CHAPITRE XXV
RAPPROCHEMENT OU COMPARAISON ENTRE DEUX ÉCRIVAINS PÉRIODIQUES DE NOS JOURS
L'un caresse et dit du bien de tout le monde. Sa critique, quand il en use, est si légère, si décente, que nul ne peut en être mécontent. L'autre critique tout amèrement, souvent à tort et à travers, mais avec esprit et gentillesse, et de temps en temps il laisse échapper un mot d'éloge, mitigé par une expression familière ou peu honorable. Cela revient au même, disoit-on l'autre jour, tous deux concourent au même but. Celui qui dit toujours du bien fait plus d'effet quand il critique; et celui qui déchire tout, en fait aussi quand il se permet un éloge.
On parut content de cette décision, car chacun garda le silence: il est vrai qu'il n'y avoit que moi d'auteur dans cette société. Il me semble qu'il y a bien des choses à dire à ce sujet et que les deux propositions ne sont pas éclaircies suffisamment.
Nous dirons peu de chose sur la trempe d'âme de ces messieurs. L'un, sans doute, est cuirassé sur la haine qu'on lui porte, et l'autre est sensible au plaisir qu'il donne. Le croiroit-on : il faut plus de courage dans ce métier pour être juste et bon, que pour être satirique et méchant. Le lecteur bénévole s'ennuye aisément îles éloges, et s'amuse des méchan
celés. Il faut, dira-t-on, que le journaliste soil nais le
peut-il, à tous égards? Peut-il posséder à fond les arts el les sciences donl il parle- V En ceci, la bonne manière de le juge est de confronter son jugement qu< après
que la voix publique a décidé du mérite réel d'un ouvrage : on peut alors compter les nombreuses erreurs des journaux. Ne disons plus que la critique est aisée, et l'art difficile, à moins que le dicton ne veuille dire qu'il est plus aisé d'être Lgnoranl que homme instruit ; plus aisé de se livrer à l'instinct qu'à s'en rendre compte : ce qui est vrai. Il est aisé de dire en masse : cela est bon ou mauvais ; mais le véritable pourquoi échappe à la plupart, et n'est connu que de ceux qui sont dans le secret de l'art dont il s'agit, et capables de faire bien ou d'en approcher eux-mêmes. Venons au fait. Celui qui approuve, même outre mesure, peut faire du bien à l'art, et jamais de mal. S'il outre un peu la louange, on lui sait gré de sa condescendance, on s'en défie même, et l'on met l'œuvre à sa place. Mais il encourage l'artiste inexpérimenté, qui. en se comparant aux maîtres en son art, connoit très bien sa partie foible qu'il n'a pu améliorer. En ne le désespérant point, teignant même de n'avoir pas aperçu tous ses défauts, ou les ayant relevés avec douceur et ménagement, c'est le provoquer avec contentement à de nouveaux progrès qui le rapprochent de plus en plus de la perfection.
Au contraire, découragé par les sarcasmes et la critique, attaquant l'homme autant que l'ouvrage, il est perdu pour l'art. Un fantôme en forme de feuilleton est sans cesse devant ses yeux. Je travaille, se dit-il, pour être maltraité. La plume lui tombe des mains, son esprit se glace, il verse de secrètes larmes qui amolliraient le cœur le plus dur, excepté celui du méchant journaliste. Regardez la mine d'un de ces impies artisans du malheur quand on lui dit : « Oh! comme vous avez aujourd'hui arrangé ce pauvre diable ! » Son air plus bête qu'imposant, ou son sourire sardonique représente la physionomie de Lucifer revenant d'une expédition infernale. Mais lorsqu'il est question de parler de quelque puissance qui fait casser les presses, oh ! comme le méchant devient flagorneur! C'est alors seulement qu'on voit qu'il est sensible, puisqu'il craint les coups de bâton.
Cependant, ne croyez pas à ses éloges, hommes en place : un méchant l'est pour tout le monde; et si Bicètre n'existoit pas, vous ne seriez pas épargnés.
Mais enfin, dira-t-on encore, sans journaux qui parlent et remuent les esprits, les arts et les sciences resteraient dans l'oubli. Non, car les journaux, tels qu'ils sont (1), excepté le Moniteur qui en est le roi, sont inutiles aux arts. Qu'ai-je appris, quand Pierre déchire un ouvrage, que Paul proclame parce qu'il est en rivalité avec son confrère? Ne faut-il pas toujours en revenir à l'avis de l'honnête homme instruit? Mais enfin, faudra-t-il garder le silence sur un ouvrage aussi mauvais que ridicule? Oui, le silence le plus profond. Je ferois plus si j'étois journaliste (et que Dieu m'en garde) : après avoir lu l'ouvrage, je le renverrais à l'auteur. Quel jugement plus sévère que celui-là, et que chacun présumerait, ne voyant pas l'ouvrage annoncé. Mais non, on garde le présent, et l'on déchire celui qui l'a fait.
Bon Dieu, quelle race que la race humaine! Plus on en approche, moins on la considère. Il faut voir les hommes de loin pour les croire honnêtes; avec eux, la fréquentation est souvent funeste. J'ai répété peut-être ici ce que j'avois dit ailleurs; mais qu'importe, si j'ajoute à ce que j'ai dit?
(1) Pour : quels qu'ils soient
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