POURQUOI L'HOMME EST ENCLIN A LA SUPERSTITION
Cette proposition seule suffirait pour marquer l'incertitude de son voyage sur la terre. Sait-il d'où il vient? Sait-il où il va? Il conjecture, il espère, c'est où se bornent ses calculs, ses efforts, ses désirs et ses craintes.
Entre les deux points qui fixent son existence, celui où il est projeté sur la terre et celui où il en sort spirituellement, il peut parcourir la durée d'un siècle, qui, divisé par les battemens de son cœur, comprend tous les instans de sa vie. Habite-t-il un climat chaud? Il est vif, son sang est animé, les pulsations se pressent en usant promptement ses facultés et son existence. Est-il né dans un climat glacé, son sang est lourd, inanimé, à demi-fîgé dans ses veines, ses pulsations paresseuses diffèrent son départ
Vaut-il mieux, pourroil-on demander, vivre activement et moins, que de vivre passivement et compter quelques tours de cadran de plus? Si l'on interrogeoit ainsi l'homme élu midi et celui du nord, aucun ne voudroil échanger son sort contre celui d'un antre, tant nous sommes attachés à notre terre maternelle et à nos habitudes d'enfance. Lequel a raison? Elle est égale de
pari et d'autre. L'homme d'espril qui Ici is « onde des
preuves de son existence aime mieux vivre mille ans dan, la pensée des hommes et vingt ans de moins sur la terre. L'homme sans émulation, sans imagination, durci par l'âpreté de son climat, aime mieux végéter autant que possible, quoique, a] rê lui, il ne laisse à ses contemporains qut des o poui touvenir. Chacun d'eux, respectivement à SOI! être, a donc une raison qui milite en sa faveur. Ajoutons, pour ne pas perdre de vue notre sujet, que si l'un est matériel, aisément il est dupe de ceux qui ont intérêt à le tromper pour l'asservir et partager ses biens. On lui parle au nom de Dieu, au nom du diable pour le subjuguer efficacement. Que s'il est spirituel et trop exalté par un climat brûlant, il est aussi aisé, et, pour la même fin, d'envelopper son esprit de fictions et d'erreurs les plus grossières. Toujours les extrêmes se touchent : Trop d'esprit mène à la superstition et pas assez y conduit de même. Que déportes ouvertes à l'erreur! Si l'on ajoute à ces deux classes les femmes, les enfans, les vieilles et les vieux, les ignorans des deux sexes, les imbéciles et les sots, les amans passionnés qui croyent à tout ce qui caresse leur passion, et même tous les êtres susceptibles de passions fortes, tant bonnes que mauvaises... Après cette énumération, aussi vraie qu'effrayante, et qui comprend presque la totalité du genre humain, doit-on être surpris qu'il s'établisse des classes d'hommes rusés qui épient la foiblesse des dupes pour en profiter (1)?
On demandera sans doute, ici, si ceux qui se confient et s'abandonnent à l'espoir imaginaire qu'on leur donne ne sont pas plus heureux, quoique trompés, que ceux qui ne croyent et n'espèrent qu'autant qu'ils sont fondés en probabilités. Oui, tant que l'erreur les domine. L'apprentissage du malheur et de l'esclavage est possible chez l'homme courbé sous sa chaîne ; entre deux verges qui le menacent sans cesse, il choisit la moins acérée et obéit. Mais quel homme est capable de rétrograder vers les ténèbres de la raison et de la tyrannie, dès que ses yeux ont été désillés, et que pour lui, une seule fois, la lumière a lui?
(i) Un homme suspect répétoit ce qu'on dit souvent : qu'il n'y a dans ce monde que des dupes et des Iripons. Quelqu'un ajouta : « Oh! Monsieur a trop d'esprit pour jamais être dupe. » KG.)
Malheur au philosophe mondain qui voit, sans frémir d'indignation, dix esclaves trempés de sueur, portant sur leurs épaules l'imbécile nabab indien, fumant bêtement sa pipe dans son noble palanquin ! Malheur à lui, dis-je, son âme est corrompue! Remarquons que, dans les divers pays, plus l'homme est esclave de l'homme, plus il y a de fétiches, et pice-vevsa. L'ignorance générale est l'appui de la tyrannie particulière. On ne conçoit pas comment l'homme se laisse dégrader au point où on le voit chez les Orientaux. Connois-toi est un grand mot; mais, pour se connoître, il faut connoître ceux qui disposent de nous. Quand l'esclave s'agenouille de bonne foi devant son tyran, la liberté de l'homme est profanée et méconnue. Il est incroyable combien l'homme pénétré des premiers rayons du soleil est enclin à l'adoration et à la superstition. Le soleil qui donne l'esprit et la force aux végétaux, les ôte-t-il à l'homme?
Connois-toi a d'ailleurs toujours été pris plus au moral qu'au physique. Si les prêtres de Delphes eussent bien réfléchi à tout ce que renferment ces mots, peut-être ne les eussent-ils pas exposés pour enseigne à leur temple ; car c'étoit dire à l'homme ignorant: « Connois-nous, en apprenant à te connoître.»
Nos physiciens ont prodigieusement étendu la signification de cette inscription ; ils croyent qu'il faut se connoître physiquement, et en substance, pour, et par induction, parvenir à se connoître moralement.
