SACRE QUATERNAIRE
J'aime à rapporter tout à la musique, car tout est en elle, et elle est en tout.
Tendez une corde sonore, divisez-la par un chevalet : dans sa moitié est l'octave du son de la corde totale; dans les trois quarts, sa quarte; dans les deux tiers, sa quinte. L'octave est donc comme 1 est à 2; la quarte, comme 3 à 4; et la quinte, comme 2 à 3. C'est ce qui donne à Pythagore le sacré quaternaire.
On me demande souvent pourquoi, en montant de quinte, on est trop haut dès la quatrième quinte. Je ne sais pas les mathématiques, dis-je; mais je parie qu'en descendant de quinte en quinte, à la quatrième on seroit trop bas. Cela prouve que dans le monde rien n'est parfait que l'unité, et qu'en y ajoutant, il y a toujours du plus ou du moins dans nos opérations. Quand nous montons, nous montons trop, et vice-versa (1). Pour moi, le sacré quaternaire c'est ut, mi, sol, ut, en montant, tout simplement et sans rapports, ou 1, 3, 5, 8. Et si l'on retranchoit
(1) Il en est à peu près ainsi quand on cherche un mot dans le dictionnaire : c'est avant, c'est après la page où il est qu'on croit le trouver; tomber juste est une espèce de bonne fortune. (G.)
Cette dissertation ingénue trahit l'ignorance de Grétrv en matière de théorie musicale. On sait que des quintes rigoureusement justes, basées sur la division mathématique de la
l'octave, qui n'est que la répétition du son fondamental, ut, mi, sol, ou i, 3, 5, ne formant qu'un son donné par la nature, seroit un sacré ternaire complet.
Je crois, et j'ai dit plusieurs fois, qu'il n'est qu'une harmonie dans la nature. Ce n'est pas que tout soit dans les nombres î, 3, 5, 8 ou î, 3, 5; mais dans les mêmes proportions que les nombres harmoniques. De ces sons générateurs, formez ensuite la gamme ordinaire et diatonique en remplissant les intervalles; parcourez les douze demi-tons qu'elle renferme, ce qu'on nomme le genre chromatique ; changez inopinément le degré d'une note : par exemple, nommez Y ut naturel et tonique, si dièse, ce qui vous conduit à la tonique à." ut dièse (c'est ce qu'on nomme le genre enharmonique). Avec le corps sonore et ses produits, parcourez la nature entière, soit physique, soit morale, partout vous vous trouverez en rapports. Cherchons quelques exemples (î).
Allons au plus fort; parlons du tonnerre. Quel rapport et quelle influence n'a pas ce météore avec le physique et le moral de l'homme! Il est des gens inabordables quand le temps se dispose à l'orage. Il est des tempéramens délicats et des esprits foibles qui fixent le ciel le plus orageux et ses foudres menaçantes avec satisfaction et audace. Il en est qui étouffent dans le feu électrique. Il en est qui respirent avec plus de facilité que dans un temps serein. Je connois un philosophe qui ne s'émeut de rien, parce qu'il s'attend à tout, mais qui n'en est pas moins indulgent envers les hommes. Eh bien, ce philosophe devient puéril et tremblant, quitte la société ou la table pour aller pleurer seul dans sa chambre quand le temps devienl orageux. L'orage étant passé, il revient en riant, il n'y paroît plus. Chacun a remarqué que le tonnerre fait vibrer certains corps sonores, et pas d'autres. C'est une glace qui chante avec lui ; avec un autre coup de foudre, la glace ne dil plus rien, ce sont
le, ont plus grandes que les quintes harmoniques. Le pre ires répondent à la
Je Pytha " ire, les eo ouïes à celle d'Aristoxène et de ses disciples. 11 est clair qu'en pro
par quintes descendantes, celles-ci dévie pro ressivement trop ba es, com
quintes montantes deviennent trop h
(i) Ce chapitre n'est qu'une extension île celui intitulé 1 a i il du rapport entre
l'harmonie soi • ■ : |6, q toit pa uffî amim
et sur lequel il re tera b iu , te a] i. (G.)
les vitres qui frémissent el chantent. J'ai entendu une clocheimmobile résonner, et les autres cloches, qui éloient en nombre dans la tour, ne dire rien. Ce1 effet est naturel entre tous les corps sonores montés à l'unisson; dès qu'un d'eux parle, tous lui répondent. Au moral, il en est ainsi de el des
méchants, ils se correspondent et s'entendent.
