DES REACTIONS D'AMOUR, D'AMITIÉ ET DE HAINE
Il faut répéter ici qu'il n'est point de force ni de mouvement physique ou moral sans réaction. Donc, en tout et partout, la réaction prouve l'action qui l'a précédée.
Dans quelque lieu que ce soit, rien ne peut agir sans déplacer l'air qui l'environne, qui, à son tour, déplace celui qui lui est contigu. Au moral, il n'est point d'ordre supérieur qui ne réagisse sur les inférieurs de celui qui vient de céder à la force du commandement : c'est le flot qui pousse l'autre, et qui de proche en proche va se perdre dans l'éloignement, quand toutes les forces motrices, attractives, répulsives, actives et réactives sont épuisées.
Au pays des bonnes gens (i), les réactions sont foibles et rares; c'est pourquoi les quakers agissent peu, et parlent encore moins ; chez eux tout est coordonné d'avance, et l'ordre est immuable : ce qui faisoit dire à l'un d'eux que « parler nuisoit à la conservation. »
Les réactions morales augmentent avec la corruption des moeurs et l'instruction superficielle; plus de finesse et de trom-
(1) Ailleurs, Grétry applique cette expression à son pays natal. Elle est prise ici dans le sens général.
perie d'une part, plus de réactions haineuses de l'autre. Cette haine entre les bons qui se sont laissés duper, et les esprits subtils qui se jouent d'eux, établit une espèce d'acrimonie sociale dont la fausse politesse peut à peine encourir l'imposture.
Après ce préambule général, parlons des diverses réactions d'amour, d'amitié et de haine : je commence par les dernières, dont je viens de dire quelque chose.
Le vieil adage qui dit : « qui sème bien recueille bien » suppose le contraire, si l'on manque aux conditions de la bonne semaille; donc, les réactions de haine (depuis la plus forte jusque la plus faible) sont comme les échos de nos mauvais procédés envers les autres. Tous les procédés offensans, malhonnêtes, indélicats, injurieux qui nous ont blessés directement, engendrent en nous une haine proportionnée à l'offense. Mais il est encore des haines indirectes, que nous portons secrètement dans le cœur contre ceux qui offensent les mœurs. Dans ce cas, nous prévoyons le mal qu'ils peuvent nous faire, ou dont ils sont ou peuvent être la cause envers les autres. Pour l'homme célèbre par ses actions ou ses œuvres immorales, quel triste présent de la nature qu'un amour-propre indomptable qui le sépare de tous les gens de bien! Partout son nom détesté le précède; haï avant d'être vu, il s'entend citer avec ignominie : « N'importe, dit-il, on parle de moi. » Il se cache pour jouir de sa réputation empestée; s'il déclinoit son nom, il sait qu'on le fuiroit, comme si l'air qu'il a respiré sortoit empoisonné de sa poitrine impure. « Mais n'importe, dit-il encore, on me redoute, on parle de moi, donc, j'ai une existence dans le monde. »
Disons plus : entre rivaux dans les arts, un succès éclatant remporté par un rival excite le dépit et la haine dans lame de ses concurrens. La couronne accordée à l'un d'eux semble être arrachée de leurs fronts ; ce n'est qu'à force de succès réitérés que l'homme éminent force (tout au plus) l'envie à se taire : son moyen le plus infaillible pour assouvir les haines intestines de ses compétiteurs et pour calmer leur amour-propre irascible, c'est de mourir; alors les beautés de ses œuvres servent pour rabaisser le mérite des survivans ; c'est encore là une espèce de réaction qui prouve qu'en tout et tôt ou tard il faut que justice se fasse : on nioil le mérite de l'artiste vivant, on le proclame
dès qu'il est mort; les passions l'obscurcissoient, elles sont évanouies, le nuage est dissipe, le soleil paroît enfin dans son éclat pour réchauffer en vain la tombe de l'homme célèbre qui n'est plus; son esprit seul nous reste dans ses productions impérissables.
Faut-il être l'objet réel des nombreuses réactions sociales pour les observer et les décrire avec exactitude? Non, je pense; Us coups qui nous frappent nous déboutent du tribunal public; le plaideur juge mal sa cause ; le médecin malade consulte son confrère... C'est à l'observateur tranquille qui, moitié hors de la ligne, n'est ni trop actif, ni trop passif, qu'il convient d'observer les réactions sans nombre qui s'opèrent depuis le palais du riche jusqu'à la chaumière du pauvre.
