‹ Réflexions d'un solitaire (volume 3)Chapitre 37 sur 89 · I UNE · texte numérisé non relu

I UNE

On ne meurt que de trop manger.

l'autre.

Et l'on meurt quand on ne mange plus.

Je ne voulus pas attendre plus longtemps; j'entrai, et demandai leur maîtresse Je vis, et je m'en étois douté, qu'une d'elles étoit laide à faire peur, et l'autre belle comme un ange. Je vis combien l'extérieur agréable ou difforme influe sur le caractère humain, des femmes surtout; car en supposant que la laide devienne belle et, ce qui est plus aisé, que la belle devienne laide, leur humeur changerait probablement avec leur figure. Belle, chacun vous admire et vous prévient, quel moyen de ne pas y répondre avec grâce? Laide, chacun se détourne à son aspect, ou on ne lui parle que par bienséance et comme par charité : comment éviter que l'humeur ne s'aigrisse!

C'est l'instruction, cette boussole universelle, qui donne un caractère décidé, une contenance noble et réservée à ceux ou celles qui ne sont pas favorisés de la nature. C'est par l'instruction qu'ils peuvent immanquablement imposer et plaire; car alors, ils sont au-dessus de leurs difformités, et la beauté même cède le pas. Tel est l'avantage qu'aura toujours le mérite réel sur celui que le hasard dispense. En pareil cas, en est-il de

même d'un homme laid ou d'une femme laide? Non. Nous passons la laideur à l'homme en faveur de ses talens, et nous n'excusons pas de même la difformité dans une femme. Socrate étoit laid, notre tragédien Lekain(i) étoit laid, cependant leurs talens éminens influoient à tel point sur notre jugement que j'ai entendu une femme s'écrier, en voyant Lekain représenter le rôle de Tancrède : « Je vous jure qu'il est beau! » Je ne connois pas encore de femme laide qu'on admire comme ces deux hommes, et c'est, sans doute, parce qu'il n'en est point qui les égale en mérite ni peut-être en laideur.

En général, nous ne savons pas encore par quel sentiment intime notre sexe est jugé par les femmes; quant à nous, il faut qu'une jeune femme soit bien dépourvue pour que nous ne la jugions pas favorablement par quelqu'endroit. Depuis les pieds jusqu'à la tète, il y a tant de choix à faire ! Nous trouvons toujours, si elle est bonne et spirituelle, quelques raisons de l'aimer. Si elle a quelque défaut physique, à force de répéter : « quel dommage! » le dommage est réparé; notre imagination nous persuade qu'elle possède des beautés occultes d'un nouveau genre. On vante les boiteuses comme dispensatrices de voluptés parfaites: donc on les a connues et aimées pour leur rendre cette justice. De plus, si la femme est méchante avec quelques attraits de son sexe, nous voulons la rendre bonne en la subjuguant. Il n'est point de femme vile ou méchante pour celui qui l'aime véritablement. Un petit compliment, adressé à celle qui n'en reçoit jamais, fait tant d'effet sur un cœur tendre et délaissé! Dès le lendemain, la vieille robe, le ruban sali sont remplacés par des ajustemens frais. La bouche, les yeux, qui ne noient jamais, sont parés du doux sourire. (Test l'eau fraîche qu'on jette sur la fleur desséchée par l'ardeur du soleil ; chaque feuille de la plante se redresse, reprend vigueur ci la (leur renaît.

Ce n'est pas assez, que la femme nous plaise par ses beautés

et les qualités de son sexe; pour exercer véritablement son

|iie empire sur nos sens, il tant encore qu'elle nous rende

aveugle sur ses imperfections, ("est là que se montre pleinement

(i) Voir li ■me 111, p. 16g

l'infaillibilité de son être prédestine à l'amour. Ne disons point qu'il est en ceci de l'exagération; n'imite t on pat les défectuosités

physiques et morales des princes? Leurs subalternes ne contractent-ils pas, malgré eux, les manières, les allures de leur chef? Un défaut dans le parler, une difformité corporelle sont pour eux le bon ton; et tout imitateur prouve qu'il est entraîné par

une force majeure à la sienne, soit qu'il aime celui qu'il imite, ou qu'il le copie par vanité.