On dit que la peur du tonnerre provient de l'éducation ; qu'on peut habituer l'enfant à ne le craindre pas. et qu nous ne le craignons plus durant notre vie. Oui, s'il n'agi isoil pas physiquement sur nous ; mais s'il comprime nos nerfs, s'il porte trop de son électricité dans nos entrailles, l'éducation n'y peut rien. Elle n'apprend qu'à souffrir sans se plaindre. L'enfant qui a vu gémir cent fois son père de la goutte ou de la colique n'hérite pas de ces maladies sans les dispositions requises.
La physiologie étendra de plus en plus ses ressorts et nous fera connoitre, un jour, mille rapports qui existent entre nous et les élémens célestes. I' est cent sortes de tonnerre; leurs effets si différens, qui s'opèrent sous nos yeux, attestent cette assertion. Il est autant de sortes de constitutions physiques dans l'homme; et, si tel est en rapport avec le tonnerre qui gronde sur sa tète, il en ressent les effets, quelquefois agréables quand il lui donnela chaleur qui lui manque, quelquefois le contraire quand il le surcharge en plus que l'équilibre convenable. En général, je ne crains pas les orages ; je les admire sans émotion ; cependant, dans leurs périodes diverses, il est des instans où je sens le malaise, et je crois alors que la matière électrique n'est plus, ou est trop en rapport avec moi.
Revenons au sacré quaternaire. Puisque Pythagore est monté jusqu'aux astres pour comparer leurs distances à celles des sons harmoniques, nous pouvons plus aisément, avec ces mêmes sons, descendre jusqu'au moral de l'homme sur la terre. Trouver entre nous autres hommes l'unité qui ressemble au corps sonore est bien difficile, nous ne la possédons pas même quand nous sommes seuls. Se connoître est le plus difficile apprentissage de l'homme, et cependant, sans cette connoissance de soi, il ne peut y avoir d'unité d'action entre nous et nos aliquotes. Nous serions trop heureux de vivre à l'octave, à la tierce, à la quarte les uns des autres, alors nous vivrions
harmoniquement. Mais de même que l'harmonie des sons (qui est purement physique) est imparfaite et a besoin de tempérament, de même l'harmonie sociale exige un tempérament continuel pour que nous puissions vivre ensemble.
Quand on est introduit dans quelque maison, on en devine assez promptement l'harmonie, la dissonance et ses sources, si l'on agit devant nous sans déguisement; et s'il est du déguisement, c'est une dissonance sauvée qui s'aperçoit encore. On reconnoît les époux qui vivent bien ensemble, ils sont à l'unisson ou à l'octave. Quelque nuage survient-il? Les voilà à la tierce, à la quinte, à la quarte. La mésintelligence est-elle totale? C'est du chromatique, de l'enharmonique tout pur; ils prennent un ton pour l'autre, ils ne s'entendent plus. Les pères et les mères usent-ils de tempérament pour entretenir l'harmonie domestique? C'est un marmot de deux ou trois ans, c'est un petit despote cm béguine et gâté par l'amour qu'on a pour lui, qui vient rompre l'accord soi-disant parfait matrimonial.
L'harmonie sociale est donc physique comme celle des sons; mais je crois que notre structure corporelle est infiniment plus compliquée que le sacré quaternaire, et que ce n'est pas trop, pour nous représenter par les sons, que d'y joindre les deux systèmes chromatique et enharmonique. Allez dans les rues, à la ville, à la cour, dans les tribunaux, vous n'y verrez que dissonances pures, dissonances sauvées, et peu de consonances. Celui-là veut paroître imposant et n'a rien qui le soutienne. Otez à cet autre son habit et sa perruque, il ne montre qu'un goujat. Celui-ci, qui est couru et préféré à ceux de son état, n'a pour lui qu'un visage riant et les révérences plénières qu'il fait à tous venans.
