CONVENTION ENTRE LA PROSODIE ET LE RHYTHME
La prosodie règle l'accent et la longueur des syllabes et des mots. Pour une même langue, il y a souvent autant d'accents qu'il y a de provinces dans un grand empire et de quartiers dans une grande ville. De père en fils, l'accent se conserve et l'homme expatrié depuis sa jeunesse n'oublie jamais son accent naturel. Un Gascon de ma connoissance, acclimaté depuis longtemps à Paris, retombe immanquablement dans son accent natif quand il se fâche. Alors je lui dis à l'oreille : « Prends garde, mon ami, tu vas gasconner ! » Aussitôt il se modère.
Le de la langue françoise, qui est susceptible de trois accents différents, l'aigu, le grave et le circonflexe, donneroit moins d'embarras à ceux qui étudient cette langue si trois e construits différemment remplaçoient les accents ; et pour la même raison Va, verbe ou préposition, devroit aussi comporter deux sortes d'à. Un homme lettré, né allemand, mais qui écrit en françois, me disoit un jour qu'il n'usoit son dictionnaire qu'à chercher les accents. On explique le mot rhythme ainsi qu'il suit : nombre, cadence, mesure ; ajoutez mouvement, car le rhythme est positivement le mouvement qui s'établit entre
plusieurs syllabes longues et brèves, et si, dans les vers de même longueur, le même rhythme se continue, à chaque répétition
des vers ainsi symétrisés, ils semblent dire cha Ul lient :
je veux, j'ordonne, je commande; leur puissance est absolue.
On dit que la langue françoise est peu rhythmique et par Conséquent peu propre à la musique. Ne seroit-ce pas que les Italiens, plus passionnés et plus amans de la mélodie que nous, font des rhythmes où il n'y en a pas, car passion veut dire mouvement, soit dans la voix, les muscles ou les yeux. Les Italiens, dis-je, sacrifient sans scrupules la prosodie de leur langue, aussi douce que bénigne, pour former à volonté des rhythmes aussi entrainans qu'expressifs selon la passion qu'ils veulent rendre. Quand le chant est beau, je n'ai jamais entendu un Italien se plaindre de ce qu'on estropioit sa langue. Font-ils mal. font-ils bien ? Bien, puisque cela les amuse dans un objet de pur agrément. Chaque langue a ses avantages et ses défauts, ainsi que les mœurs dont elles sont les interprètes ; elles obéissent aux diverses localités. La dureté des langues du Nord désigne la franchise de ceux qui les parlent, et cette qualité morale vaut bien la douce perfidie des langues du Midi. Faut il donc, chez l'homme, que plus d'esprit veuille dire plus d'astuce ( Ne peut-il atteindre à son maximum spirituel sans dégénérer en vertus débonnaires?
La grande rectitude dans la prosodie tue le rhythme et le rhythme impérieux tue la prosodie. Il faut donc les accorder, il faut qu'ils se fassent des sacrifices mutuels, si l'on veut, en musique, obtenir des effets rhythmiques. Rien de mieux sans doute qu'une prosodie exactement observée, mais rien de si ennuyeux que des chants sans rhythme ; point de mouvement, c'est la mort. Faisons comme en morale lorsqu'il s'agit de réprimer les passions de la nature, soyons indulgents, compatissans, tolérans, sans quoi la rigueur extrême entraine plus de maux que le mal même. Les e muets de notre langue ne sont-ils pas un écueil pour le musicien ? Je réponds qu'il y a autant d'à, d'e ou d'i muets dans l'italien que dans le françois. Montagna, Campagna, et mille mots substantifs, adjectifs ou verbes, se terminent par des syllabes muettes. Il est vrai que, dans l'idiome italien, Ve muet et toutes les syllabes muettes
portent rimes, et jamais en françois, pas plus que « miséricorde » et « hallebarde ». Donc Ye muet de l'italien est aussi positif que le nôtre est et doit être fugitif, mais, avec quelque attention le musicien françois place aisément la dernière bonne syllabe et Ye muet qui la suit sur le même ton.