Quelle puissance plus forte, pins absolue que celle qui émane de l'empire du sexe! El qu'est-il d'extraordinaire qu'il subjugue nos sens jusqu'à nous (aire illusion sur ses imperfections mêmes? Nous sommes à l'égard des femmes comme le voyageur affamé : les aliments les plus grossiers sont ses délices ; tout est bon quand la faim nous presse.

Femmes! nous sommes souvent ce que vous voulez que nous soyons; mais vous êtes presqu'autant soumises à nos loix : la dépendance est réciproque. Nous connoissez-vous mieux que nous ne vous connoissons? La négative est, je crois, notre partage. Tyran l'un de l'autre, la passion des rapports nous commande. D'un côté, charme et coquetterie qui subjuguent, c'est la plus douce des tyrannies, mais c'en est une. De notre part, passion furieuse, désir de posséder qui s'accroît par la résistance : et vous en êtes si convaincues, que vous résistez encore quand nos vœux sont satisfaits. Ce refus de ce qu'on ne vous demande plus n'est cependant pas sans intention de votre part, c'est une précaution pour l'avenir. Vous savez qu'accorder facilement c'est trop pour nous, et qu'il nous faut des épines à chaque rose. En lui demandant grâce, l'homme vous plaît dans sa passion. Tel qu'un lion acharné sur sa victime, il se venge de la tyrannie de vos charmes en les dévorant tous. Dussiez-vous périr, ne pourriez-vous pas dire : « Quelle plus belle mort, on m'adore ! » Vous vous vengez de notre puissance, nous nous vengeons de la vôtre; c'est un besoin, c'est de l'amour-propre déguisé en amour. Vous nous laissez la force législative, il le faut bien, c'est l'attribut de la force physique. iMais quel avantage n'en retirez-vous pas en nous condamnant de vos torts? Passives en apparence, et ne répondant de rien, vous commandez et régnez dans le silence. La nature, qui fait tout au mieux pour l'un ou l'autre

de ses individus (1), tous sortis de ses mains, a placé votre bonheur et le nôtre dans l'amour qu'un sexe inspire à l'autre; mais ce bonheur, nous l'avons corrompu en le fondant sur votre fidélité envers nous ; et, de plus, nous avons eu l'adresse (pauvres hères que nous sommes) de placer là notre honneur, de quoi vous ne cessez de vous plaindre en disant que cet honneur devroit également consister à vous être fidèle. Il y a, croyez-moi, en cela moins de tyrannie que de bêtise de notre part. Cette institution est-elle physique, est-elle morale? Elle est morale, et même immorale quand le sauvage ou l'infâme citadin cède sa femme pour de l'eau-de-vie ou de l'or. Mais le doigt de la nature se montre en ceci. Un instant vous rend féconde et inutile à une nouvelle propagation pendant neuf mois. Votre absolue continence est même nécessaire au fruit que vous portez ; son existence future, sa vie entière, languissante ou robuste, en dépend. En est-il ainsi de nous? Ne croyezvous pas que, souvent, c'est pendant l'absence de votre époux que vous apercevez les preuves de votre grossesse?

Je vous vois sourire... Vous pouvez avoir raison, mais je n'ai pas tort de croire que refaire ce qui est bien fait ne nuit pas au premier œuvre.

Je crois qu'il est plus d'un tiers de notre espèce détruit avant de naître, par l'ignorance où nous sommes de son existence réelle, et surtout par les désirs effrénés qui le sacrifient à notre bon plaisir. L'homme doit ignorer l'existence de l'être à l'instant de sa procréation ; mais vous, n'en avez-vous pas quelque pressentiment? Et le doute, en pareil cas, si vous n'étiez plus femme que désireuse d'être mère, ne devroit-il pas vous suffire?