Par quel chemin sommes-nous parvenus aux connoissanees physiques qui de nos jours occupent la plupart des savans de l'Europe ? Avons-nous commencé par le physique pour arriver au moral ? Non, nous avons suivi la marche ordinaire de l'esprit humain, qui fut, qui est et sera toujours employé dans les arts. On remarqua tel effet moral, ensuite on chercha sa cause. Nous marchons à l'inverse di\ Créateur, qui voulut que celle cause tût et produisit tel effet ; mais comme nous n'avons nulle idée des causes premières avant leurs effets, nous marchons en écrevisse et disons : puisque tel effet es1 devant nos yeux, voyons ce qui le produit... là peut-être nous trompons-nous encore dans l'analyse des substances constitutives. Nous disons, par exemple : «dette femme est magnifiquement parée, donc elle est opulente. » La nature au contraire dit : «Je te crée riche, don<
sois de toi-même et par essence magnifiquemenl parée. • Kl si le physique esl douteux, tel doit être le mural En tout ce que nous
exécutons, nous marchons environnés de doutes; partout l'erreur nous poursuit et nous force à la combattre. « Cela est vrai si... » est le dire du sage, et eu certaines matières, à jamais incertaines, nos doutes semblent s'augmentera mesure que le voile de l'ignorance s'écarte de nos yeux. Travailler à se rendre supérieur dans les sciences n'est donc qu'apprendre à douter; aisément alors l'exagération s'empare de nous. La superstition précède la raison chez l'ignorant et s'évapore difficilement chez l'homme instruit, puisqu'il reste toujours accablé SOUS le doute. Si l'amour-propre ne retenoil l'aveu de ses pensées secrètes, peut-être serions-nous étonnés des écarts de son imagination superstitieuse. On diroit que l'homme est jeté ici-bas pour errer. Tu verras, tu admireras les effets, lui dit dame nature, et leurs causes te seront à jamais cachées. De ce point humiliant part l'imagination de l'orgueilleux bipède, et, à tort et à travers d'une espace détendue, qu'il ne peut franchir, il s'élance et retombe d'autant plus lourdement qu'il s'étoit élevé au-dessus de sa terre natale. N'importe, tel est son instinct, il recommence, prend denouvelles directions et ne s'arrête qu'au dernier terme de sa vie. L'anéantissement futur et inévitable de son être n'est pour lui qu'une idée passive, qui effleure à peine ses sens, qui ne l'empêche jamais de courir en avant, tandis que ses forces marchent en sens contraire. Il est donc le vice-versa de luimême; à son profit, il confond les temps, fait un passé du futur, et se presse d'aller quand il trébuche à chaque pas. Que d'erreurs, que de méprises, que de superstitions entre son berceau et son cercueil ! L'ordre semble lui être donné de cette sorte : devine l'énigme de ta création et de ta fin ; travaille à perfectionner, à caser tes idées , analyse tes substances, sinon pour toi, pour tes descendans : tel est l'ordre suprême qu'il exécute avec ravissement pour se distraire du matériel de son être qui l'offusque et l'humilie.
On l'accuse de vanité : que seroit-il sans ce véhicule puissant? Sa vanité, son amour-propre, n'est-ce pas sa nature même? Il fait plus : dans son instinct toujours avide de perfectionnement, il semble croire que son règne n'est pas de ce monde; qu'il est
né, non pour lui, mais pour son espèce; que rien n'est perdu pour l'univers, pas une pensée, dès qu'elle est conçue et que sa trace se perpétue de père en fils depuis le premier homme (s'il en fut un premier) jusqu'au dernier vivant, si le monde doit périr. Périr! et comment? Se pulvériser et se répandre dans l'abîme? Et pour aller où? Quelque part sans doute. Et si la nature est inaltérable, comme on n'en peut douter, ses substances n'emporteront-elles pas leurs vertus spécifiques? — Mais que de temps pour... — Et qu'est-ce que le temps pour l'être éternel et l 'éternité qui l'environne? Tout change et peut changer de forme, mais rien ne périt. Courage donc, homme infatigable. Suis ton instinct, sois l'abeille qui forme son miel pour tous, croyant, de mille fleurs, l'extraire pour elle seule ! Erreur, vanité, amourpropre, si l'on veut ; mais tel est l'homme, tel il fut, tel il sera : l'erreur le mène au vrai. Cependant son être est limité ; tel que le jet d'eau qui descend croyant monter, l'homme ne va jamais plus haut que sa source.
Parcourez l'histoire ancienne et moderne, que de théologies diverses, presque toutes fondées sur la superstition ! Que de sang répandu, que de millions de cadavres enfouis sous terre pour la défense de mille dieux, tandis que l'unique et grand Invisible les laisse s'exterminer pour les punir de leurs sottises superstitieuses! Et si l'on creuse jusqu'à la racine du sentiment principe qui fait agir l'homme, n'est-ce pas toujours l'ambition qui finalement se présente pour type de tous ses désirs délirans? Sur terre, à chaque homme il faudroit un trône. Mort et jeté dans un coin de cimetière, il se relève majestueusement de son fumier et veut s'en établir un autre bien plus brillant dans les deux. En toute humilité, il a pris soin d'avance de s'arroger ce droit incontestable; Dieu le lui a promis s'il est sage, et nous voyons tous comme il excelle en sagesse.