Nous le répétons, toute action a sa réaction forcée, soit au physique, soit au moral. Là, rien n'est perdu pour l'envie; l'amour-propre recueille tout; il produit réaction d'amour, de haine ou d'amitié. En rencontrant quelqu'un, son habit, son ton (combien de fois l'habit donne le ton à l'homme qui le porte!), ses manières nous annoncent le ton que nous devons prendre avec lui, ou, du moins, qu'il exige de nous. S'il le prend trop haut, par pitié, par amour de la paix ou par intérêt, nous baissons le nôtre; s'il abuse de notre condescendance, nous remontons notre diapason pour le forcer à descendre le sien. C'est là un genre de musique réactive dans lequel nous sommes tous maîtres; c'est un jeu de mécanique morale que chacun exerce sans y songer, comme en y songeant. Et n'allons pas croire que le bon diable qui nous cède en tout soit le même pour tous; non, non, suivez-le dans son ménage, au cabaret, vous le verrez à son tour trancher gauchement de l'homme d'importance. J'ai entendu une dispute entre des crieurs de rues sur leur prééminence de talent. « Tu cries mal, disoit l'un; m as la voix rauque. — Et toi, disoit l'autre, tu glappis comme une chèvre, on n'entend pas ce que m dis... » Cette dispute auroit convenu à certains chanteurs du Grand Opéra de Paris. Mais quittons les réactions de haine et d'amour-propre pour nous occuper de celles d'amitié ou d'amour, où néanmoins nous retrouverons encore les reflets indestructibles du moi humain, source de tous les biens et des maux de ce monde.
A proprement parler, les réactions d'amitié ne sont que le vice-versà des réactions de haine; mais il doit y avoir entre ces deux sentimens extrêmes des distinctions que nous allons tâcher d'éclaircir.
D'abord nous remarquerons que les réactions d'amitié ne sont pas aussi générales que celles de haine : que de choses pour faire un ami ! Combien peu pour faire un ennemi ! Cette inégalité ne milite point en faveur de l'homme; elle prouve, au contraire, qu'il incline plus à la méfiance qu'à la confiance envers son semblable ! Il n'en a point ; celui qu'il voit est trop haut ou trop bas, jamais son égal ; il le met à ses pieds, c'est là son allure; et la racine de cette inclination orgueilleuse provient entièrement de son égoïsme naturel.
Quand notre intérêt ne se rapporte pas à nous, nos idées se croisent comme celles d'un fou. Tels hommes, même en recevant un don, croyent encore qu'on les trompe; leur vie est en vacillation continuelle, et leur imagination est comme une vessie qui vogue au gré des airs. L'amour de soi-même entre dans toutes les espèces d'amour; l'égoïsme de l'homme est tel qu'il demande sans cesse à être trompé. Sa facilité à croire en lui, et à douter de tout le reste, semble dire : « Trompe-moi, pourvu que je sois heureux. » — « Quoique je sache que par vanité tu m'abhorres, dit le Sultan, incline-toi jusqu'à terre, baise la poussière de mes pieds, c'est double jouissance pour moi de te voir dans cette posture ; et juge de l'excès de mon orgueil : je pourrais te fouler, t'écraser la tête... Non, je te fais grâce, puisque tu reconnois en moi ton souverain, ton maître (et ton dieu, dit-il en lui-même). »
« Trompe-moi, dit le vieillard amoureux de la folâtre jeunesse. Ta plénitude de vie, dont je suis affamé pour prolonger de quelques jours mon existence surannée, réclame tes faveurs. Vois cet or, ton sang est-il plus vermeil? Eh bien, je te le donne, il te procurera mille délices pour un moment de complaisance...» Insensé vieillard, quel triste et dernier emploi tu fais de ta richesse! Tu demandes la mort! On te l'accorde, sois heureux!