On nous reproche nos diphtongues; mais l'italien et les langues les plus douces ont toutes des mots durs ; c'est au poète à les éviter. L'italien est rempli de voyelles dont l'élision est favorable sans doute ; cependant, je ne sais si cette belle langue, ainsi que la grecque, n'est pas trop favorable au chant, et si, par sa douceur même, elle ne rend pas le musicien trop paresseux et lâche dans la recherche des expressions. Dans ce cas, les idiomes dérivés de l'italien et du grec auroient l'avantage. La musique grecque, d'après ce qui nous en reste, n'a rien d'étonnant, tant s'en faut. Nous ne savons pas l'exécuter, nous dit-on; fausseté que cette assertion. Le cri des passions n'a point changé; l'amour ou la colique s'expriment comme il y a trois mille ans ; l'expression est modifiée selon les climats et les mœurs, mais, toujours la même dans son essence, elle n'est pas plus changée que les élémens constitutifs dont le cœur de l'homme est formé. Voici mon opinion à ce sujet, quant à la musique. La langue grecque est si belle par elle-même, qu'elle n'a nul besoin d'être embellie par le chant; la déclamer avec la plus grande exactitude étoit ce que vouloit le peuple d'Athènes, et les hommes de ce temps et de ce climat, qui possédoient tous les secrets des beaux-arts, savoient sans doute que les ornemens multipliés déparent la beauté, qu'ils ne sont que des accessoires fictifs qui figurent en son absence. L'idiome italien n'a pas tout le sonore du grec, aussi le chant lui est-il plus favorable. Le françois, qui n'est qu'un dérivé du latin et de l'italien, peut s'embelliraussi par le chant, et jouir ainsi de l'avantage de sa médiocrité. De même que les passions fougueuses de l'homme des pays chauds le font souvent extravaguer, tandis que celles modérées des hommes de nos climats tempérés le laissent dans un plus juste milieu, de même la langue et la musique de ces contrées septentrionales doivent être et sont en ellet modérées. En définitive, le moyen terme, la modération en presque toutes choses étant regardée par les sages comme ce qu'il y a de mieux,
nous avons lieu d'être contens de notre- sort Concluons. Embellir une très belle langue telle que la grecque, que je ne connois que par La douceur noble de ses accens, c'est outrepasser'le beau, c'est manquer de goût.
i° La poésie trop riche, dans quelque langue que o ne convient plus à la musique dramatique pour la raison qu'elle n'a rien à y ajouter. Il n'est que le musicien inexpérimenté ou trop orgueilleux qui croit pouvoir mettre en musique valable les odes de J.-B. Rousseau. Le seul moyen de chanter l'ode, c'est de faire une musique vague et chantante dans le caractère des paroles. D'après ce que disent les hellénistes, rien de plus riche que cette langue. Je connois un homme de soixante ans qui apprend le izrvc et, pour ma part, je donnerais une somme égale à ma fortune pour pouvoir lire Homère dans sa langue. Quant à l'italien, que je sais comme le françois, je n'en suis pas idolâtre; sa prose me parait affectée, sa poésie ampoulée; je préfère cent fois la prose françoise. Je préfère Racine à l'Arioste Donc, si notre poésie vaut l'italienne, pourquoi notre musique n'atteindroit-elle pas à la perfection de la langue de Racine? Redisons que, l'italien n'étant qu'un dérivé du grec fort éloigné de son type, on peut en doubler les accens par le chant, et les doubler avec succès; l'excellence de sa musique le prouve. Chanter le latin, le françois, même le russe, qui est fort aimable, c'est ajouter au charme d'idiomes susceptibles d'embellissement. Mettre en chant les idiomes moins doux encore que ceux précités en seconde ligne, c'est peut-être joindre trop de charme à trop de rudesse, c'est de l'aigre-doux pour l'oreille, c'est comme un homme fort et robuste qui gémit aux pieds d'une jeune beauté : le contraste est trop fort, il viole la loi des contrastes permis. Plus une langue est dure, plus la musique lui devient nécessaire, pourroit-on dire; oui. une langue dure peut s'adoucir étant chantée mélodieusement, mais, à coup sûr, la musique n'y gagne pas.
Lorsque, entre deux êtres conjoints, l'un des deux est en souffrance, il y a violation, crime de lèse-nature. Au reste, les passions les plus tendres sont de tous les pays et leurs accens se font reconnoitre à tous les cœurs sensibles. Mais elles sont plus générales pour certains climats et plus rares pour d'autres.
La nature semble obéir à l'astre électrique qui nous vivifie; plus ses feux sont ardens, plus notre âme est active. Nos forces sensitives sont partout en proportion avec le climat chaud, sans excès, tempéré ou glacé. Quel être que Dieu, en le supposant occupé de la création ! Il n'a pas dit que telle chose soit par telle raison physique, mais qu'elle soit à l'instant même dans toute sa perfection, et aussitôt la physique et la raison réunies ont concouru au perfectionnement de la chose pour obéir à sa volonté suprême. Quel être que Dieu !