On diroit que la généralité des hommes se dégrade exprès pour en distinguer un petit nombre par leurs vertus et la noblesse de leurs sentiments. Quel chaos que la société! Après en avoir plusieurs lois tracé le tableau monstrueux, on est toujours tenté de le recommencer. Quand l'homme cultivoil son champ pour pourvoir à son existence et à celle de sa famille, il eût refusé une part double qui lui étoil superflue, dont le produit
n'eût servi qu'à d'autres, et qui l'eût excédé de fatigues pai la culture. Alors, le vol lui devenoil inutile; volontiers il étoil honnête homme, et, en général, il n'est guère d'autre moyen d'éloigner notre race avide de l'improbité. Mais, dès que l'or fui devenu le signe représentatif de tontes choses, les mœur lurent renversées, et le siècle d'or changé en siècle de ter. Tenir dans son coffre mille, dix mille arpens de terre bien cultivée, des châteaux, des titres, des décorations et des femmes... Voler en valoit, ma foi, bien la peine. Allons, exerçons ce noble métier; éludons les loix, c'est tout ce qu'il faut, et tout est sous ma ciel. On dira peut-être, ici, que le vol ne comprend pas tous les méfaits sociaux. Cependant, examinez de près la question, creuse/ jusqu'au fond de la sociabilité (1) telle qu'elle est. Sans parler des vols manifestes, médire, n'est-ce pas voler la réputation d'autrui pour enfler la sienne/ N'est-ce pas dire : quelle différence entre lui et moi ! Convoiter la fille ou la femme d'un autre, n'est-ce pas lui voler ce qu'il a de plus précieux, l'honneur et la tranquillité ? Et pour voler la femme ou la fille d'un autre, n'a-t-on pas presque toujours recours à des vols antérieurs? Obtenir auprès des grands, par des bassesses, une énorme fortune, n'est-ce pas voler le peuple qui paye tout en dernier ressort... ? Presque tout se réduit donc au vo'.. et Lycurgue n'avoit fait autre chose que de mettre la conscience de l'homme au pied du mur, en lui permettant de voler, pourvu que ce fût adroitement. - Mais le riche prête souvent une partie de sa bourse au pauvre! - — Oui, mais il dit plus souvent que prêter son argent, c'est perdre un ami; il n'a pas toujours tort. — Il fait travailler, et il paye le labeur. — Oui, mais il joue du grand seigneur ; il vient, dira l'ouvrier. me voir au travail, lui en robe de chambre de damas à fleur d'or, moi arrangeant ses pierres dans le plâtre. Et quand on sonne son diné succulent, je mange mon pain noir, blanchi d'un peu de fromage. Quelle différence ! — Oui, elle est grande ; et il faut, pour que l'homme ait une conscience sur la terre où nous sommes, qu'il soit plus noble, plus grand qu'un Charlemagne. Il est tant de manières de voler impunément, même de s'ennoblir en volant, qu'on pourrait dire,
(0 Pour : la société.
en forme de proverbe : « C'est un sot ou un honnête homme, car il est pauvre » ; et la phrase est aisée à retourner. Cependant, homme de bien, n'envie le sort d'aucun. Tu possèdes tout dans la paix du cœur. On ne t'envie rien à toi, car on croit que tu ne possèdes rien. Mais n'as-tu pas vu le désespoir du riche écrasé sous le faîte de l'infortune ? Que va-t-il chercher et trouver dans les replis de son cœur ulcéré? Des soupirs, des larmes, des regrets, des remords, et de longues files de chiffres inutiles, qui lui retracent ses millions disparus. Comparer un passif si considérable à un actif si mince, quelle soustraction douloureuse ! Adieu, château, grandeurs, richesses! Il ne reste alors que le bien qu'on a fait ; sur dix protégés, il s'en trouve quelquefois un qui paye l'intérêt de sa dette.
On pourroit demander si l'homme est également superstitieux dans la prospérité et dans le malheur, et nul ne risque de répondre par l'affirmative. Dans l'opulence, rien n'arrête ses vœux. C'est en multipliant ses désirs qu'il est parvenu à une haute fortune ; il a contracté l'habitude des accumulations, et la mort seule peut l'arrêter. Tous les enfans de Plutus possèdent éminemment le calcul, et par eux-mêmes les chiffres sont mystérieux ; avec une file de zéros, il ne faut qu'une unité antérieure pour former des sommes immenses... La superstition est voisine des calculs infinis et indéfinis, et c'est surtout le millionnaire à cheveux gris qui couvre ses feuilles de ch il 1res, pour, à l'aide du sort, deviner l'heureuse extraction du quine qui demain ou après grossirait le trésor de ses héritiers.
L'homme dans le malheur est encore plus enclin que celui-ci à la superstition, et l'on doit l'excuser. L'espérance est le dernier terme de tous les malheureux, et le suicidé même espère la fin de ses maux.
