à son projet. D'ailleurs, à moins qu'il ne remarque des dispositions naturelles au consultant, l'homme expert en son art n'esl pas un bon donneur de leçons détaillées ; sa leçon est de peu de mois, mais justes et convenables. S'il se voit consulté par un esprit louche, il n'a rien à dire, il se tait par indulgence.
Mais l'amour propre est, de tous les fanfarons, celui qui sait le moins se tenir pour battu ; l'ignorance trouve aisémeni un plus ignorant que lui. Le poète l'a dit, et je me plais a 1ère péter :
Un sot trouve toujours un plus sot qui l'admire.
(In des grands maux de la société est qu'il y ait des hommes destinés par leur naissance à remplir des emplois éminens ; ceux-là ne peuvent se sauver du naufrage moral, où malheureusement ils entraînent avec eux beaucoup d'autres. Est-ce pour avoir de l'or qu'ils recherchent les places? Ils en ont trop pour l'emploi qu'ils peuvent en taire. Est-ce de la gloire? C'est le contraire s'ils sont ineptes. Remarquons cependant qu'en toute chose il est une justice distributrice, une justice physico-morale, qui à la longue donne à chacun la part qu'il doit avoir et qu'il ne peut éviter, vif ou mort, qu'il la gagne par des talens vrais, des vertus ou des bassesses.
Mais voici pourquoi la richesse tombe trop souvent dans de mauvoises mains. Est ce l'homme habile et vertueux qui sollicitera le riche ou le puissant? Non, sa langue est muette ; la demande expire dans sa bouche dès qu'il s'agit de lui ; il ne sait solliciter, prier, s'incliner que pour autrui. Sa richesse est dans son cœur; lui donner de l'or, c'est le donner aux misérables ; lui offrir un festin, c'est lui rappeler ceux qui manquent du nécessaire ; lui décerner des honneurs, c'est payer sa vertu, c'est diminuer, en quelque sorte, la satisfaction intérieure qu'il éprouve en faisant le bien sans intérêt ; c'est vider de son cœur le baume délicieux de la bienfaisance. Les dons de la fortune ne parviennent donc pas jusquà lui : ils spnt pour l'homme métis qui, sans caractère, sans force et sans vertu,
sait, en vrai caméléon, flatter les passions du riche et se plier à toutes les volontés. Si l'homme puissant est juste, il l'approuve; s'il est injuste et qu'il en sente des remords, il sait l'excuser en regrettant ses fautes sur l'humaine faiblesse. Voilà celui qui prospère et doit prospérer, il paye les dons qu'on lui fait, tandis que l'homme sévère et vertueux ne sert que l'impuissante indigence, qui est sans moyen de reconnoissance autre que celle du cœur. Si j'étois fait pour procurer aux hommes plus qu'un peu de plaisir par les charmes de mon art, c'est par leurs actions désignées et prouvées par la notoriété publique que je les jugerois ; je ferais les avances à l'homme méritant qui ne requiert rien, et je repousserois l'hypocrite et ennuyeux demandeur qui n'obtient que subrepticement
Mais, dira-t-on, faut-il dépouiller le riche par hérédité, quoique faisant un mauvais usage des dons de la fortune, poulies transmettre dans des mains qui sachent les utiliser? Non, sans doute ; la loi qui fait respecter la propriété est et doit être aussi générale que possible ; mais, sans user de violence, le gouvernement a tous les moyens de récompenser visiblement la probité, même sans talens supérieurs. La nature ne dispense pas à tous les dons magnifiques du génie ; mais tout homme peut et doit être probe, et c'est par l'assurance d'être honoré et récompensé qu'on inspire le courage d'être honnête homme. On excite, on provoque les talens par l'appas de la gloire ; n'est-il donc point de couronne pour la vertu ? L'esprit dans l'homme est une grande et bonne chose ; mais c'est le bon esprit qu'il lui faut, sans quoi il est pernicieux à tout autre qu'à lui, si tant est qu'il ne lui est pas nuisible à lui-même. Chacun, selon ses moyens, cherche la fortune, et il est si peu de bons esprits, que presque toujours c'est par adresse el par subterfuge qu'on arrive. Celui-là répand de fausses nouvelles à la Bourse pour favoriser son commerce. Cet autre achète de vieux procès, dont il tire parti par tous les moyens de la chicane. Cet autre a toujours cent nouvelles à raconter dans les sociétés où il est reçu en qualité de nouvelliste. Cet autre est le consolateur des veuves et des femmes délaissées de leur mari. Lisons l'histoire, nous trouvons nombre de fourbes qui, avec de l'esprit et de l'audace, ont voulu se faire passer pour
des descendans des trônes, et qui pour prix de leurs fourberies n'uni trouve que l'échafaud. On ne peut empêcher que la
nature et les sensations de l'homme ne se varient en lui à l'infini; si l'esprit étoit toujours lion esprit, tout seroit au mieux dans le monde social, mais cet esprit, infini dans ses variétés, est peut-être plus nuisible que la bêtise tranche et sans prétention. Ne cherchons pas "cependant, car, ainsi que l'esprit, la bêtise es1 relative ; l'homme, tel brut qu'il soit, vise toujours plus haut que son point; il veut toujours plus, [d'autant?, qu'il ne peut jamais tout ce qu'il veut. Iji admirant ceux qui sont plus forts que lui dans certaines choses, il ne voit que la sagacité qui lui donne l'intelligence de comprendre et d'apprécier ses maîtres. 0 merveilleuse créature ! Sois sage, si tu peux l'être; proportionne tes désirs à la possibilité de leur accomplissement. Vois-toi pour tous et, le moins que tu peux, tous pour toi.
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