Lisez, voyez Paris dans les satires de Boileau, et trouvez-y, si vous pouvez, une seule consonance parfaite; et, ma foi, le Paris d'aujourd'hui ne renchérit pas mal sur son ancien. Faites une épreuve : adressez-vous à un membre de chaque étal parmi les citoyens, même à un membre de chaque classe de l'Institut; caressez bien son amour-propre, et puis demandez-lui des nouvelles de ses confrères; vous apprendrez, par lui, qu'ils sont tous des usurpateurs de leur réputation ; et ils peuvent dire vrai, car, en général, ceux qu'on élève sont souvent élevés trop haut,
et ceux qu'on abaisse d'une commune voix, pa l<
connois un citoyen qui n'a jamais pu articuler ces trois mots : « delà est beau », â moins qu'il ne soit question de lui. D'où provient donc cet amour-propre qui semble inné dans l'homme médiocre, surtout dans celui qui applique son esprit à ce qui a rapport au génie et à l'imagination ?Seroit-ce que, chaque matin, occupé de sa gloire et de son immortalité future, s' honorant clandestinement et à plaisir du titre de grand homme, il en Contracte les stigmates sans en avoir l'étoffe? Est-il déjà lier de son ouvrage commencé, qui ne paraîtra peut-être que pour être sifflé? Je suppose qu'on interroge tour à tour cinq musiciens. A, E, I, O, U, sur le mérite de leur confrères. A dira que sans le chant, l'expression et la vérité déclamatoire, il point de musique, qu'un savant musicien peut composer toute sa vie, et mourir sans laisser seulement un bon menuet à la postérité. E dira que les musiciens chantans sont remplis de fautes de composition et de prosodie: il vous les compte au bout de ses doigts, mais lui n'en fait pas. I dira : — « Pardieu ! je le crois bien qu'il n'en fait pas, sa musique n'a ni verve, ni sens, ni rime, ni raison, c'est de la combinaison mathématique, voilà tout. Cependant, je me trompe, il commet une faute impardonnable, c'est celle de nous étourdir et de nous faire bâiller. » O arrive à son tour : — « Messieurs, pourquoi nous disputer et nous amuser à nous exclure réciproquement delà liste des hommes de génie? Nous avons tous notre mérite, puisque nous comptons tous des succès réels 1). Et. réels ou factices, n'importe, ce sont des succès. Je crois, moi, que nous devons vivre en frères et en commun. Je crois que la gamme est à tout le monde, comme la rivière. Si je trouve aujourd'hui le trait de chant qu'un autre avoit trouvé hier, c'est qu'il étoit inspiré hier comme je le suis aujourd'hui. Tout à Ions est mon dire, tant pis pour qui s'en fâche (2). »
( 1 ) Pi mr la plupart des auteurs dramatiques et pour les comédiens, recette, de quelque part qu'elle vienne, est le synonyme de succès. N'y eût-il qu'un méchant couplet satirique dans une pièce qui amenât la foule, à les entendre c'est un beau succès. Mais avec le temps, de même que la recette s'épuise, la réputation d'ouvrages mauvais ou médiocres n'est qu'éphémère. (G.)
(2) Cette hérésie musicale est, le croira-t-on, sortie de la bouche d'un de nos compositeurs. (O.)
Les quatre voyelles précédentes en quatuor : — A vous entendre, Monsieur U, nous ne sommes tous que des plagiaires.
U. — Ma foi, c'est comme je vous l'ai dit. » Les quatre voyelles s'enfuyent en criant : U ! U ! U ! ( i ) L'amour-propre accompagne les gens à talens, et il est quelquefois si outré qu'il en devient comique. Un homme se présente pour être admis comme chanteur dans un corps de musique. — « Quelle voix avez-vous ? » — « Une basse. » - « Jusqu'où descendez-vous ? » — « Deux tons plus bas que le tonnerre. » O sacré quaternaire ! vous existez au physique assurément, mais très métaphysiquement au moral. Vous êtes sublime de loin, mais combien vous perdez dans le détail social !