C'est dans le malheur qu'on connoît la juste mesure du courage de l'homme. Au théâtre, tout l'intérêt est pour l'illustre malheureux qui se présente avec courage; à peine regarde-t-on celui qui hérite de son trône. La compassion est dans l'homme le pressentiment de ses malheurs futurs. Une chose peut rassurer l'infortuné, c'est que rarement on obtient les faveurs de la déesse mère du caprice, après en avoir été délaissé; celui qui n'a rien obtenu d'elle peut donc espérer; elle aime ses élans
mâles et vigoureux, et toujours elle préfère celui qui donne des espérances à celui qui en esl déchu. Oh! que l'imagination est pauvre quand on possède, et qu'elle est riche quand on désire! Sur sou duvet, le riche rêve souvent aux épines; le pauvre au
contraire se croit dans un palais magnifique, tandis qu'il est gisant sur un lit de misère.
La nature, grande maîtresse des compensations, est ainsi : quand on outrepasse ses bornes, et qu'on s'empare de plus que le nécessaire à la vie, elle rend plus malheureux encore celui qui la pille et se gorge de ses biens que celui qui en est privé.
Hélas! je ne suis heureux qu'en songe, disent ceux qui forment des souhait-, tardifs à s'accomplir. Mais s'ils ne sont chimériques, ils s'accompliront, ces désirs, en tout ou en partie; reportez-vous alors au temps où vous rêviez l'espérance, et comparez le réel dont VOUS êtes possesseur au fictif, jadis si ardemment désiré... Qu'ont produit vos désirs satisfaits? D'autres désirs plus énïinens; et d'accumulation en accumulation, l'embarras de la surabondance vous accable : c'est la misère du riche insatiable, que le pauvre ne comprend pas, et qui est néanmoins véritable.
Que faut-il pour être heureux? Vivre selon son être; être juste, en se mettant le moins possible en concurrence avec les autres. Que faut-il pour mériter les bonnes grâces de dame fortune? Faire ce qu'il faut pour obtenir ce qui est possible, est le secret d'arriver à ses fins. Mais il est nécessaire de garder l'équilibre entre la volonté de faire et la puissance exécutrice. Il faut que l'homme heureux calcule sans cesse l'une et l'autre de ces deux vertus, pour qu'il les fasse coïncider ; c'est ainsi que tout se fait en perfection dans la nature; là. rien n'est que ce qu'il peut être, pour la raison qu'il ne peut être autre. Nous disions, naguère, que les désirs, dans l'homme, sont intarissables; ajoutons qu'il vaut mieux rêver en désirant, que rêver à la crainte de perdre ce qu'on possède. Ajoutons encore que chacun rêve à sa manière, riche ou pauvre, sage ou fou. Socrate même, à ce qu'il paroit. a rêvé quelquefois sans sommeiller.
On peut comparer les rêves à la percussion du son et de l'air frappés l'un par l'autre. Un rêve n'est, en effet, qu'une
sensation prolongée qui s'affaiblit dans les ressorts de l'imagination, comme le son qui s'éloigne en circulant, ou comme un objet vu dans une longue perspective. Si tel homme, d'après sa constitution et son éducation, sent d'une telle manière, il en rêve de même; mais si l'éducation contrarie trop la nature, elle reprend ses droits dans les rêves, et ne se laisse fléchir que par l'habitude de l'asservissement.
L'habitude est, dit-on, une seconde nature ; oui, seconde, troisième, dixième, centième, si Ton veut, tant nous sommes loin du premier but Que de rêveries entre lui et notre manière d'être! Nous sommes, dans ce monde, comme des enfans perdus qui cherchent leur mère, et dont nous nous éloignons d'autant plus que nous la cherchons hors de nous-mêmes. Oui, elle est en nous ; elle est dans la femme que nous aimons, parce qu'elle est nécessaire à nous; dans nos enfans, parce qu'ils sont sortis de nous; dans nos besoins de première nécessité, parce qu'ils entretiennent notre existence. Ce n'est pas tout : l'amour-propre, très naturel dans l'homme, est notre bourreau continuel; il veut tout ce qu'il voit d'agréable dans les autres, et n'a jamais assez. Voué sans cesse aux illusions, il rêve jour et nuit à sa chère et pour sa chère personne Quand le vraisemblable lui manque, il voyage dans les illusions, il se fait sorcier, alchimiste, il devient superstitieux, tout lui est bon pourvu qu'il s'occupe de lui. Est-ce un mal? est-ce un bien? C'est l'un et l'autre. Sans cet instinct, l'homme seroit brut; avec cet instinct, il est quelquefois sublime, et souvent le dernier des êtres quand l'effet ne répond pas à ses prétentions exagérées.