Il est trois sortes d'amitié : celle dirigée par l'intérêt, c'est la plus commune; par devoir religieux et par sympathie, ce
sont celles des âmes tendres, qui onl le besoin d'aimer, comme les cœurs durs celui de haïr. L'amitié, telle que notre imagination la crée, est une espèce de pierre philosopho-moralc. Ne demandons point aux hommes les plus unis quel est le foible ou le défaul de leur ami, ils ne répondront point, et vous regarderont de travers : il n'esl donc, hélas! d'amitié que celle qui tolère ou pardonne! Les jeunes Spartiates s'aimoient avec ardeur, nous dit-on; ils mouroienl l'un pour l'autre; je demande si les dames de Sparte faisoient l'apologie de ce genre d'amitié exaltée... Je ne le crois pas. Le grand Lycurguc le vouloit-il ou s'étoit-il trompé? Avoit-il pensé que dans les combats du gymnase, les femmes perd r oient plus que les hommes à être vues sans le voile de la pudeur? J'ai entendu dire à un sculpteur célèbre qu'on trouveroit plus aisément l'Apollon dans dix hommes choisis que Vénus dans cent femmes de choix. Naguère encore, les papes (qui n'étoient pas des Lycurgues) habilloient des castrats "et des hommes en femmes pour représenter dans les jeux dramatiques ; mauvais moyens : ces méprises de sexes ne sont pas sans conséquences morales. La femme, sans contredit, a plus besoin de vêtemens réparateurs des formes que nous ; ses soins et son adresse à se vêtir le prouvent. Dans le temps de notre carnaval, on a dû remarquer que l'élégance et la légèreté de leur costume donnent quelquefois une physionomie très aimable à des hommes du peuple très insignifians sous nos habits virils; au contraire, toute femme qui s'habille en homme risque de perdre (dans notre sentiment) huit dixièmes de ses agrémens. S'il est une jeune femme charmante en tous points sous nos habits, c'est une sur mille; elle sort de la règle. Nous serions généralement, dira-t-on, plus monstrueux en femmes que les femmes en hommes. J'y consens; mais dans cet assaut de monstruosité, celui qui gagne est peut-être plus ridicule que celui qui perd. Disons donc avec la chanson :
Ne dérangeons pas le monde, Laissons chacun comme il est.
Les réactions d'amour sont, comme celles d'amitié, le vice-versa des réactions de haine ; mais celles d'amour sont
a priori sur celles d'amitié pour les raisons suivantes. D'abord, ici comme ailleurs, les extrêmes se touchent; l'amour, étant une passion aussi fougueuse que terrible, dégénère souvent en fureur haineuse, tandis que l'amitié mal partagée s'éteint doucement dans une douce mélancolie. On peut mourir de chagrin pendant l'année pour avoir perdu son ami, qu'il est presqu'impossible de remplacer ; mais après avoir perdu ce qu'on aimoit d'amour extrême, on peut mourir dans le mois, sinon un autre objet le remplace, ou du moins cherche-t-on à le remplacer, ce qui est déjà une consolation réelle quoique tacite. L'amour et l'amitié devroient être frère et sœur bien unis ; cependant, la vivacité, la finesse, la méchanceté, l'étourderie, la cruauté de l'un, sont l'opposé du calme, de la candeur, de la bonté, de l'aplomb et de l'humanité de l'autre. Où règne l'amour avec effervescence, l'amitié reste comme exilée; au contraire, Favart l'a dit :
L'amitié s'enrichit des pertes de l'amour.
Je remarque ici qu'il est presqu'impossible de traiter une des propositions qui nous occupent sans parler des autres ; toujours entre elles se trouve l'identité ou l'opposition. En effet, la haine est l'opposé de l'amitié et de l'amour. L'amour est un tyran qui veut regarder seul, et l'amitié ne connoit pas la haine en participant de l'amour pur. Combien y a-t-il de haines plus ou moins prononcées ? Autant qu'il est pour nous d'intérêts contrariés. En rechercher les ramifications et les vexations seroit trop pénible; ce seroit, pour ainsi dire, commenter le livre de Machiavel (t). Il nous est plus doux de rechercher les diverses réactions d'amitié et d'amour.