Honneur à celui qui prend le monde comme il est, et pour ce qu'il est ; qui se contente de hausser les épaules, et qui ne rend point le mal pour le mal. Vénération à l'ange terrestre qui oblige ses ennemis à l'admirer et à l'aimer pour sa modération et sa bienfaisance. Mais cette vertu est rare et presque surnaturelle; c'est bien assez d'être sage autant que Aristippe, qui dit à un homme qui vouloit l'insulter : «Je me retire, parce que si vous avez le pouvoir de vomir des injures contre moi, j'ai celui de ne pas les entendre. » Rendons hommage à la vraie philosophie. Rendons hommage, et admirons la nature qui n'a qu'une loi pour créer, une seule harmonie universelle pour conserver ses créations.
Oui, depuis la physique la plus sublime jusqu'au moral le plus pur ou le plus tortueux, l'harmonie des sons ou ses dissonances peuvent, figurément, tout représenter. V}nc erreur en physique, c'est une contre-vérité. Maladie, c'est dissonance ; santé, c'est harmonie : cela est incontestable. Conduite franche et pure de notre part, c'est harmonie. Machiavélisme de part ou d'autre, c'est dissonance sauvée, c'est le chromatico-enharmonique, c'est le labyrinthe de Crète, où le compositeur, ainsi que Dédale, s'enferme souvent dans son propre ouvrage. Mais remarquons comment Unissent dans le monde les harmonistes
(i) Cri populaire qui marque le mépris qu'on a d'une chose OU d'une pei
ei les dissonans. Les premiers vivent el meurenl en paix, parce que leur âme esl à l'unisson de la nature. Les seconds, repoussés par la société et leur conscience, vivenl dans le chao et meurent rongés de regrets et d'ulcères. Jeunes el libertins, ils s'abandonnoient à leurs désirs effrénés ; pei ez sage ne
prenoit soin de leur conduite ut ne leur disoit que se vaincre, savoir sacrifier une part de ses volontés au bien général, est la
ition maji être heureux en vivant parmi les
hommes. Arrivés aux noirs confins de la vie, ils désirent encore et n'ont ni la force ni L'habitude Je résister à leurs anciens penchans ; alors, la nature les tue par où elle les a créés, et leur mort, toujours prématurée, les fait rentrer au grand laboratoire.
Etvous, sexe charmant, toujours harmonieux quand même. vous nous préparez de douces dissonances que nos passions rendenl si funestes (car il n'esl point de fléau moral qui ne coïncide avec l'amour que vous nous inspirez), mais aussi, que de soulagement vous apportez à nos maux, à ceux même qui émanent de vos coups ! Oui, le quaternaire seroit en vous tout entier, si sans amertumes nous pouvions jouir de vos l'a\ Est-il, en effet, une harmonie plus suave, plus parfaite que celle que présente l'ensemble de vos traits? N'êtes-vous pas le corps sonore universel, aussi ravissant pour le cœur elles yeux que pour les oreilles 1
Plaignons celui qui n'a jamais frissonné aux accens de votre voix, il n'est pas né pour comprendre l'harmonie du vaste univers. Mais aussi, sexe charmant, les passions vous subjuguent ; et quel artiste est plus habile que vous dans l'emploi des combinaisons factices ? Vous divisez les sons et tout ce qui s'y rapporte jusques à leurs excès, et chez vous les excès sont d'autant plus frappans qu'ils contrastent trop durement avec la douceur native dont vous dota la nature. Evitez-les, car alors ce n'est plus vous ; votre sexe s'est évanoui. Plongées par nousmêmes, ô femmes, dans la douleur la plus affreuse, vous nous subjuguez encore quand nous croyons vous tenir captives. Alors, c'est de vos armes qu'il faut vous servir et non des nôtres. Laissez aux hommes la fureur, elle forme harmonie avec sa mâle structure; mais vous, nées pour charmer, faites couler une larme
de vos yeux, elle est plus puissante que nos vains emportemens. Une seule de vos larmes éteint dans nos cœurs l'incendie qui nous dévoie, et bientôt le despote orgueilleux tombe à vos pieds et vous demande pour lui la grâce que sollicitoient vos pleurs.
v v-v V - V V \' v- v vo
< Il \ITI RE XXXII
ERVA I ION SUR UNE ESPECE DE MOI \ EM1 N l FÉBRILl
Je ne sais si d'autres que les musiciens sonl quelque-lois tourmentés par un air ou un fragment d'air qui, tel qu'un moulin, tourne sans cesse dans leur cerveau sans qu'ils puissent l'arrêter. Cent fois j'éprouvai cette situation pénible avant d'en connoitre le remède que voici.