Socrale revoit, avons-nous dit; son prétendu génie familier laisse encore des doutes sur l'excellence et la réalité des vertus de cet illustre philosophe. Etoit-il de bonne foi? Vouloit-il tromper ses disciples en se disant en rapporl d'intelligence avec un être surnaturel? Pas plus que Diderot, donl nous avons vu la tète fumante nous révéler ses pensées, bien plus ardentes cl plus fortes dans la société que dans ses livres. Il avoit réellemenl l'air et le ton d'un inspiré. Cependant, avec nous il se modéroit, et n'attestoil que sa conscience pour garante de son opinion; chez les Athéniens, il eût évoqué et attesté son génie révélateur; voilà toute la différence, qui n'est que dans les termes. Il nous
i ra i toi t selon noire trempe hyperboréenne; le feu pur. qui étoit l'élémenl des anciens Grecs, nous dissolveroit si nous en usions à pareille dose. Chacun a sou génie qui ne menl plus, qui esl incorruptible, dès que, après avoir, dans La jeunesse, parcouru le cercle des erreurs communes, nous retournons ;ï ni et que, fondés en principes et en expérience, l'unité de chaque chose nous esl enfin connue. Qu'apportons-nous en nai Rien. Avec l'âge noire caractère se développe; souvent l'éducation contrarie notre vocation ; Socra te dit qu'il s'est formé luimême en repoussant mille écueils sociaux. Si l'amour-propre et le préjugé des pareils n'y mettaient obstacle, le jeune homme stii vroit son instinct pour se choisir un état. Souvent le triomphe d'un grand homme, dont il est témoin, la lecture de ses ouvrages le décideroit ; il veut aussi des couronnes, et il les obtient par son application et ses progrès; alors son génie est formé; son génie, c'est lui-même, il n'en est point d'autre, et Socrate eût été un imposteur s'il eut voulu taire accroire à ses élèves, à ses contemporains, qu'il étoit inspiré différemment que tout autre, je veux dire par un être surnaturel. On nous dit que Socrate, étant soldat, sortit nuitamment de sa tente et resta je ne sais combien d'heures en extase. Je le crois : à la vue de deux armées prêtes à s'entr'égorger, il y a de quoi réfléchir.
Diderot eût (ait plus que Socrate; peut-être il eût couru au milieu des ennemis, leur dire combien les hommes sont fous d'abréger l'instant si précaire de leur trèle existence ; et pour quoi ? La matière étoit belle, ample et vraiment philosophique. Notre prêcheur eût peut-être fait rire ; mais qu'importe au martyr de la vérité ? Je ne sais si je l'ai dit, mais on peut le répéter : Socrate et Diderot avoient des rapports sensibles de caractère : têtes chaudes, amour du bien en général et de la perfectibilité de chaque chose en particulier. Pas plus heureux en femmes l'un que l'autre, mais si peu haineux envers elles, qu'ils regardoient leur mauvaise humeur comme un exercice salutaire pour leur patience philosophique. Oui, si La Fontaine étoit un fablicr. Socrate et Diderot étoient des moraliers. .
Qui peut douter que Madame Socrate ait dit cent fois que son mari n'étoit qu'une bête et que mesdames Diderot et
Rousseau aient dit de même de leur époux (i)? Les femmes autant que nous sont égoïstes, elles veulent qu'on s'occupe d'elles particulièrement, et le philosophe s'occupe de trop de choses pour qu'elles trouvent dans ce tout une part assez suffisante selon leurs désirs. — Quoi! dira la femme du savant, pendant que je m'occupe de toi, de ton dîner, de tes vêtements, tu souriras à un caillou, à une coquille d'huître ; tu seras une journée entière sans me parler, pendant que tu admires le maudit squelette d'un pendu ou d'une catin ! Cependant, au fond, ces femmes respectoient leurs maris, tant la probité a de puissance sur les âmes les moins élevées et les esprits les moins cultivés. Nous nous comparons souvent, nous autres Français, aux Athéniens. Même légèreté, mêmes inconséquences, même enthousiasme, même amour pour le sexe, les spectacles et les plaisirs. Je lisois cela l'autre jour, et je ne pris ce rapprochement que pour une comparaison flatteuse pour nous, qui cloche sous beaucoup de rapports :
i° Le climat d'Athènes et le nôtre se ressemblent peu, et les hommes doivent différer d'autant;
■2° Leur religion mythologique étoit toute sentimentale ; mille divinités sourioient à leur bonheur. Moins instruits que nous dans les sciences physiques, ils dévoient être plus superstitieux. La preuve en est que nos sibylles, nos pythies ou nos tireuses de cartes se cachent, tandis que les leur avoient des temples pour asile, où l'aréopage (y crût-il ou n'y crût-il pas) envoyoit ministériellement pour les consulter ;
3° Leur gouvernement étoit démocratique, sévère par nature, mais la douceur du climat et leur religion poétique el amoureuse en tempéroient l'autorité. Ils étoienl librement gais et portés aux plaisirs des sens : nos deux républiques du nord, l'Angleterre el la Suisse, ne peuvent concilier au même point ces deux difficultés; leur climat et leur religion s'y opposent.