Combien de sortes d'amitié? Une seule bonne et vraie, toutes les autres sont factices. Combien de sortes d'amour ? Oh ! beaucoup ! Amour divin, amour de soi, amour maternel, amour de la gloire, et l'amour proprement dit, qui porte un sexe vers l'autre, en les forçant de se régénérer. Mais avant d'examiner ceci plus en détails, disons encore que l'amour de soi est, à tout âgé, comme la base inséparable des diverses passions ou amours divers. Jeunes ou vieux, la gourmandise
(m L,e Prince, écrit en 15)5; son véritable titre est : Opuscolo dei principati (Opuscule des gouvernements) ou, dans un langage plus moderne : Éducation Je Prince...
nous commande : dans le- jeune âge pour fructifier, dans le vieil âge pour soutenir un reste de vie déclinante. A la fleur de l'amour-propre nous domine : ainsi que nous, il est dans sa majorité ; et c'esl alors que la nature nous ordonne de trouver une compagne qui, de concert avec nous, donne l'existence au tiers-ètre qui seul peut rendre le calme à nos sens. Il faut deux existences pleines pour en tonner une troisième vigoureuse et complète. L'amour divin est le partage des cœurs reconnu] envers leur Créateur ; c'est l'état le plus heureux de l'homme. Soumission, résignation entière dans la volonté de Dieu (et tout est sa volonté pour une âme soumise), voir avec plaisir la prospérité des autres, compatir à leurs maux, les soulager autant que possible : c'est l'emploi des anges; la béatitude sur la terre, c'est l'existence des bienheureux. L'amour divin est aussi le partage des cœurs désespérés, abandonnés de tous, qui se vouent à Dieu pour dernière ressource comme le malade in extremis ou le criminel condamné à périr. Les réactions de l'amour divin ont des résultats satisfaisans par le bon exemple qu'il communique ; et le bonheur dont jouissent ordinairement les âmes pieuses invite à les imiter ; mais quelquefois (quand l'individu n'est pas parfaitement résigné, ou quand il se résigne forcément) les réactions sont fâcheuses pour la société. Le dévot atrabilaire est presque toujours superstitieux, intolérant, regardant comme des réprouvés, des damnés, tous ceux qui ne vivent pas à sa manière. Je le crois plus funeste à la société que le franc libertin qui se fait connoitre et qu'on peut éviter : oui, Don Juan est moins dangereux que Tartufe et que le frondeur maussade des mœurs publiques.
L'amour de soi est dans la nature de tout ce qui sent, gens ou bêtes. Courir à son bien-être en renversant le moins possible ceux qui courent après la même chance que nous, est tout ce que nous pouvons faire en général. Se sacrifier pour le bien des autres, c'est vertu et vertu, sublimement contre nature. Les réactions de l'amour de soi ou de notre amour-propre sont infinies. « Ne faites pas aux autres ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fît » est le précepte sacré qui d'avance peut nous éclairer sur nos actions non accomplies, c'est la balance morale qui nous montre ce que nous pouvons et devons faire. Tout est
réaction dans cet amour : aime-moi, je t'aimerai; fais-moi du bien, je te le rendrai (« de manière pourtant que ma bonne part me reste » est sous-entendu). Puis arrivent les convenances morales : aime-moi, mais sans blesser ma dignité, mon âge, ma supériorité sur toi... De sorte que cette manière d'aimer devient protection d'une part, et soumission de l'autre. Donc toi, petit, ne t'avise pas d'aimer un grand de tout ton cœur et avec effusion d'âme; non, mon ami, plus de respect que d'amour; tu voudrois m'aimer en égal, sottise! il faut que tu aimes en esclave. N'ai-je pas des rubans sur ma poitrine, tandis que tu n'as que de la probité dans l'âme ; n'ai-je pas cent mille livres de rente, ne suis-je pas logé dans un palais, tandis que tu vis avec ta femme et tes enfans dans ton grenier? Aime-moi donc en valet, je t'aimerai en maître. Toi, te permettre de m'aimer avec abandon! Que peux-tu pour moi? Je n'aime que ceux qui peuvent augmenter ma vanité ou mes trésors ; modifie donc ton amour ou cours aimer tes pareils. (Voyez le chapitre XXVIII du cinquième volume, intitulé Amour et respect.)
En lisant le Déserteur de Sedaine, on dit que Voltaire rioit et applaudissoit beaucoup à ce couplet du niais (1) :
Tous les hommes sont
Bons :
On ne voit que gens
Francs,
A leurs intérêts
Près.
Nous aimons la bonté, L'exacte probité
Dans les autres.
Faire le bien est si doux, Pour ne rendre heureux que nous
Et les nôtres.