Revenons à notre convention entre la prosodie et le rhythme, dont la musique est notre but principal. Après avoir détaillé, comme nous l'avons fait précédemment dans ce chapitre, les sacrifices réciproques que ces deux agens, principes de la déclamation et du chant, doivent se faire pour obtenir un résultat satisfaisant, ajoutons qu'il faut trois choses essentielles pour réussir au théâtre lyrique : le poëme, la musique et les acteurs exécutans. Le poëme, en Italie, par corruption, compte pour peu. En France, par raison, pour beaucoup; et les acteurs exécutans en tous pays font valoir ou péricliter l'œuvre. L'acteur ou chanteur, homme de talent, et surtout l'actrice possédant autant de talent que de charmes personnels pour nous séduire, savent tellement embellir les productions médiocres, qu'il faut souvent plusieurs années pour revenir du prestige dont ils ont fasciné nos sens. Ainsi que Jupiter dans YAmphitrion, ils savent dorer la pilule et, au bout du compte, on est honteux de s'être laissé tromper si délicieusement par le plaisir. Chaque artiste compositeur brille par quelque partie de son art et ne peut jamais les posséder toutes. Tel brille par des chants simples et expressifs : alors on lui souhaite plus de science et de complication d'accords. On ignore ou l'on feint d'ignorer que le facile est le difficile, et que la science n'est plus science, mais ineptie si elle nuit à la vérité. Tel est savant et recherché; ses pages de partition sont si noires, qu'elles font reculer d'effroi les amans de la sainte unité. A celui-là on crie : du chant, du chant qui se retienne, ou vous serez plus admiré qu'aimé. Vain espoir, vaine demande! Il vaudrait autant demander à une brune pourquoi elle n'est pas blonde.
Il faut avoir, comme moi, parcouru une immense carrière
dramatique pour sentir combien il est difficile, ou, pour mieux dire, impossible de réunir au même point toutes les parties constitutives d'un art, en s'assujettissant à l'observance des règles établies, ou en se livrant aux heureux écarts qui inspirent le génie; combien il est difficile de mériter parmi des hommes instruits et rassasiés de plaisirs et de voluptés, de mériter, dis-je, non de ces succès éphémères, mais de ceux que le temps consolide, malgré l'envie et la critique des méchants, ou de ceux qui n'ont souvent qu'un bon sens contre quatre sens équivoques ou perplexes.
L'équilibre entre les sens est ce qui donne l'aplomb aux opérations de l'homme, mais ces puissances sensitives sont rarement d'accord entre elles; chacune prétend à la supériorité, qu'elle n'obtient qu'au préjudice de ses égales ou de ses coadjutrices. Ce n'est qu'après avoir longtemps examiné, comparé, que l'homme expérimenté peut porter un jugement solide sur les réputations méritées ou extorquées. Terminons par ceci : Un homme rêvant qu'il étoit dans le palais des Arts aperçut et s'approcha d'un vieillard imposant qui marquoit la place des productions diverses, ainsi que le rang des artistes auxquels elles appartenoient. Ses jugemens étoient aussi laconiques que décisifs ; il disoit :
i° On admire aujourd'hui cette production qu'on ne regardera plus demain, et cette autre, en la montrant, qu'on regarde à peine, on l'exécutera quelque jour pour l'admiration générale.
2° Celle-ci seroit bien, si les beautés qu'elle contient étoient à leur place. Tout est bien, tout est mal, bien ou mal placé.
3° Que de couleurs hétérogènes dans ce tableau, pour représenter une nature qui n'est point !
4° Que d'efforts, hélas ! pour ne durer qu'un jour !
5° Pourquoi ce tableau n'est-il pas de bronze? Il est digne de traverser les siècles à venir...
Puis, passant dans le salon de musique, suivi de la foule :
6° Il faut d'autres paroles à cette musique, ou d'autre musique pour ces paroles.
7° Que veut dire ce bruit d'instrumens ! Mais, le musicien a raison : si l'on entendoit le sens des paroles, on riroit de sa musique. Quand les instrumens disent trop, la statue est dans
l'orchestre et le piédestal sur la scène. Les accompagnemens ne doivent dire que ce que le chant ne peut exprimer. Le mot accompagnement dit tout.
8° Je n'aime pas un chanteur recompositeur; par ses chants variés chaque jour sur les mêmes paroles, il prouve ou qu'elles n'expriment rien de vrai ni de positif, ou qu'il ne les entend pas; il fait autant de contre-sens qu'il ajoute de notes si la composition est bonne. Cette manie d'orner le chant autrement que par des inflexions expressives est abusive en tous points, elle veut dire : moi, chanteur, j'en sais plus que le compositeur et le poète; raison, bon sens, tout cède à mon ramage. »
Un ignorant, qui écoutoit parler le vieillard avec dépit, lui dit : « Monsieur, je trouve votre ton bien décisif et bien tranchant ; peut-on savoir qui vous êtes ? — Je suis le Temps. »
Aussitôt, sa barbe grandit, il lui croît des ailes et il s'envole.