Faisons donc revivre, ressuscitons ces asiles que nous retrace sans cesse noire imagination. Leurs noms sonores, qui nous charment par les souvenirs qu'ils rappellent, quelques parties de leurs institutions suffiront pour échauffer la tête
(i) Un duc d'Albe m'a dit avoir vu la femme de Jean lacque levei le main an ciel de pitii per lant que m disi ouroil avec lui. (G.)
des savans et des artistes qu'on dotera en les invitanl d< établir. Quel juge n'ira siéger avec orgueil à L'aréopage d'Athènes ? Quel savant n'ira rétablir l'Académie? Quel auteur dramatique n'ira remplacer Eschyle, Sophocle, Euripide, Aristophane? Etanl établi dans cette noble colonie, quel savant, quel artiste ne se plaira pas à donner à e lil les noms fameux qui depuis tant de siècles retentissent dans nos oreilles? Chaque fois que, par des succès, nos doctes émigrés enivreront la multitude, ne criera-t-elle pas : — < C'est un nouvel Homère, un autre Platon, un autre Socrate, un nouvel Anacréon... un fils de Phydias, de Xeuxis... » Que ne puis-je citer autant de musiciens célèbres ! Mais, d'après les documens antiques qui nous restent, je pense que la musique des Grecs n'étoil qu'une stricte déclamation de leur langue ; que le langage sublime et métaphysique de la mélodie étoit à son berceau, et que l'art du contrepoint doit sa naissance à nos climats. Comment l'idéal du chant étoit-il en grande partie inconnu des tètes brûlantes de la Grèce ? On ne comprend pas cette singularité. Un musicien (1) paya l'amende pour avoir ajouté une corde à la lyre. Que les temps sont changés! Quatre octaves suffisent à peine à nos joueurs d'instrumens, et mille combinaisons harmonieuses à nos compositeurs modernes. Mais revenons à notre douce chimère, nullement impossible à réaliser. Ce seroit, je crois, la plus belle conquête qu'on put taire. On aura beau dire : taisons plutôt une nouvelle Athènes en Italie, en France, en Allemagne... Non, renouvelons Athènes dans Athènes, Corynthe dans Corynthe, Samos dans Samos .. Là, notre imagination a tout préparé, et le climat doit reproduire ce que jadis il produisit. Envoyons-y des hommes de génie, des jeunes gens qui promettent, avec une fortune assurée, et la Grèce renaîtra de ses cendres sans le secours de Jupiter et de sa cour nombreuse, qui ne fut, aux yeux des sages, qu'une physique symbolique, aussi aimable que belle. Quand les hommes sont heureux, manquentils d'objets et de sujets de fêtes? Ils célèbrent l'Etre suprême, la beauté, leurs mariages, leurs naissances, leur bonheur
(1) Terpandre.
enfin, qui ne veut que se manifester quand il réside au fond des cœurs. Voilà le rêve, ou plutôt le vœu de tous ceux qui sentent vivement : puisse-t-il s'accomplir ! Les temps de cette illustre conquête, de cette fameuse résurrection sont arrivés (1810). Récapitulons.
Après cette longue énumération des foiblesses et des vertus, des déchéances et des progrès de notre espèce, comment ne pas croire que, tous, nous avons des instans superstitieux qui portent notre imagination au-delà du vrai ? Ne convient-on pas que l'espérance n'abandonne pas même les plus malheureux ? Donc, jusqu'à son dernier soupir l'homme croit aux miracles qu'il n'a jamais vus. Oui, dans tout ce qui est au-delà de ses conceptions, il aime mieux croire à une puissance surnaturelle qu'à son ignorance : donc il est plus ou moins superstitieux. N'est-il pas sorti d'un être plus foible que lui ? D'une femme, qui toutes, plus ou moins, sont enclines à des divagations superstitieuses ? Elles n'aimeroient pas tant les romans si elles aimoient la vérité. Mais leur être, destiné à préparer la vie du premier des êtres, ayant toujours pour amant dans leur imagination l'homme parfait qui n'existe point, mais qu'elles font exister ou, du moins, qu'elles rapprochent de la perfection par leurs ardens désirs, si ordinaires chez elles, surtout dans l'état de grossesse... Voilà l'être surnaturel respectivement à nous, que des hommes de glace ont eu quelquefois l'indignité d'avilir jusqu'à douter s'il avoit une âme ! Oui, homme sans âme, il en est doué ; il possède au juste ce qu'il faut qu'il soit ; il possède une force d'instinct que tu n'acquiers que par force d'étude, d'analyse et de spéculation. Quand il te dit qu'il ne te comprend pas, c'est que tu as outrepassé les bornes du vrai, el c'est là qu'entre tes pareils commence la dispute et la controverse. Mais, diras-tu, aiment-elles le vrai puisqu'elles aiment les romans ? Je réponds que leur susceptibilité leur fait aisément exagérer le bien et le mal, mais qu'elles sont plus près que nous de tout ce qui est idéal el beau, puisqu'elles ont la force et sont les premières à l'imaginer, le désirer et le croire possible. I. 'imagination de l'homme crée le monde terrestre tel qu'il est, celle de la femme le crée aérien, tout amour et plaisir ; le nôtre est plus vrai, le leur plus désirable et plus sublime. Nous
sommes passifs et enracinés dans la terre; elles sont actives, légères, spirituelles; leur esprit voyage aisément dans les deux. Il falloit cette opposition entre celui qui projette et celle qui exécute, sans quoi, comme il n'est point de statu quo da nature, tout auroit dégénéré sans celte possibilité de perfectionnement. Ce n'est qu'en esprit qu'on peut s'élever; matériel, on reste sur la terre.
Dans presque tous les chefs-d'œuvre d'imagination, je crois que c'est par inspiration de la femme que l'homme mérite le nom d'auteur. S'ils n'ont pas été créés par elles, ils l'ont été pour elles, et souvent nos meilleures productions ne sont qu'un effet de leur désir réalisé. Locke (1) fit son œuvre de réputation pour une femme, et Condillac, son successeur, que j'ai connu et examiné, étoit sensible aux attraits du sexe. Fontenelle (2) fit ses mondes pour les femmes : donc, quelquefois, il sentit battre son cœur (3).