Ce couplet, disoit Voltaire, vaut un traité de morale. Il rioit des vers, tous en rimes masculines, mais le fond lui plaisoit et il avoit raison. A propos de ce drame, Sedaine me disoit un jour : « Je viens de lire mon Déserteur à votre Marmontel (la représentation n'avoit pas encore eu lieu). — Eh bien, qu'en
(i) C'est la chanson que chante Bertrand, acte II, se. 17.
pense-t-ilT — Il m'a dil de retrancher les Jeux rôles Je Montauciel et du grand cousin, qui le faisoienl rue mal â propos. — Qu'avez-vous répondu? — Que sans ces deux personnages, ma pièce ne seroit qu'une complainte insupportable. — Je pense ainsi. Vous avez suivi la méthode de Richardson qui. après les plus fortes situations de son roman de Clarisse, ne manque point de nous dérider par quelques cruelles bizarreries du style de son Lovelace. »
Avant de quitter ce paragraphe, remarquons encore, comme nous l'avons insinué, que l'amour de soi se trouveen plus ou en moins dans les amours de tous genres, tant nous sommes foncièrement nous, quand même nous croyons nous occuper des autres. Dans Y amour divin, c'est un protecteur suprême que nous cherchons; c'est lui qui nous tait chérir jusqu'à nos maux par soumission à sa volonté. L'amour de soi est le synonyme d'existence : « J'existe, donc je veux être heureux. » L'amour maternel est encore l'amour de soi : « Je t'aime comme moi, plus que moi-même », dit la mère, en serrant son enfant contre son sein. Quel foyer d'amour que le cœur d'une mère! ("est, ai-je dit quelque part, le chefd'œuvre de la nature. Mais il en est l'opprobre, quand la coquetterie change cet amour en haine, en voyant chaque jour s'épanouir la beauté naissante. Que de remarques précieuses on peut faire en observant ses élans ! Que de tendres sollicitudes, quand il s'agit de confier sa fille à l'homme qui va la rendre pour jamais heureuse ou malheureuse! Peut-on imaginer ce qui se passe dans son âme toute maternelle, quand l'hymen lui arrache sa fille de ses bras pour la livrer au ravisseur des trésors protégés par elle depuis sa naissance! Quel renversement d'idées et de mœurs ! Malgré votre amour, mère, songez-y : rien de si dangereux que de trop vanter la fille que vous voulez marier ; nous croyons alors que vous voulez vous en débarrasser. Dites-en plutôt un peu de mal pour nous forcer à prendre son parti ; mais choisissez bien les torts que vous voulez lui donner ou lui prêter : rien de bas ni de vil dans les reproches ; gardez-vous de l'accuser ni de paresse, ni de malpropreté, ni d'insensibilité ; le feu de l'amour est électrique, il s'éteint aussi rapidement qu'il s'allume. Mais
qu'ai-je à vous apprendre à ce sujet ? Je vous connois, bonne mère, vous lui donnerez des défauts qui nous la feront aimer davantage; vous direz : « Mademoiselle chante toute la journée ; toujours rire et sauter, voilà ce qu'il lui faut; quelle misère que ces jeunes filles! » Et vous savez que cette misère est pour nous d'un prix flatteur.
L'amour de la gloire, c'est au juste l'amour de notre gloire propre, et pas celle d'autrui. Les réactions sont les mêmes et autant innombrables que celles de l'amour de soi. Notre renommée, notre réputation, c'est nous. Du pain et de la gloire, on est heureux; cent mille livres de rente et vivre ignoré n'est qu'une abstraction désolante.
L'amour proprement dit, c'est le besoin que nous avons l'un de l'autre envers les deux sexes. Il n'est pas le même que l'amour de soi dont nous avons parlé. « Aime-moi bien, disons-nous, je t'aimerai ; fais-moi du bien, je te le rendrai... » Non, ce n'est pas ici la même chose, car c'est souvent le contraire. On se dit : « Quoi, tu ne m'aimes pas, ou tu feins de ne pas m'aimer quand je t'aime? Quoi, tu t'éloignes quand j'avance? Je saurai bien te forcer à m'entendre. » Alors commence la partie du jeu d'échecs des amans, qui est remise plus ou moins de fois selon l'habileté des joueurs ; enfin l'un est échec et mat, si ce n'est tous les deux ; puis l'amour sourit et s'envole.
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