FACTICE
« Il est si faux qu'il n'y paroît plus », disois-je d'un homme qui possédoit au dernier point l'art de se contrefaire
Cependant, en m'exprimant ainsi, je disois qu'il y paroissoit encore. L'art de tromper ne sera jamais, à l'égard de la vérité, que ce que la lune est respectivement au soleil. Le climat s'approprie tout, depuis l'homme jusqu'à la pierre. L'homme du Nord est bon, franc, désintéressé et saintement, lourdement factice quand il veut feindre ! Celui du Midi est tout ce qu'il veut être; la chaleur l'anime, lui, et son climat solaire pousse son âme où il veut aller. Voulez-vous des soupirs, des ris, des larmes, des sermens? Us sont prêts, soit de sa part, pour vous convaincre de bonne foi, ou pour vous tromper. C'est un foyer de chaleur, un magasin de sensations, de sensibilité et d'idées inépuisable. Oh! qu'un homme complet, né proche du soleil, est précieux quand il veut le bien; mais qu'il est dangereux quand il veut le mal !
L'homme peut-il être faux jusqu'à paroître vrai '! C'est selon à qui il s'adresse; il est aisé de tromper ceux qui ne l'onl pas encore été; mais quant à l'homme qui sait son monde, on ne le trompe que momentanément; et plus il lui faut de temps pour déchiffrer le trompeur, mieux il est reconnu, plus il est abhorré.
Mille soupçons sur lesquels l'homme honnête n'osoil s'arrêter, se confirment à la fois par une perfidie évidente. L'enfer s'ouvre
enfin, sa vapeur empestée sort de la bouche du fourbe qui redouble de mensonges pour se disculper; et, redoutant la publicité de ses forfaits, il ose encore vous provoquer au duel,
espérant ensevelir ses opprobres avec sa victime.
La bravoure du scélérat est le dernier degré de la dégradation des mœurs.
Comment croire tout à fait à la sincérité des autres, quand les nuances du vrai, du taux, du pour et du contre, VOUS laissent en suspens? — C'est de la défiance, dira-t-on, c'est mal. — Non, cette réticence morale est sans conséquence, puisqu'elle ne décide encore ni en mal ni en bien c'est une épreuve. A entendre les hommes, ils sont tous sincères et vrais; mais il est prudent de ne les croire qu'à moitié quand ils disent : Je ferois; mais croyons-en la notoriété publique quand elle dit : II a fait. Celui qui se confie trop est sujet à se tromper et à l'être. Encore une fois, c'est de la défiance, et c'est mal. Hé, bon Dieu ! qui peut dire jusqu'où la confiance envers les autres est (ondée ? Faut-il qu'elle aille jusqu'à être dupe de tant d'escobardeurs en raisonnemens ? N'est-ce pas assez d'être d'abord confiant sans condition, et ensuite confiant par persuation et preuves ? Les plus gens de bien ne croient-ils pas ainsi ? Le pape même n'écrit-il pas : Si vera sunt narrata, sous le placet qu'on lui présente, et dont il accorde la demande du contenu ?
En amour... Oh ! l'amour est une tromperie continuelle, et dame nature le veut ainsi ; il n'est que le résultat de l'amour qui soit vrai ; encore oseroit-on demander si le factice, la fausseté de l'homme, en général, ne proviennent pas en partie des illusions et du factice qui ont précédé la formation de son être. 11 est de fait que l'homme et la femme épris d'amour l'un pour l'autre se cachent leurs défauts, leurs foiblesses, avec un soin extrême, pour se séduire mutuellement; qu'ils parent leurs dehors de tous les agrémens possibles; qu'ils aimeroient mieux mourir que de laisser soupçonner telle défectuosité, et même tel besoin le plus physique et le plus journalier...
Enfin, le dénouement a lieu, la pièce finit et le voile tombe ;
alors il ne reste que le produit de tant de momeries ; et ce produit, c'est nous, c'est l'homme, qui a été engendré au milieu d'un cortège d'illusions que des millions de milliards de siècles d'expériences n'ont pu détruire et ne détruiront jamais, tant que l'amour subsistera et que l'homme se reprocréera à l'ombre du mystère. Encore un coup, n'accusons point la nature, elle 11 veut, et cela est. Qui nous dira jusqu'à quel point le physique et le moral de nos géniteurs influent sur nous, avant et pendant notre conception ? La ressemblance entre le père, la mère et les en fans, entre l'arbre et les branches, est assez reconnue pour suivre l'idée, assez neuve, que nous hasardons. Si l'on objecte que les enfans d'une même famille montrent souvent entre eux moins de ressemblance que de dissemblance, je suis de cet avis. Mon frère aine (1), en mourant, m'a laissé sept enfans, et par la connoissance que j'ai de leur mère, je jurerois ma tète qu'ils sont tous à lui. Cependant, l'aîné est poète : avec infiniment d'esprit, toutes ses idées sont in partibns. Un autre est ingénieur des ponts et chaussées ; tout chez lui est d'une rectitude mathématique. Un troisième, jeune encore, est militaire à l'école de Saint-Cyr. Une femme est toute commerçante. Une autre, qui a refusé le mariage, est une Antigone qui ne vit que pour servir les autres : elle a la fièvre continue de l'obligeance. Une autre, mariée, est aussi réfléchie que la précédente est active. La 'plus jeune est un composé du naturel de ses sœurs. Cependant, malgré ces diversités, ils ont tous quelques stigmates de la famille Qu'inférer de là? Que notre proposition est fondée; que le factice de l'amour peut influer sur son produit, de mille manières et par mille chances diverses, incalculables et sans lin. Ajoutons que les causes, les effets physiques et moraux sonl si multipliés qu'il est impossible de les prévoir ni de les nombrer.
Si dans sept individus on trouve tant de diversité, combien n'y en a t-il pas dans mille, cent mille, un million d'âmes qui vivent et trafiquent ensemble dans un même lieu? Kl l'on VOudroit l'accord parlait entre eux tous? C'est espérer l'impossible. On se lâte, on s'essaye, chacun pour le bien de son
(i) Joseph Grétry, mon à Paris le I floréal an [V, laissant une veuve et sept enfants, trois fil et quatre filles.
âme ; «Je vous aime » veut dire : « Vous m'êtes utile. '» >• Vous me convenez » est un aveu des plus naïf. Tant mieux pour l'un, tant mieux pour l'autre s'ils se procurent un bien-être réciproque, sinon divorce, rupture où souvent tous deux ont tort et raison, plus ou moins. Que de vérités, mais que de factice dans tout cela ! Y découvrir le point qui réyulariseroit ce que nous venons de parcourir est impossible. Tel est le monde cependant; tel il est, tel il sera. Tirons-nous-en comme nous pourrons.