Jean-JacqiK-^ faisôit son Héloïse quand l'amour, sous les traits de Madame d'Houdetot, vint le percer de ses flèches les plus acérées. Pourquoi donc les femmes n'opèrent-elles pas? Pourquoi manque-t-il toujours un peu de l'homme dans tout ce qu'elles composent? Pourquoi toujours un peu trop ou trop peu? Pourquoi restent-elles inférieures à l'homme, même dans les créations poétiques et imaginaires? Oh! pour bien des raisons. Dieu, qui a tout créé, exécute-t-il \ Le roi qui ordonne n'a-t-il pas ses ministres exécuteurs? Elles sont de même nos inspiratrices; c'est pour elles que nous exécutons, et l'on ne vit point réussir une de nos productions rejetée par les femmes spirituelles et belles, dignes enfin d'honorer leur sexe. Si elles n'entendent rien aux hautes sciences, c'est que les mathématiques sont une combinaison matérielle, et nullement spirituelle. — Quoi, le système d'un monde, de l'univers!... — Emanent d'abord d'un élan de génie, je le veux ; mais ensuite arrive l'homme calculateur, qui souvent va se perdre dans sa
(1) John Locke, auteur de l'Entendement de l'esprit humain (1632-1704).
(2) Bernard Le Bovier de Fontenelle (1657-1737). Son ouvrage le plus célèbre, la Pluralité des mondes, parut en 1686.
nenelle, à ce qu'il paroit, plaisantoit avec l'amour, et ne fut jamais bien épris. « Ah! Madame, si je n'avois que 80 ans! » disoit-il. Rousseau étoit plus jeune à 66 ans, lorsqu'il mourut, que Fontenelle à 3o. (G.)
création lointaine, comme dans un labyrinthe inextricable. Elles simplifient autant que nous aimons à compliquer. Une d'elles me disoit ceci : « Puisque l'eau s'évapore dans l'air, ce n'est qu'une même chose. Puisque le feu est partout, agite tous les corps et les force à la végétation, c'est l'esprit de vie. » — « Et la terre », lui dis-je? — « La terre végétale, reprit-elle, est le résidu de tout ce qui a eu vie; c'est pourquoi, par analogie et à l'aide du feu, elle fait végéter tous les germes, nous fournit de quoi nous nourrir, et entretient en nous la vie qu'elle a reçue de tous les êtres animés ou vitalisés qui sont rentrés dans son sein par l'effet de la mort. » Voilà ce que me disoit hier une femme de 18 ans, se promenant dans mon jardin de l'Hermitage, tout en jouant avec une rose.
Terminons ce long chapitre par un argument sans réplique.
Est il pour nous des secrets incompréhensibles? Oui, tout est secret, depuis le centre de la terre jusqu'au plus haut des cieux : donc nous devons être enclins à la superstition.
Pour la plupart, nos sciences sont-elles pour nous conjecturales? Personne n'en doute. Au moyen des verres, l'astronome plane au milieu des astres ; mais vu l'éloignement, sommes-nous sûrs de leur effet? Le sommes-nous davantage de nos yeux, qui nous trompent sans cesse par des effets d'optique, même à la distance de notre bras ? Donc nous n'avons qu'une idée approximative des objets; donc nous sommes aisément crédules et supertitieux.
Pour ne pas se tromper, la médecine ou l'art de guérir devroit connoître tout ce qui constitue le corps humain, les rapports entre ses substances, les différences de sexes, d'âges, de climats, d'éducation, de travaux... Ensemble immense, imposant, dont elle ne possédera jamais qu'une partie : donc le charlatanisme sera souvent l'apanage du médecin, et la crédulité supêrtitieuse la ressource du malade.
L'art de gouverner, ou, ce qui est la même chose, celui de rendre les hommes heureux, n'est-il pas aussi difficile, aussi conjectural que la médecine? N'est-ce pas, dans le vrai, une médecine morale que d'accorder entre eux des gens qui ne veulent ni ne peuvent s'entendre? Que d'accorder entre eux des riches et des pauvres, des hommes et des femmes, des vieux et
des jeunes, des sages actifs el de pan
Que de les lier par un consentement légal qu'ils ne donnent jamai is le rapport de leurs intérêts pei De les
r à respecter la femme et le bien d'autrui, qu'ils i onvoi tent sans cesse? D'aliéner leur liberté, que sans cesse ils réclament étant dans les chaînes?...
La preuve que l'art de gouverner et difficile, c'est que depui ociétés d'hommes existent, chacun, depuis Platon
et avant lui, chacun a son utopie, et nous n'en sommé avancés. Toujours mêmes guerres et même effusion de si.m^ d'un peuple à l'autre, et souvent entre compatriotes. Non seulement cet art sublime ne sera jamais ad captum vulgi, qui devroit consentir de bonne loi aux entraves morales et réciproques; mais il n'y aura pas un monarque sur mille en état de conférer le bonheur à des hommes toujours égoïstes qui se refusent au bien général. Aussi les anciens législateurs ont-ils recours à la superstition pour arracher au peuple l'obéissance convenable, (l'est Dieu qui parle par les loix, leur disent-ils, pendant que, dans le fond de leurs cœurs, la nature s'explique différemment.