Puisque cet air, me suis-je dit, me suit partout et me revient sans cesse, sans que je puisse m'en débarrasser, couponsle, interrompons le par un autre air; celui-ci encore par un autre... et ainsi de suite jusqu'à parfaite guérison. Ne donnant pas le temps aux libres du cerveau de recevoir des traces d'aucun de ces fragraens d'airs, il repose et s'assoupit. Ce que j'apprends au lecteur seroit peu important, si dormir, se reposer des fatigues du jour, n'étoit une des premières nécessités de l'homme. Quoique la vie soit le mouvement, la vie tient au repos, comme le repos dépend de l'exercice proportionné à la force individuelle. Mais lorsque, contre notre volonté, un de nos organes majeurs agit avec autorité, c'est maladie, c'est un tourment insupportable, qui deviendroit mortel s'il ne s'arrêtoit. Ce que je viens de dire est une idée bien simple; cependant, j'ai 69 ans (avril 1810) ; mille fois j'ai été travaillé de cette fièvre musicale,
et ce n'est que depuis la nuit dernière que j'ai trouvé le remède à cette espèce de cauchemar rythmique qui s'empare de nous dans nos moindres incommodités.
Pour rendre ce remède général, je suis sûr que ceux qui sont tourmentés et préoccupés de toute autre affaire que de musique trouveroient également le repos, en interrompant l'idée qui les prédomine par une autre idée d'un genre opposé. Disons plus : disons que l'idée qu'on a délogée du cerveau peut servir une autre fois pour en bannir une autre. Par exemple, un procès nous préoccupe outre mesure. L'amour ou la jalousie nous tourmentent... Dans ces cas, un air rhythmique, chanté intérieurement et répété plusieurs fois, peut être d'un grand secours. Nous n'avons point d'idées sans sensations, donc point d'idées sans mouvement interne, et chaque idée différente communique peut-être un mouvement divers à notre âme; lui en imposer un nouveau, c'est donc oblitérer le précédent.
Faut-il, dans ce cas, recourir à une idée totalement opposée à celle qui nous fatigue, pour s'en délivrer? Je ne le crois pas : la nature aime à marcher par nuances analogues les unes aux autres, et point par des transitions trop éloignées. Si l'animal meurt subitement; si une montagne l'écrase tout à coup sous son poids, que de préliminaires ont précédé la catastrophe !
Je l'ai déjà dit : ce n'est pas avec des airs très gais qu'on bannit la tristesse ; c'est violenter la nature, qu'on n'irrite jamais impunément. C'est plutôt en comblant notre douleur par quelques heures plus pathétiques que la situation de notre âme qu'on arrive à la limite des facultés humaines, qu'on épuise sa douleur et qu'on rétrograde malgré soi vers des sensations moins tristes et moins accablantes.
Il semble qu'en nous chaque idée a ses idées aliquotes ; c'est, pour ainsi dire, une atmosphère idéale de l'idée principale. Un amant véritable et persuadé d'être aimé ne voit guère, en songe, sa maîtresse précipitée dans les enfers, il la voit plutôt dans le ciel honorée dans l'apothéose, où il ne peut lui offrir que des vœux stériles, qui sont hors de tous les rapports avec sa passion. Il est fier de la gloire de ce qu'il aime, mais il en est sépaié pour toujours, il en souffre, il sent qu'il s'aime encore
plus que celle qu'il adore, pu | [loire ne le console pa de
ses privations sensuelles.