Je remarque ici combien le rapport entre les idées (et souvent leurs incohérences) nous éloignent de notre premier but. Je remarque où nous voilà poussés à la suite d'une conversation frivole entre deux femmes de chambre! Mais revenons. Je disois tout à l'heure que les torts des femmes dévoient nous être attribués; mais ne pourroit-on pas dire aussi qu'elles sont la cause de la plus grande partie de nos erreurs? Je le pense.

(i) Quel animal monstrueux ne s'estimi Est-il du

qui ne suit bon a quelqu'un ou à quelque chose? (G.)

Nous cherchons sans 1 1 jettîr, elles onl secoué le

joug dont nous voulons les accabler, el lutte perpétuelle

naissent tous les accidens, les délires, les met amoureux

dont se compose le code de Cythère, même en grande partie celui des mœurs el des loix civile; M li nous avons ;ï faire à forte partie et, à tout prendre, les femmes nous connoi mieux que nous ne les COnnoissons.

Notre sagacité sur ce poinl esl ingénue el bonasse, la leur est un labyrinthe inextricable. Leur coquetterie naturelle n'est autre chose qu'un attrait qui souvent nous attire sans envie de nous posséder. Qu'est-ce donc '. Envie de nous connoître. Celui qui cède à peu de trais est bientôt réformé. Si le premier philtre est sans ell'et sur un adepte, on redouble la dose ; s'il est invulnérable, c'est un monstre indigne de l'initiation. Ce n'est pas dans le calme que la femme cherche à connoitre l'homme. I i I que le diplomate, il ne parle alors que par insinuation ; c'est quand la passion dispose de lui et que, tel que la Sibylle, il est tourmenté par le dieu qui le possède, c'est alors que la femme l'examine et le juge (1). Le sexe est donc bien inspiré quand, par l'amour, il prétend déchiffrer le caractère de l'homme S'il n'est pas homme en amour, où le sera-t-il '. S'il se conduit avec discernement et dignité à la lumière de son flambeau, ses plus grandes preuves sont faites.

Il est cependant un penchant qui combat l'amour avec avantage et qui souvent l'absorbe. Ce penchant, qui dans l'homme est une véritable passion, c'est l'amour-propre. Tant qu'il règne dans sa grande force, il est tout puissant et l'amour n'est qu'en seconde ligne. Mais la nature ne lui cède ses droits que temporairement; elle veut que l'homme s'habitue à tout ce qui n'est que factice, à la fortune, aux grandeurs, aux honneurs, et jamais aux douceurs de désirer et d'aimer ce qui est aimable par essence ; l'ordre suprême est ainsi donné, et nul ne peut l'enfreindre. Alors, fatigué de succès, de vanité et de gloire, il recourt à son premier maître, à celui qui lui prêta l'être, à charge pour lui de se donner un remplaçant dans le monde aux conditions mêmes qui lui valurent l'existence. Alors, dis-je, et

(i) Il y a aussi des rapports à ceci dans le proverbe qui dit : in vino veritas. (G.)

quelquefois trop tard, il désire sans fruit ; ses tardifs soupirs n'ont plus de mélodie assez tendre, assez persuasive pour charmer la beauté. Forcé de la soumettre par l'appas des richesses, il possède sans réciprocité, sa couche brille de tout l'éclat de l'or, mais, là, sans amour l'or n'est que pauvreté. Alors, fatigué de soupirs non entendus, non répétés, le dépit, le soupçon, la jalousie^ la fureur succèdent à l'amour tardif, et vengent ainsi la nature qui veut que l'union des cœurs nous conduise au temple immortel de l'hymen et de l'amour.

CHAI' Il RE XXXI

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