Dirai-je deux mots des mathématiques? Hélas! je n'y entends rien. C'est ce qu'il y a de plus sur. dit-on ; tant mieux qu'il y ait quelque chose de sûr dans le monde : cette chose nous mènera peut-être à d'autres certitudes. Voilà donc une science qui réprouve la superstition !
Quant à la musique, ma fille chérie, elle n'aide pas mal à la superstition. Plus un art est de l'essence du génie, plus il est sujet à l'erreur. Le beau idéal, c'est-à-dire plus beau que ce qu'on voit, est plus près de nous en sculpture et en peinture qu'en musique; ce qu'on touche du doigt est plus certain que ce qu'on entend. Le type musical est donc moins sûr, moins matériel que ceux des arts précités. C'est en cela même que la science des sons est magique et superstitieuse, quoique son principe acoustique soit naturel autant que celui des couleurs, et beaucoup plus que les formes idéales, qui ne sont que dans l'imagination de l'artiste inspiré. Aussi dit-on que la musique est le langage des anges ; que c'est l'idiome avec lequel on doit parler à la divinité, et qu'il faut un langage délicieusement
métaphysique quand on s'adresse aux êtres plus métaphysiques encore pour nous que les sons avec lesquels nous les implorons.
Le rapport des sons avec nos nerfs doit être extrême, car, dans toutes les dispositions de notre âme, il est une mélodie correspondante. Les airs chantés aux funérailles de ce qui nous fut cher, nous abîment de douleur. La musique champêtre fait naître la joie. L'air favori de l'amante qui n'est plus arrache des larmes quand on l'entend ; et mille nuances de sentiment se trouvent entre ces extrêmes, qui toutes ont une analogie avec un chant quelconque ; ou, pour dire plus juste : toute espèce dechant correspond avec telle tension de nos nerfs, qui nous donne telle ou telle sensation. Nos nerfs tendus et disposés de diverses manières sont donc les cordages de l'instrument humain, et toute impression qui s'y rapporte les fait agir immanquablement. Ceci peut paraître un galimathias métaphysique pour bien des gens qui ne sentent qu'à coups redoublés. Mais demandez à la mère qui vient de perdre son enfant chéri ; à la femme qui après une bataille trouve le nom de son amant sur la liste mortuaire ; à celle qu'on arrache des bras de celui qu'elle aime pour la livrer à celui qu'elle déteste : demandez à celles-là combien de souvenirs les reportent au temps qui a fui, combien de fois un air, une phrase de chant a mouillé leurs paupières amoureuses ou maternelles? Qu'y a-t-il dans cet air ? disent-elles ; je n'en sais rien, mais il me pénètre jusqu'au fond de l'âme. Il y a souvenir moral ou rapport physique. Si vous entendez le petit air que chantoit l'enfant que vous venez de perdre, c'est comme un coup de poignard que vous recevez. Si vous perdez l'épouse de votre choix, pouvez-vous entendre sans frémir les airs qu'on exécuta à vos noces, à ses funérailles 1 Le duo de Pierre le Grand qui commence par ces mots : « Oui, tes services, ta constance... » étoit le morceau de ma musique que mon épouse chérissoit le plus... Eh bien! je ne puis l'entendre sans frissonner, non parce qu'il est de moi, mais parce qu'il plaisoit à elle. Si l'on vous dit que votre époux bien-aimé revient de l'armée triomphant et plein d'amour pour vous, ces mêmes airs que le hasard vous fait entendre ne sont-ils pas pour vous une source de délices? Voilà pour le moral. Quant au physique :
i" 1 ,'air qui nous touche est à l'unisson de notre âme et de la
tension de nos nerfs. Un air tendre est nul s'il rencontre des nerfs endurcis. La musique forte et peu chantante attaque blement les nerfs délicats. Une belle femme double ses charme', en exécutant bien un bel air; i i rd plus de moitié si elle
exécute mal de la m.m . [ue.
2° Il y a plus : l'air cpii d'abord ne nous touche pas, et qui ensuite nous affecte avec plaisir, a disposé et maîtrisé nos nerfs à son mode : voilà pourquoi on peut être indifférent et aimer ensuite le même air. Transporté dans un pays éloigné, on trouve la musique insignifiante; cependant, on s'incorpore au climat, on affectionne les habitans, on aime, on est aimé, et cette même musique nous plaît : il est évident que c'est nous qui avons changé. Finissons.
Quand j'ai dit que la musique étoit superstitieuse ou prétoit à la superstition, je n'ai pas prétendu attaquer son essence si pure, ni diminuer son pouvoir ni ses charmes ineffables. Si elle prête au délire des sens, si elle rend furieux, si elle attendrit trop, c'est qu'on abuse de sa puissance, comme on peut abuser des éléments constitutifs de la vie. On se brûle au feu, on se noyé dans l'eau, on étouffe dans l'air et sous terre; cependant, ces élémens primordiaux sont d'absolue nécessité, et nous constituent.