Puisqu'il est ici question de lièvre ci de mouvemeni fébrile, ne dirons-nous rien, n'indiquerons-nous aucun moyen poui modcicr et affaiblir cette fièvre ardente qui souvent nous tue pour donner la vie à l'être qui doit nous succéder? Si le mou veinent interne qu'on peut se donner efface OU prend place de celui qui nous gêne ; si une fièvre chasse l'autre ; si, préoccupé vivement d'une chose, elle nous ôtc les facultés de porter ailleurs nosdésirs; enfin si, dominé par une passion forte, elle veut régner et règne seule, en éloignanl toute passion rurale, que ne peuvent sur nous-mêmes la réflexion et la volonté ferme, pour éviter ce qui va nous nuire ! Puiqu'il tant à l'homme une passion qui l'occupe et lui tasse pas, ci' le temps si court de son existence, qui l'empêche d'opposer un penchant utile à celui qui ne peut être funeste à lui ou à d'autres?
1° Donner à l'adolescent poussé par le besoin d'aimer un objet digne de son choix;
2" Pour distraire la jeune fille d'une passion inconvenable, l'occuper du soin de sa parure; aller, s'il le tant, à cent lieues: aller de Paris à Lyon pour y choisir l'étoffe qu'elle aime (1);
3° Donner des maîtres de mathématiques au jeune étourdi qui l'ait trop d'entrechats devant une glace;
4° Inspirer le goût des beaux-arts à la jeune fille qu'un confesseur idiot prétend ensevelir dans la dévotion... Tels sont, en partie, les moyens de substituer le bien au mal, en trompant l'instinct d'activité, qui est aussi naturel au jeune âge que le repos est nécessaire à la vieillesse.
Nous venons de nombrer quelques moyens d'éloigner de notre cerveau les sensations fatigantes et involontaires qui l'obsèdent, ainsi que les moyens de vaincre des habitudes dangereuses déjà contractées. Quoique nous n'ayons guère parlé que de l'organe cérébral, nous éprouvons, sans doute, mille sensations produites par d'autres organes internes sur lesquels Cabanis a parlé ex professo. Ajoutons cependant à ses doctes remarques qu'il n'est que l'organe pensant sur lequel nous ayons le droit
(i) Ceci n'est point une supposition. Un banquier de mes amis fit ce voyage avec sa fille. pour la distraire du goût qu'elle prenoit pour un acteur célèbre. (G.)
d'agir; les autres organes sont infiniment moins dans notre dépendance, et nous serions trois fois heureux s'il nous étoit possible d'éviter leurs excès par la seule force de l'imagination, sans recourir à l'hygiène.
En amour, l'imagination est en entière activité; elle joue son rôle plus, peut-être, que la réalité; donc, cette fièvre est de notre ressort. Il y a tant de factice dans l'amour qu'il est presque abandonné aux amans et aux poètes. C'est bien en amour qu'on peut dire que « le dernier a toujours raison » ; c'est là que le dernier objet l'emporte sur le précédent, ne fût-ce que pour un moment, et ce moment suffit à la nature, qui veille sans cesse à sa conservation, pendant que les loix sociales commandent une fidélité réciproque aux époux. Le coq suffit à douze poules, et de même un seul homme pourroit suffire à peupler une île où se trouveraient cent femmes. Oui, l'amour, en société réglée, triple ses excès par les prohibitions qui enflamment et tourmentent l'imagination.
Lycurgue, dans ses loix, Platon, dans sa république avoientils tort de vouloir qu'on découvrit aux hommes ce qu'ils aiment trop et avec excès avant de le connoître, et qu'on cachât ce qu'on vouloit leur faire désirer? Les infidélités, si communes en amour, attestent qu'ils voyoient assez juste. Nos mœurs, à nous, sont encore plus basées sur l'égoïsme quesur le bonheur général. L'abnégation de soi est pour l'homme le dernier des sacrifices qu'il puisse faire ; où il ne voit pas son bien clair et net, il devient passif : c'est le nœud gordien social que chacun aime mieux trancher que dénouer. Le propos vulgaire dit : « Chacun pour soi, Dieu pour tous. » Après cela, demandez aux hommes ce que c'est que Dieu, vous connoîtrez le produit de leur générosité.